‹ BossuetChapitre 2 sur 11 · I

I

LE CARACTÈRE DE BOSSUET

L’histoire véridique d’un homme ressemblera toujours à celle d’une maison: pour qu’il soit ce qu’il est, on a dû lui choisir un sol, y creuser des fondations, établir les assises de sa structure. Un récent historien du Pape Pie X consigne ce petit fait précieux dans son ingénuité; quand Giuseppe Sarto devint évêque de Mantoue, il alla voir à Riese sa vieille mère, lui montra son bel anneau pastoral. La bonne femme regarda l’anneau, puis toucha l’alliance d’argent qu’elle portait à la main gauche:

--C’est vrai qu’il est beau, Giuseppe, mais tu ne l’aurais pas, si moi, je n’avais pas eu celui-ci.

Dans notre condition terrestre, le spirituel, pour agir, a besoin du temporel. Parce que les germes d’une vie existent, l’âme peut les informer.

Mais un homme tel que Bossuet, dont les origines se laissent suivre un peu loin, nous livre en ses ascendances une préparation de lui-même. Comme son œuvre rendra témoignage à la loi de continuité, sa personne achevait les vertus et les meilleures ambitions d’une race.

Il n’est pas superflu d’apprendre que les Boussuet, au XVIe siècle, étaient à Seurre, en Bourgogne, marchands drapiers. Leur logis à combles aigus montre encore l’inscription: fait en 1555. Leur devise avait fière allure: Autour d’un cep rugueux, les mots: Bon bois Bossuet. L’activité méthodique de Bossuet sera d’une autre étoffe; elle continuera cependant la discipline des ancêtres.

Sa famille s’était élevée d’un mouvement tranquille et sûr, ainsi qu’il convenait à des bourgeois honorables, ayant l’esprit d’épargne et de suite, pieux autant que laborieux. Dès 1517, Etienne Bossuet, échevin, puis maîeur de la ville, se voyait qualifié de «noble homme». Entre la vente du drap et la noblesse de robe, les charges municipales avaient fait la transition. Les Bossuet eurent un blason modeste, d’azur à trois roues d’or.

Vers le milieu du XVIe siècle, Antoine Bossuet, bisaïeul de Jacques Bénigne, quitta Seurre pour Dijon; il y remplit l’office d’auditeur à la chambre des comptes. Lui et son beau-père Claude Bretagne, conseiller au parlement, se maintinrent, pendant la Ligue, loyalement au service du roi. Ils avaient «les fleurs de lys gravées bien avant dans le cœur».

Son grand-père maternel, Claude Mochet, lequel était avocat, prit l’épée au fort des guerres civiles; à la journée d’Arques, il menait une compagnie «de piquiers en cuirasse»; il commanda pour le roi la place de Saint-Jean de Losne. Ensuite, il remit son chaperon et sa robe d’avocat, revint plaider «au pied des bancs fleurdelisés».

Bénigne Bossuet, son aïeul paternel, contraint par ses affaires à des voyages, déclarait dans une lettre à l’un des siens:

«J’aime d’estre dans ma petite famille; je me plais dans mon petit travail: je souffre d’estre si longtemps privé de ces contentements et de celuy de vous revoir.»

Lui aussi dut se battre en 1630, réprimer l’émeute des Lanturelus, des vignerons furieux au bruit que les aides seraient imposées à la Bourgogne, vociférant: Vive l’empereur! Il sauva du pillage et des incendiaires le quartier de Saint-Jean où les Bossuet avaient leur maison.

Hérédités chicanières. Hérédités batailleuses. Fidélité royaliste. Douceur des liens familiaux. Attachement pur à la foi catholique. Patrimoine de braves gens accru d’âge en âge. Quand Bossuet, louant Michel le Tellier, définit le magistrat exemplaire, ferme, digne, équitable, soucieux du bien public, attentif aux gémissements des plaideurs, bon plutôt qu’inflexible, il se souvient de ses proches, d’Antoine de Bretagne, premier président au parlement de Metz, de son père qui siégeait là comme conseiller.

Dans l’intérieur des Bossuet, le ton devait être grave, éclairci par la gaillardise bourguignonne, mais avec une piété sérieuse. Le jour où vint au monde Jacques Bénigne, septième enfant de Marguerite Mochet, le 27 septembre 1627, Bénigne Bossuet, l’aïeul paternel, sur le registre où il notait en latin les événements domestiques, inscrivit, par une intuition étonnante, ce verset du Deutéronome:

«Le Seigneur l’a conduit partout; il l’a instruit, il l’a gardé comme la pupille de son œil.»

Elle paraît fort humble, dénuée d’apparence, la maison natale de Bossuet, au coin d’une longue place, vis-à-vis la muraille enfumée de l’église Saint-Jean. Mais fut-ce vain pour lui d’avoir ouvert ses yeux sur le fenestrage à meneaux d’un vitrail, d’avoir été réveillé par des carillons, dans des odeurs d’encens?

