III
SON GÉNIE
Les bavards sont innombrables; le privilège d’une voix articulée est celui peut-être que le genre humain galvaude le plus. Un je ne sais quoi de commun s’attache au don oratoire; trop souvent il suffit, pour mériter le nom d’orateur, d’avoir une forte poitrine, une langue agile, et d’exprimer devant les autres ce qu’ils veulent entendre, mais sentent confusément. L’orateur, en même temps qu’il parle, jouit du succès de son éloquence; il palpe son prestige; les visages des auditeurs lui renvoient, multipliée, l’exaltation qu’il émet sur eux. Trois heures après, sa harangue s’est perdue dans l’air; ou elle a déterminé un mouvement qui se convertit en acte. S’il l’a écrite, dépouillée des inflexions, des résonnances de sa voix, de toute l’énergie directe qui l’enflammait, elle n’est plus, en général, qu’un souvenir décevant; elle paraît aussi morte qu’un papillon mort épinglé sur le bouchon d’un herbier.
Athènes et Rome--hors de ces deux villes, rien des temps païens n’est sauvé--ont produit des milliers d’orateurs politiques. Deux seulement surnagent; et encore? Dans quelque dix ans, une fois les humanités anéanties, personne chez nous, sauf de rares spécialistes, ne lira Démosthène et Cicéron.
Le Christ a fait une loi à ses disciples de prêcher; sur vingt siècles d’homélies, combien d’entre elles ont survécu? Pour saisir la distance entre le Verbe divin et une parole humaine on n’a qu’à méditer, après l’Evangile, un sermon de saint Chrysostome, de saint Augustin, de saint Grégoire, de saint Léon le Grand. Ceux-là nous viennent en mémoire parce que l’Église en a inséré des fragments dans sa liturgie. Sans quoi, ils dormiraient, comme les autres, sous la poussière de pieuses bibliothèques. Ils ont beau être pétris d’une doctrine essentielle; un verbiage de décadence y dilue la vérité; ces docteurs, afin d’avoir l’oreille de contemporains au goût corrompu, se sont faits déclamateurs; la plupart étaient imbus eux-mêmes d’une fausse rhétorique.
Les sermonnaires du Moyen-Age, saint Bernard excepté et saint Bernardin de Sienne, ne sont plus guère connus que des seuls érudits. A moins d’étudier Henri IV en historien, nul ne se soucierait de lire son éloge par le cardinal du Perron. L’accidentel des circonstances nécessita un discours; difficilement il les dépasse, acquiert cette généralité durable dont Thucydide sut investir la harangue de Périclès célébrant les Athéniens tombés pour la patrie.
Or, les sermons de Bossuet et plusieurs de ses Oraisons funèbres restent un aliment que les plus laïques des maîtres n’osent pas retirer aux générations. La longévité de ces œuvres continuera autant et plus que la langue française. Elles ont eu la fortune de naître en un siècle où, comme dit Bossuet dans son discours de réception à l’Académie, «la langue, sortie des jeux de l’enfance et de l’ardeur d’une jeunesse emportée, formée par l’expérience et par le bon sens, semble avoir atteint la perfection que donne la consistance.»
D’autres orateurs cependant, à son époque, ont manié la même langue en sa forte maturité; le public d’alors les portait aux nues; mais ils cherchaient le succès du moment, les tirades brillantes, le bel-esprit, les portraits. Nous ne supportons plus Mascaron, Fléchier, Massillon que dans des morceaux choisis. Certains étaient pourtant des apôtres; tel ce Père Séraphin qui bouleversa la cour; dénués de substance théologique, d’art, de psychologie, ils jetaient aux mondains la secousse d’un éclat de foudre, et ils disparaissaient.
Quant à Fénelon, son sermon pour la fête de l’Epiphanie serait une belle fresque prophétique, s’il ne l’avait chargé de citations, de faux ornements, d’une emphase qui fait penser à l’architecture baroque. Ce n’est pas dans la chaire que le vrai Fénelon se révèle, mais dans ses opuscules de critique, si riches en vues ingénieuses, et surtout dans ses lettres où le psychologue intuitif, le directeur de conscience déploie avec une grâce insinuante, noblement simple, ses facultés de pénétration.