Cette église, refaite au XVe siècle, abrite des tombeaux d’évêques singulièrement vénérables, celui de son fondateur, saint Urbain, sixième évêque de Langres, mort en 375, celui de saint Grégoire, seizième évêque de Langres, vers 506, qui fonda l’abbaye de Saint-Bénigne à Dijon. Avant de s’initier à la tradition chrétienne, Bossuet en reçut le contact obscur, comme un souffle venu du fond des temps.

La ville aussi fut son éducatrice inconsciente. Il devait, jusqu’à sa quinzième année, en respirer l’air vif, d’une légèreté piquante, pour ainsi dire, intellectuelle. La richesse flamande de l’art bourguignon, tempérée par le goût français, ne serait pas difficile à retrouver dans son éloquence. Il aimera les métaphores inspirées de l’eau; n’est-ce pas une réminiscence d’un pays nourricier d’eaux jaillissantes où les rivières courent même souterraines?

Ces traits génériques, ces harmonies enveloppantes, on les délimite sans effort. Quelque chose de plus immédiat nous échappe: la physionomie personnelle du père et de la mère de Bossuet.

L’un et l’autre sont mystérieux comme, sur les volets d’un triptyque, ces donateurs qu’on voit de profil, à genoux, les paumes jointes, les lèvres closes, absorbés, presque absents. Bénigne Bossuet, substitut au Parlement de Dijon, accepta d’être conseiller à celui de Metz, où «il blanchit dessus les fleurs de lys et vieillit dedans l’escarlate». Après y avoir siégé trente ans, ses dix enfants établis ou morts, il entra dans les Ordres, sans toutefois quitter sa charge, succéda même à son fils comme grand archidiacre. Bossuet n’a jamais parlé de lui, non plus que de sa mère. Il semble pourtant l’avoir évoqué, en son panégyrique de saint François de Sales, lorsqu’il dépeint le père qui rentre du Palais:

L’homme de loi a laissé l’emphase du barreau. «Ce ton de voix magnifique s’est changé en un bégaiement. Ce visage, naguère si grave, a pris tout à coup un air enfantin; une troupe d’enfants l’environne, auxquels il est ravi de céder; et ils ont tant de pouvoir sur ses volontés qu’il ne peut rien leur refuser que ce qui leur nuit.»

Les premiers triomphes de Bossuet prêchant à Paris et devant le roi lui donnèrent de naïves jouissances. Peut-être vint-il suivre ses sermons. On imagine son allégresse à recevoir la lettre où Louis XIV le faisait complimenter «d’avoir un tel fils». Bénigne portait bien son nom. Mais nous savons trop peu sur lui, moins encore sur son épouse. Détail qui me touche, Marguerite Mochet appartenait, c’est probable, au tiers-ordre dominicain; elle voulut, comme son mari, être enterrée à Metz, dans l’église des Prescheresses.

Par elle, dès sa naissance, Jacques Bénigne avait été voué à Dieu et à l’Église. Elle le consacrait comme le prédestiné, l’élu. Cette divination de la mère après celle de l’aïeul n’explique point, malgré tout, le prodige d’un enfant de génie surgissant d’une famille de moyenne cuvée. Car personne, parmi ses frères et ses sœurs, ne paraît avoir brillé de dons très éminents. Antoine, son aîné, se contenta d’être un juriste et un trésorier, un Bourguignon gourmet, malicieux, un bourgeois de bonne compagnie; sa femme le trompa d’une manière scandaleuse, au point qu’il dut s’en séparer. Il eut pour fils ce fougueux drôle d’abbé Bossuet que nous retrouverons, dans la bataille du quiétisme, servant son oncle à Rome avec un zèle intéressé.

Une des sœurs cadettes de Bossuet, Madeleine, après avoir été une vierge sage jusqu’à soixante ans, épousa M. Foucault, conseiller secrétaire du roi. Leurs humeurs ne purent s’accommoder; elle aussi se sépara. M. de Meaux la recueillit à l’évêché. Ledieu, relatant sa mort (18 juin 1703) fait de son caractère un croquis charmant. La goutte, des rhumatismes la clouaient dans sa chambre:

«Elle se soutenait un peu sur ses béquilles, se mettait à genoux sur son fauteuil pour prendre l’air à la fenêtre. Jamais elle ne se plaignait, tant elle était morte à tout. Elle lisait l’Evangile et les Psaumes. Sa chambre était le rendez-vous de toutes les personnes qui venaient voir M. de Meaux, tant on trouvait chez elle de douceur, d’honnêteté et de bonne conversation.»

Son heureux tour d’esprit, son aménité fortifiée par de saintes lectures, lui furent sans doute communs avec des milliers d’autres vieilles dames, dans la saine France d’autrefois.

Pour dépeindre Bossuet, ces voisinages ne sont que des touches accessoires: il ne faudrait pas cependant les négliger. Un premier signe, en effet, de sa complexion est une santé merveilleuse. De corps et d’intelligence, on le croirait presque trop bien portant. Sa rectitude nous déconcerte. Pascal, morbide, anxieux, parle à l’inquiétude moderne un langage plus incisif.

Au physique, la santé de Bossuet défiait toute lassitude. Il vivait, d’ailleurs, si régulièrement qu’il n’excédait jamais ses forces. Il n’eut, dans toute sa vie, que trois maladies à subir: une crise de paludisme (en 1676) causée, semble-t-il, par le mauvais air de Versailles; une poussée d’herpès, lorsque sa querelle avec M. de Cambrai lui échauffa le sang, et enfin, la pierre qui, faute d’une opération, devait l’emporter.

Son état corporel lui rendait le travail et la joie faciles, le disposait à la patience, à l’affabilité. Ses «promptitudes», comme on disait alors, vinrent de sa vivacité bourguignonne; il supportait mal qu’on lui résistât, lorsqu’il tenait, chez autrui, la certitude d’une erreur flagrante.

Mais, si toute vie d’homme est un drame, le drame, dans la sienne, resta plus extérieur qu’intime. Les agitations des événements passèrent sur l’avant-scène de son âme; rien n’en troubla le fond. Des fées radieuses, pour le combler, s’étaient donné rendez-vous autour de son berceau. Il parvint comme sans effort à toutes les plénitudes: celle de la souffrance lui manqua. Sauf les derniers mois, on chercherait en vain sur son front les stigmates d’une couronne d’épines.

Regardons-le d’abord tel qu’il est ou paraît être.

De Bossuet tout jeune, nous n’avons aucun portrait. Celui de Mignard, la gravure de Nanteuil, datent de l’époque où il était évêque déjà et précepteur du Dauphin. On est frappé d’un air de jeunesse, de la franchise et de la vigueur sanguine des accents. C’est le visage d’un homme fait à commander et à entraîner les autres. Mais point d’essor vers l’invisible. Sans le rabat et la croix pectorale, l’expression pourrait désigner un artiste, un capitaine, encore mieux qu’un prélat.

Une fierté robuste en relève la douceur. La chevelure bouffante jette autour une sorte d’envol glorieux. La courbe des sourcils, comme la ligne du nez, est parfaite. Les yeux, saillants, sont des yeux de peintre, tournés vers l’extérieur des choses, regardant de haut, dominateurs, mais avec une bonté expansive, un fond spirituel et tendre. Les narines un peu renflées, les lèvres ombrées d’un duvet, charnues, sinueuses et gourmandes, avouent la richesse des appétits; le menton plein achève l’ovale régulier. L’ensemble respire une confiance épanouie, lumineuse, un ferme équilibre entre l’intelligence et les sentiments, entre la volonté et la force instinctive.

La figure de Fénelon, sèche, pointue, est toute en angles; celle de Bossuet tend aux rondeurs. Largillierre, un peu plus tard, a portraituré Bossuet déjà grisonnant, une main sur l’épaule du Dauphin, portant une soutane noire avec un grand rabat. La grâce déliée, molle du jeune prince met en relief la figure sévère et forte, presque plébéienne du pédagogue. Les yeux de Bossuet ne considèrent pas son élève; ils regardent ailleurs, méditatifs, prophétiques, comme s’ils plongeaient dans l’avenir que ses soins préparent à la monarchie. La main étalée sur la soutane est robuste, non sans élégance.

Le portrait de Rigaud, exécuté, pour l’offrir au grand-duc de Toscane, en 1698, marque une bonhomie plus souriante et grasse, détendue. La rudesse des pommettes s’est atténuée; le double menton, élargi. Supposons le personnage inconnu. On y reconnaîtrait quelque chanoine bien renté, ami de La Fontaine et des vins friands, délicieux causeur, habile directeur de conscience, théologien discret. Rien de livresque, rien non plus qui sente l’ascète ou le rigoriste; nulle hauteur épiscopale. Chez Bossuet, l’honnête homme couvre la science de l’apologiste et les vertus du prêtre. Ses portraits ne démentent pas son âme; ils la décrivent incomplètement.

Une révélation plus immédiate sera peut-être donnée par son écriture, à différents âges.

Elle surprend. La fermeté de sa prose ne s’y retrouve guère. Pointue, puis arrondie, nette, mais inégalé et changeante, elle accuse de l’insouciance dans l’élan. Sans rigueur logique, les lettres montent, descendent; les mots s’écartent ou s’agglutinent les uns aux autres. Elle trahit une sensibilité en émoi, un perpétuel état lyrique, des passions généreuses, plus impatientes que réfléchies. Son écriture contredit-elle le Bossuet que nous connaissons? Il fut beaucoup moins simple qu’on ne le juge ordinairement. Les gens qui flairent partout du romantisme pourraient suivre, en lui, plus d’une piste.

S’arrêter, pour le connaître, à l’ordre magistral de sa vie, c’est en voir mieux que la façade; mais ce n’est pas tout voir. S’il eut, en agissant, du caractère--moins parfois que les conjonctures ne l’exigeaient--il l’appliquait aussi à brider son imagination, à s’empêcher de trop vivement sentir.