Seul, parmi les orateurs de son siècle, Bourdaloue se laisse lire après Bossuet. Celui-ci l’appelait «notre maître à tous». Sa logique est d’une sévérité presque implacable; la justesse de ses analyses, serrée comme les anneaux d’une chaîne qui s’entrelacent. Entre la raison et l’expérience, sa morale chemine sur une chaussée rigide; elle brandit, pareils à des fouets, des textes de l’Ecriture, forts et accablants. Elle pourchasse les vices jusque dans les recoins les plus ténébreux. L’onction lui manque, l’imprévu de l’inspiration; rares sont chez lui les mouvements dramatiques, comme, dans le sermon sur l’impureté, le soliloque du fornicateur: «Cette passion finira..., elle finira sans moi et malgré moi, avant que de finir en moi..., elle ne subsistera dans moi que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par avance, toutes les horreurs de la mort.» Malgré ses multiples allusions à des cas scandaleux, il ne suggère point le contact immédiat des choses réelles; son style demeure abstrait, sans cette vibration ardente et fluide par quoi Bossuet s’empare de l’homme tout entier.
La Bruyère assimilait l’évêque de Meaux à Démosthène et Bourdaloue à Cicéron. Un de ces rapprochements factices que les humanistes d’alors choyaient comme des trouvailles. Il aurait dû, au moins, en renverser les termes: Bourdaloue, dans la nudité nerveuse de ses analyses, est plus près de Démosthène; Bossuet, avec son ampleur synthétique, de Cicéron.
Le génie de Bossuet, si nous le prenons à sa source, rappelle ces eaux des montagnes qui, avant de surgir à la lumière, ont capté les sels et les sucs de terrains successifs. Mais, toute l’abondance des apports, il l’a filtrée; il n’en a retenu que la part nutritive; il les a recomposés et fondus par l’énergie transformante de son flot jaillissant.
Cicéron attribuait à l’orateur idéal, au degré suprême, cette puissance d’absorption. L’orateur ne logera pas dans son cerveau une lourde somme de connaissances; mais son entendement doit être capable de s’adapter aux matières les plus différentes; son imagination, de se figurer toutes les conditions humaines; son cœur, d’être transporté par tous les sujets dignes de l’émouvoir.
L’intelligence, en Bossuet, a d’abord une magnifique netteté d’appréhension. «L’entendement, définit-il, est la lumière que Dieu nous a donnée pour nous conduire. Il n’y a donc rien que l’homme doive plus cultiver que son entendement qui le rend semblable à son auteur... (Or), plus un objet est clair et intelligible, plus il est certain, plus il est connu comme vrai, et plus il contente l’entendement, plus il le fortifie.»
Il a cultivé les clartés natives de son intelligence, parce qu’il voyait dans les opérations intellectuelles «un principe et un exercice de vie éternellement heureuse.» Les moments de parfait bonheur sont, pour l’âme, «ceux où elle n’est possédée que de l’intelligence de la vérité.»
Voir nettement, c’est, avant tout, discerner les limites et les qualités des objets. Bossuet, par une méthode persévérante, accrut son aptitude à les établir chacun où il doit être, à le bien distinguer des autres. «Il ne faut pas se mettre la tête en quatre», affirmait-il devant Ledieu, un jour où plusieurs travaux le sollicitaient à la fois. Comme il réservait à chaque affaire importante un de ses grands portefeuilles, son esprit distribuait en catégories successives les principes, les faits, les autorités doctrinales. Il savait, en même temps, d’une intuition fulgurante, atteindre les points vitaux, les traits décisifs d’un être ou d’une idée.
Sa clarté de pénétration passait d’elle-même dans les termes. Il était clair par tempérament; par système aussi. Il observe que beaucoup de querelles s’apaiseraient si l’on s’entendait sur les mots. Il pouvait déclarer hardiment au jeune duc d’Albret: «J’écris ce qui me vient sans donner repos à ma plume. Je n’ai pas même le loisir de relire.» Le texte de ses sermons est barbouillé de ratures. Mais, quelque sujet qu’il traite, l’expression juste lui vient. Cette propriété dans le vocabulaire lui est commune avec la plupart des classiques; elle mériterait à peine d’être louée si elle ne s’étendait aux sujets les plus dissemblables. Il expose l’anatomie du corps humain comme le mystère du libre arbitre, comme les règles d’un bon gouvernement.
Une extrême lucidité d’analyse enferme ce double péril: trop diviser et tomber dans la sécheresse. Témoin Montesquieu, Voltaire, et tous ceux qui, au XVIIIe siècle, continuèrent à raisonner selon Descartes. Bossuet, dans ses ouvrages de controverse, n’a pas esquivé le premier défaut: il morcelle, il amenuise ses réflexions; il mène son lecteur par une file de courts chapitres, comme, dans une ville, par un lacis de petites rues. Mais les petites rues empêchent de voir la ville; il y a toujours, chez Bossuet, un point d’horizon d’où l’on domine la complexité des faits. Sa foi les ordonne dans une vue d’ensemble, reliés à de vastes principes. D’autre part, la sécheresse des esprits négateurs ne pouvait avoir sur le sien aucune prise: une conviction véhémente le presse; s’il écrit, c’est pour donner à d’autres la lumière dont il est comblé.
De la sorte, ses facultés se pondèrent, sans se diminuer entre elles; chacune, en s’élevant à sa plénitude, augmente l’harmonie de leur tout.
La raison discursive, en lui, n’appauvrit pas l’imagination. «Le bon usage de l’imagination, déclarait-il, est de s’en servir seulement pour rendre l’esprit attentif. Le mauvais est de la laisser décider.» Heureusement, il s’en est servi à des fins plus larges que de «rendre l’esprit attentif». En vain se tenait-il, vis-à-vis de cette maîtresse d’erreur, dans une disposition méfiante. Car «nous devrions considérer que ce qui est dans la matière n’a qu’une ombre d’être qui se dissipe, que rien ne subsiste véritablement que ce qui est dégagé de ce principe de mort». Il était forcé de s’en rendre compte: «Ce qui ne se connaît que par l’esprit nous paraît un songe. Nous voulons voir, nous voulons sentir, nous voulons toucher.» Grossière ou non, la loi de notre sensibilité contraint l’orateur, s’il veut émouvoir, à colorer les choses qu’il exprime. Et Bossuet n’a pas éteint le don que Dieu lui avait opulemment départi.
Son éloquence est celle d’un grand créateur d’images, pour qui toute idée tend à se dresser en formes plastiques. Relisez, après le sermon de Bourdaloue sur l’impénitence finale, celui de Bossuet sur la même matière: les considérations, dans les deux, sont presque pareilles. Mais Bourdaloue ne sort pas d’une vue logique de l’impénitence; Bossuet trace le tableau frémissant, orageux d’une vie qui s’achève sous la loi des passions.
Moraliste, il ne se contente jamais de les définir; il les peint, il les dramatise. Ecoutez-le, quand il se représente, dans un cœur amoureux, les progrès d’une inclination coupable:
«Ah! ce ne sera, dit-il, qu’un regard; après, tout au plus qu’une complaisance et qu’un agrément innocent.--Prenez garde, le serpent s’avance; vous le laissez faire, il va mordre. Un feu passe de veine en veine et se répand dans tout le corps...»