Malgré les apparences, il dut guerroyer contre lui-même pour demeurer fidèle à sa voie. L’orgueil, l’ambition, d’autres convoitises le tentèrent. Dès son adolescence, il se vit célèbre (son improvisation nocturne à l’hôtel de Rambouillet fit, sur l’heure, un bruit considérable). Rien ne lui manquait, s’il avait voulu plaire ou être séduit: il possédait une prestance avantageuse, une voix sonore, persuasive, un regard de feu, la beauté d’une jeunesse puissante et candide. Les cœurs volaient au-devant du sien; il n’aurait eu qu’à se baisser pour les prendre. Dans ces temps désordonnés de la Fronde, il pouvait, comme son camarade au collège de Navarre, Bouthillier de Rance, s’égarer vers les folies mondaines. Qui donc lui en aurait voulu?

D’autre part, son étonnante facilité annihilait devant sa force la sensation d’une résistance et d’une limite. Les avenues lointaines de la gloire s’amplifiaient sans barre d’horizon.

Quand même ses visées furent plus hautes, les grandeurs d’ici-bas le sollicitaient. Il se serait aisément fait applaudir dans les salons; la cour l’aurait fêté. Plus tard, les trompettes dorées des flatteurs vibrèrent à ses oreilles; il était en passe d’espérer l’archevêché de Paris, un chapeau de cardinal. Si le chapeau s’était posé sur sa tête, il ne l’eût certes point repoussé. Mais il ne s’infligea, en vue de l’obtenir, aucune plate concession. Le Saint-Siège l’estimait, sans oublier la part qu’il avait prise aux quatre articles de 1682; Bossuet n’essaya point de la faire oublier.

Il maîtrisa son ambition; il contint la vigueur bouillante de sa jeunesse, cette fougue des vingt-deux ans, qu’il comparait, en célébrant Saint-Bernard, «à un vin fumeux», et qui «ne permet rien de rassis». L’hymne à la chasteté, dans son panégyrique de Saint-Sulpice: «O sainte chasteté, fleur de la vertu, ornement immortel des corps mortels, marque assurée d’une âme bien faite» ne doit pas être pris pour un morceau de rhétorique. Ses contemporains les plus graves certifient la dignité de ses mœurs. Lorsque Mme de Montespan s’enquit par sa police si elle ne pourrait le tenir à sa merci en éventant quelque honte secrète, on ne trouva rien. Comme il prêchait, il voulut vivre.

Cependant, il apparaît bien que son tempérament, s’il l’eût subi, l’aurait porté aux passions amoureuses. Ce sont elles qu’il a scrutées peut-être le plus à fond; elles qu’il incrimine avec le plus d’âpreté; car il sait où mène «la douceur d’un tendre engagement», et ce qu’il en coûte de rester vertueux. «La tentation, écrivait-il à Mme Cornuau, veuve et tourmentée par le regret charnel de son mari, va quelquefois si loin qu’il semble que nous y goûtions le péché tout pur.» Il met autre chose qu’un ressouvenir de Lucrèce en cette phrase des Méditations sur l’Evangile, si audacieuse par sa candeur: «Dans le transport de l’amour humain, qui ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer en toutes manières, et comme disait ce poète, enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime pour le posséder, pour s’en nourrir, pour s’y unir, pour en vivre?»

Sans avoir eu besoin d’une expérience humiliante, Bossuet a senti la réalité furieuse des plaisirs; l’idée suffisait.

Ses ennemis,--les protestants surtout--insinuèrent qu’étant jeune, avant de se lier à Dieu, il aurait songé au mariage, signé même une promesse. La personne de son choix était une certaine Catherine Gary, fille d’un honorable fripier, qui se fit, dans la suite, appeler Mlle de Mauléon. En réalité, Bossuet, déjà prêtre, vers 1664, connut Catherine Gary quand elle avait vingt ou vingt-cinq ans. Il habitait, comme elle, près de Saint-Thomas du Louvre, et dans la même maison, où logeait aussi son frère Antoine, une des maisons du Doyenné. Elle avait peu d’argent, mais un grand besoin d’en dépenser, de l’esprit, du charme, du manège. Comment elle capta sa confiance, nous l’ignorons. Une chose certaine, c’est qu’elle gagna son amitié.

Il lui donna «son grand portrait avec bordure» (par testament, elle le lui rendait, mais elle mourut dix ans après lui). Il lui prêtait pour ses courses, son carrosse et son laquais. Il se porta caution pour elle--d’où la légende du contrat--de quarante-cinq mille livres dans un procès qu’elle soutint au sujet d’une halle au poisson dont elle voulait être propriétaire, rue de la Cossonnerie. Malgré les tracas qu’elle lui suscitait, jamais il ne lui retira son affection. Ledieu consigne que M. de Meaux lui envoyait par son valet de chambre, tel jour cinq mille francs, tel autre, trois mille. Elle venait familièrement à Meaux et à Germigny. Elle offrait au prélat, pour sa fête, un pâté de pigeons. Recommandé par elle, un faiseur d’odes latines plus que médiocre, l’abbé Boutard, trouvait auprès de lui un accueil profitable.

Pendant sa dernière maladie, elle vint le voir plusieurs fois, l’engageait à boire de son «eau divine». Le 26 mars, les neveux du moribond étant sortis, elle fut encore introduite dans sa chambre; de onze heures à une heure, elle l’entretint.

Le 11 avril, Ledieu note sans malice:

«Après avoir dit: «Demandons pardon à Dieu de nos péchés», il m’a chargé d’assurer Mlle de Mauléon de son souvenir jusqu’à la fin.»

Cet aveu d’une fidélité suprême prouverait à lui seul qu’au moment de comparaître devant son Juge, nul souvenir gênant ne le séparait de sa vieille amie.

Fut-elle digne de sa dilection? Je crains fort qu’elle ne l’ait entortillé par ses gentillesses dévotes. Psychologue d’une vigilance perçante, Bossuet, en pratique, était un cœur naïf, commode à tromper. Son homme d’affaires, son intendant le grugeaient; pour s’en apercevoir, il attendit l’évidence cuisante de leur malhonnêteté. Son neveu, l’abbé Bossuet, le convainquit trop aisément de son innocence après les fredaines qui firent scandale à Rome; cet intrigant l’induisit à de ridicules démarches dans l’espoir de lui succéder à Meaux. Bossuet se laissa éblouir par des métèques douteux comme «le chevalier Tartare», soi-disant fils du prince des Khaïmakites, par le juif converti, de Veil, et bien d’autres. Il s’abusa longtemps sur Fénelon; Mme Guyon elle-même, tout prévenu qu’il demeurait contre elle, sut passagèrement l’amadouer.

Jusqu’où l’intérêt, la vanité attachaient certaines gens à sa fortune, l’a-t-il jamais soupçonné? Il n’admettait dans son entourage que l’hypothèse du bien. Il aimait à donner sa force, comme une fontaine se répand, partout où quelque passage est ouvert à son abondance.

· · ·

Nous touchons ici un des sommets de son caractère qu’il conviendra d’explorer plus loin. Bossuet fut bon, très au delà de la commune bonté. Il n’atteignit pourtant pas la charité absolue d’un saint. Les ardeurs excessives répugnaient à son naturel. Une modération innée gouvernait tous ses actes. «La modération des personnes heureuses, pensait La Rochefoucauld, est le calme de leur humeur adoucie par la possession du bien.»

La modération de Bossuet eut certes des causes plus nobles qu’une bonne circulation du sang et la continuité du succès. Il la dut aussi à la sagesse héréditaire de sa race, à la droiture de son entendement. Un esprit qui voit les rapports justes des objets tolère mal que des violences en déconcertent l’harmonie. Une formation sociable, la discipline ecclésiastique assouplirent en lui le sens de la mesure. Cependant modération ne signifie point médiocrité. Bossuet aurait pu se donner pour devise celle que Louis XIV, dans ses Mémoires, proposait au Dauphin:

«Il ne faut jamais avoir en vue que des grandes choses, et quoiqu’il faille prendre garde exactement aux plus petites, il ne les faut considérer que dans la vue des plus grandes avec lesquelles elles ont relation.»

Comme Louis XIV, comme son siècle éminemment positif, il considérait, en tout ce qu’il pensait ou entreprenait, les suites et la fin.

S’il prêchait, ce n’était point pour les creuses voluptés de la parole; il se proposait de conduire son auditoire à vivre selon ce qu’il enseignait. L’idée tend à l’acte, la connaissance à l’amour. Un livre est une façon d’agir dans le temps et l’éternité. Bossuet, contemplatif par les fins divines de ses travaux, lui qui, les derniers mois de sa vieillesse, se fit relire, soixante fois et plus, l’Evangile de saint Jean, ne produisit aucun ouvrage que n’eût déterminé une circonstance, un devoir présent, la nécessité des âmes. Il écrivait pour accomplir sa mission d’apôtre et d’évêque, pour être un témoin de la vérité. En même temps il étendait, dans l’ordre spirituel, ce labeur exact par où les anciens drapiers s’étaient poussés vers des charges judiciaires et fiscales. L’aune des aïeux devenait, entre ses mains plus fines, un sceptre théologique; au besoin, une férule.

Il était né, on l’a souvent dit, avec les qualités d’un homme d’action. Il discernait en face d’un obstacle le meilleur parti; il le prenait sans se précipiter, mais à l’instant voulu.

«La décision, exprimait superbement Louis XIV, a besoin d’un esprit de maître.» Très jeune, Jacques Bénigne se révéla comme un chef. Au collège de Navarre, en 1649, les bacheliers le choisirent pour le procureur et l’économe de leur communauté. Condé assiégeait Paris; la famine menaçait; Bossuet, afin d’assurer la subsistance de ses camarades, cacha dans la ruelle de son lit quatre sacs de farine.

Prévoyant, moins pour lui-même que pour autrui; car les soucis temporels l’incommodaient; il négligea, autant qu’il le croyait licite, les questions d’argent; il avait horreur de compter. Quand le roi lui eut donné l’abbaye de Saint-Lucien de Beauvais (laquelle valait vingt-deux à vingt-cinq mille livres de revenu), il avouait au maréchal de Bellefonds: «Je n’ai, que je sache, aucun attachement aux richesses; et je puis peut-être me passer de beaucoup de commodités; mais... je perdrais plus de la moitié de mon esprit, si j’étais à l’étroit dans mon domestique.»

Il avait beau ne pas vouloir penser à l’argent, l’argent l’y contraignait par son absence ou sa fuite:

«A l’oreille, prévenait-il Daniel Huet (23 novembre 1675), je n’ai pas touché un sol (de ses honoraires de précepteur, douze mille livres par an).»

Abbé commendataire, il se fera un devoir de défendre son bien, se décidera même à des poursuites contre un garde-chasse indélicat, contre des paysans pillards qui venaient, la nuit, abattre de gros chênes dans ses bois.

A Meaux, lors de ses démêlés avec l’abbaye de Jouarre, il s’obstinera dans un procès pour dix-huit muids de grain que l’abbaye payait depuis des siècles à l’évêché, qu’elle refusait maintenant de payer. L’affaire était mauvaise; il fut débouté comme de juste. Mais il sollicita ses juges, plaida autant qu’un Chicaneau; car, disait-il, «je ne puis pas donner le bien d’autrui ni faire perdre à mes receveurs ce qui leur est dû».

Pour lui-même, il aima la pauvreté; il se déchargea sur son intendant du soin de ses revenus; il lui confiait jusqu’aux sommes mises en réserve pour les charités qu’il faisait. Ce fripon les lui rognait, sous prétexte que le nécessaire manquerait à l’évêché. Le prélat se résignait ordinairement; mais si l’hôpital de Meaux était en cause, il se rebiffait: «J’aimerais mieux tout vendre», se récriait-il.

Avant de tout vendre, il laissait acheter des meubles, des tapisseries. Il se plaisait à embellir ses jardins; l’orangerie, à sa mort, logeait soixante-neuf orangers, trois grenadiers, vingt-quatre caisses de jasmins, seize lauriers-roses. Dans le parc de Germigny, par une méthode savante qu’il tenait du fontenier de Condé, les jets d’eau se multipliaient.

Qu’on ne recherche pas en ces opulences l’élément de fantaisie propre à toute âme d’artiste. Son rang lui semblait l’exiger. Il sied à un évêque d’avoir de beaux parterres, comme de porter un beau rochet. Sa table, qui paraîtrait aujourd’hui d’une folle profusion, restait, pour son époque, simplement honnête. Bourguignon de vieille souche, pouvait-il ne pas discerner les bons vins? Ceux qu’il préférait étaient des vins nerveux et forts, parce qu’il en recevait pour son travail une chaleur exaltante: «Si vous vous portez bien, nous nous portons bien aussi, moyennant les huîtres en écaille, le Volnay et le Saint-Laurent.»

Il suivait son goût natif en tant que les convenances le justifiaient. Chacun de ses actes se rangeait à son juste plan. La souplesse de ses aptitudes lui permettait de concilier des occupations très distantes.

Pendant son séjour à Metz, n’allons pas le croire tout absorbé par ses disputes avec les ministres huguenots ou les rabbins. Il s’employait à mettre de l’ordre dans le chapitre en discorde, dans des couvents en désarroi. Condé, maître de Stenay, exigeait des Messins, pour ne pas les rançonner, dix mille livres de sauvegarde. Voici le grand archidiacre qui s’en va, précédé d’un tambour, muni de passeports comme en une ville ennemie, négocier avec le prince un accommodement; et il rapporte une réponse qui contentera l’assemblée des trois Ordres.

Il organise à Metz une mission. Ces messieurs de Saint-Lazare vont arriver en plein hiver lorrain. M. Bossuet doit réunir pour eux des lits, des matelas, des draps, des couvertures, du linge de table, des plats, de la batterie de cuisine. Il en trouve; il trouve des cuisiniers; mais ceux-ci demandent «quarante sols par jour», prix excessif pour Metz, ce dont il se plaint avec simplicité (lettre du 1er février 1658).

Une brèche s’est faite dans la digue de Wadrineau. Un des bras de la Moselle est à sec; les moulins, à l’intérieur de la ville, ne tournent plus. L’assemblée des trois Ordres charge le grand archidiacre d’examiner le plan de réfection, de répartir le surcroît d’impôts exigé par la dépense, de surveiller les travaux.

Se mettre à tout, c’est un apanage de l’intelligence française. Devant aucune tâche, Bossuet ne se trahira inférieur, si loin qu’elle paraisse de son œuvre essentielle.

A Meaux, il conseillera financièrement la Mère le Picart aux abois, réduite, pour sauver la Visitation, à des emprunts scabreux, certaine de ne pouvoir jamais rembourser.

Il exposera au Roi que la trésorerie serait plus à son aise, s’il faisait percevoir lui-même, et non par les fermiers, les impôts indirects.

Sa modération le préserva d’être en rien l’homme d’une secte ou d’une cabale. Il n’a jamais été janséniste; les cinq propositions fameuses, il les reconnaissait dans le livre des Jansénius et déclarait qu’elles en sont «l’âme»; mais le laisser-aller des casuistes l’indignait: «Ceux-là, opinera-t-il, ferment la porte du Ciel qui la font trop large; et ceux-là aussi qui augmentent les difficultés et les fardeaux et dont la dureté rend la piété sèche et odieuse.»

Cependant il aimait les Provinciales (c’est un des rares livres français qu’il recommande). Sa morale ferme et carrée le mettait plus près de Port-Royal que des laxistes.

Lorsque la vieille Mère Angélique Arnauld, en 1665, après huit ans de résistance au formulaire, fut arrêtée, l’archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, l’engagea fortement à s’entretenir avec l’abbé Bossuet: «Voyez-le; c’est un homme savant, le plus doux du monde et entièrement comme il vous faut; car il n’est d’aucun parti.»

S’il eut prise sur les protestants, il le dut à cette bénignité engageante, non moins qu’à sa vigueur de controverse. Au lieu de leur faire sentir en d’âpres chocs par quoi l’orthodoxie les repoussait, il leur expliquait ce qui devait les en rapprocher. Dans ses débats avec eux, il ne s’écarta jamais de cette méthode sincère: une discussion entre honnêtes gens sur le terrain du sens commun et de principes incontestables. Sa charité nous livrera, mais non toute seule, le secret de sa pondération. Il répugnait à la violence, parce qu’il la jugeait stérile. Il voyait trop nettement les complexités humaines pour croire qu’en tuant les hérétiques on extermine l’hérésie. Une réflexion capitale, dans une lettre à Mme d’Albert (26 décembre 1691) ouvre le fond de cette prudence: «C’est une des conditions de l’homme de mêler les choses certainement bonnes avec d’autres qui peuvent être suspectes, douteuses, mauvaises même, si l’on veut. Si, par la crainte de ce mal, on voulait ôter le bien, on renverserait tout, et on ferait aussi mal que celui qui, voulant faucher l’ivraie, emporterait le bon grain avec elle.»

Evangélique dans sa source, la sagesse de Bossuet s’est affermie par la soumission à l’expérience. Quand les problèmes sont embrouillés, il veut qu’on tienne avec force «les deux bouts de la chaîne», autrement dit, qu’on ne perde jamais de vue d’où part la certitude, où elle se termine. Le libre arbitre est une évidence interne, irréfutable; Dieu, d’autre part, est tout-puissant. En quel nœud sont jointes ces deux vérités, la raison s’y perd; nous n’en sommes pas moins assurés qu’elles se joignent.

Le Saint-Siège a des suprématies primordiales, d’ordre divin; en même temps, l’Église gallicane jouit de privilèges que justifient une possession séculaire et tous les services rendus par la France aux Souverains Pontifes. Bossuet ne sera ni ultramontain, ni gallican fanatique; il met sur les deux plateaux de la balance les droits, tout inégaux qu’ils peuvent être, de l’un et de l’autre, et il entend conserver l’équilibre.

Ce n’est pas qu’il incline aux compromis, aux mezzo-termine. Dès que l’intégrité de la foi, de la tradition et de la morale lui semble en péril, plus de ménagement. Il n’hésitera pas, contre son intérêt, à requérir du Pape la censure d’un livre du Cardinal Sfondrate, dont la thèse sur les enfants morts sans baptême démentait la terrible doctrine de saint Augustin.

Il avait fréquenté, dans sa jeunesse, les théâtres; peut-être les tirades amoureuses des tragédies à la mode l’avaient-elles troublé quelquefois. Un écrit du théatin Caffaro, timide défense de l’art profane, tombe sous ses yeux rigoristes; il le bouscule durement.

Déchaîné contre Fénelon, il presse l’adversaire jusqu’à ce qu’il le voie hors de combat. Si M. de Cambrai n’était condamné, même (ce qu’il n’obtint pas) noté comme hérétique, tout serait perdu. Dans cet emportement, il croyait servir la pure ardeur de sa foi; quelle part y prenaient son imagination, sa véhémence guerrière, il n’en avait aucune idée.

Evêque, il sut défendre, à l’occasion, son autorité par la rigueur. L’abbesse de Jouarre, Henriette de Lorraine, acharnée à maintenir son «exemption», était en révolte contre lui. Ayant épuisé «les voies douces et amiables», M. de Meaux se présente, mitre sur la tête, crosse à la main, devant la porte close de l’abbaye. On verbalise, on résiste. Il recourt au bras séculier, n’hésite pas à faire crocheter le couvent. Les ouvriers commencent leur travail; on ouvre enfin; la cloche, sur son ordre, sonne le chapitre. La plupart des religieuses, sauf la Prieure (l’abbesse était absente) viennent se jeter à ses pieds, lui demandent protection et bénédiction.

Mais voici où la bonhomie de son caractère suit de nouveau sa pente. Fénelon une fois déconfit, Bossuet aurait voulu se réconcilier; des ouvertures discrètes furent tentées; M. de Cambrai les repoussa.

Au surplus, les bienséances de la cour l’engageaient en de soudaines concessions. Le Dauphin l’entraîna, un soir, au spectacle d’un opéra. Cinq ans après avoir frappé Molière d’un anathème en déclarant que ses pièces «sont pleines d’impiétés et d’infamies»..., que la corruption s’y voit toujours défendue et plaisante, et la pudeur toujours offensée ou en crainte d’être violée par les derniers attentats, il consentit à voir jouer, chez le duc du Maine, le Misanthrope; en 1703, à Clagny, chez la Duchesse du Maine, il vit jouer Tartuffe; et l’on n’imagine guère qu’il bouda contre les acteurs, faisant grise mine en ascète morose; il avait beau «ne rien tant détester que l’esprit de moquerie», il dut rire de bon cœur aux endroits risibles.

Comment ne pas le reconnaître? L’entregent d’une société polie, l’air du monde dont Bossuet, dès son adolescence, respira la mollesse, devait, sans énerver ses principes, restreindre sa liberté de contradiction. Il l’avait dans la chaire, beaucoup moins à Versailles et en face des grands.

Son naturel, d’ailleurs, n’était pas exempt de contrastes. Cet homme si raisonnable, d’une humeur si parfaitement égale, cédait parfois aux défaillances de sa sensibilité. Lorsqu’il s’agenouilla auprès d’Henriette agonisante, il sanglota, s’évanouit. Ce fut la princesse elle-même qui dut rendre au prêtre son sang-froid: «Je vous ai, Monsieur, dit-elle, envoyé quérir, non pour m’attendrir, mais pour me consoler dans l’état où je suis.» Quand elle eut expiré, après lui avoir fermé les yeux, il fut encore pris d’une syncope.

Un an avant de mourir lui-même, torturé, depuis plusieurs mois, par la pierre, au moment où il se vit menacé d’une opération cruelle, il s’affola.

Ces faiblesses peuvent, en apparence, le diminuer; elles le mettent plus près de nos vies contradictoires; elles expliquent pourquoi il pénétra, d’un regard incisif, dans l’abîme des communes misères.

Et ne semblons pas oublier que Bossuet, par un don splendide, mais dangereux, en raison aussi de son ministère apostolique, fut constamment un orateur. L’orateur, pour exercer sa puissance de persuasion, s’adapte au milieu qui va l’entendre. L’orateur politique s’adapte même jusqu’à s’asservir aux préjugés de la foule; il la conduit en se laissant mener par elle. Le prédicateur peut dominer son auditoire. Cependant, Bossuet confesse dans un sermon: «Ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs.» Il sent la limite passé laquelle une admonition révolterait «les oreilles délicates» de la cour. Saint Jean-Baptiste, dans le désert, était libre d’apostropher les Pharisiens, de leur crier: «Race de vipères!» Chez le roi Hérode son: Non licet devait suffire à le rendre intolérable; on est peu surpris qu’Hérodiade ait exigé la tête de ce fâcheux. Telle allusion voilée de Bossuet aux désordres de Louis XIV suppose autant de courage peut-être que les clameurs du prophète Nathan contre David adultère. Mais, à contraindre sans cesse la franchise d’un sentiment, on l’amoindrit. On en ferait quelque chose de semblable à ces arbres du Japon, forcés de vieillir, comme des nains, dans un pot. Un ordre social trop bien réglé favorise mal l’expansion des grands caractères. Celui de Bossuet atteignit la grandeur permise à son époque; il se garda de la dépasser.

Enfin, étant par-dessus tout homme d’Église, il participa aux bons et aux médiocres effets de la discipline ecclésiastique. Elle est une merveilleuse formatrice des vertus intimes; mais elle habitue davantage à l’obéissance qu’aux hardiesses des énergies. Etablis au pouvoir, des évêques, des moines ont été des politiques intrépides; mais, trop souvent, le prêtre, vis-à-vis des puissances régnantes est désarmé par le pli de la soumission. Bossuet fut atteint de cette timidité; il n’osait pas discuter, même intérieurement, les décisions souveraines du Roi. Il se tut, quand Louis XIV révoqua l’édit de Nantes; avec toute la France, il accepta une mesure qui renversait pourtant sa méthode de conversion. En conscience, il approuva, incapable d’opposer une voix discordante aux louanges unanimes.

Ces petitesses-là sont nécessaires à évoquer, si nous voulons le bien définir; car nous n’avons qu’esquissé les contours de sa physionomie; nous sommes à peine entrés dans son âme qui est une âme grande assurément.

Page 1