Fiction dialoguée, toute populaire, dont il use spontanément. De même, il éclaircit par des comparaisons, s’il le faut, triviales, les mystères divins. Il reprend avec une hardiesse réaliste certaines images évangéliques:
«Quand on entend les cris d’une femme en travail, qui sont médiocres et languissants, on dit: Elle n’accouche pas encore; mais quand un cri qui perce les oreilles les déchire, pour ainsi dire, et pénètre jusqu’au cœur, alors on se réjouit et on dit: Elle est délivrée; et on apprend un peu après l’heureuse nouvelle qu’elle a mis un homme au monde; et on la voit consolée de son travail, qui auparavant lui était insupportable.»
Une naïveté parfois charmante amène devant ses yeux la réminiscence de spectacles entrevus par une fenêtre, sur le pas d’une porte:
«Comme une bonne mère, qui tient son cher enfant entre ses bras, porte différemment ses caresses sur diverses parties de son corps, alors que son affection la pousse... Ce n’est toutefois que le même amour qui l’anime..., de même le Père éternel, sans diviser cet amour qu’il doit en commun à son Fils et à ses membres, saura bien lui donner la prééminence du chef.»
Les mots crus et violents n’effrayent guère sa rudesse. Pourquoi Dieu, si indulgent, est-il cependant rigoureux pour nos fautes? «Il quitte libéralement cent millions d’or, et il fait le sévère pour cinq sous!»
Il gourmande les femmes de tenir à leurs cheveux, alors que la nature jette les cheveux sur la tête comme un excrément superflu. «Il parle du Lazare déjà puant.»
Il honnit le luxurieux avec le dégoût du chaste pour les faiblesses charnelles:
«Tu es enflammé de sales désirs, et tu crois qu’on les favorise, quand on te laisse le moyen de les satisfaire.»
En figurant, d’après Josèphe, les horreurs de la famine dans Jérusalem assiégée, il ne craint pas d’évoquer les plus répugnantes des nourritures; il les nommerait même si «le respect de la chaire» ne l’arrêtait.
D’autre part, il habille de comparaisons somptueuses d’assez maigres lieux-communs:
«De même que si un roi était contraint par quelque accident de loger en une cabane, on tâcherait de l’orner, et l’on y verrait quelque petit rayon de la magnificence royale; mais c’est toujours une maison de village, à qui cet honneur passager, dont elle serait bientôt dépouillée, ne fait point perdre sa qualité. Ainsi cette ordure de notre corps est revêtue de quelque éclat, en faveur de l’âme qui doit y habiter quelque temps; mais c’est toujours de l’ordure.»
Ou bien l’impression d’un phénomène extérieur lui sert à mettre en son lustre une vérité morale:
«Comme on voit quelquefois, dans un grand orage, le ciel qui semble s’éclater et fondre tout entier sur la terre; mais, en même temps qu’il se décharge, il s’éclaircit peu à peu, jusqu’à ce qu’il reprenne enfin sa première sérénité, calme et apaisé, si je puis parler de la sorte, par sa propre indignation.»
Le danger, pour un orateur abondant, serait de céder à sa faconde comme une eau qui déborde, entraînée par sa masse. Rien de plus commun qu’une disproportion entre la substance d’un discours et son étendue. Bossuet échappe à cette faiblesse parce qu’il enclôt ses développements dans une sévère dialectique, parce qu’il tient d’une bonne discipline le sens de la mesure, et qu’il interdit aux mots de submerger les choses.
Ses sermons, ses panégyriques, ses oraisons funèbres regorgent de vues solides sur les dogmes, sur la conduite de la vie, sur les personnages divins dont il exalte le modèle. On peut en extraire, avec toutes sortes de maximes, une variété de croquis--il se garde bien des portraits--étonnamment riche, où sont fixés dans leur bouffissure, leur malice, leur turpitude et même leur ridicule, les visages contemporains des éternelles passions.
La morgue des parvenus, la folie des grandeurs, le luxe, la fureur du jeu, l’hypocrisie perverse, les égarements sensuels, le libertinage, la vanité des gens de lettres, le pédantisme des femmes, tout est stigmatisé. Observateur du monde, Bossuet se montre souvent plus acéré, plus profond que La Bruyère. Il n’a point souci de l’être en artiste, mais veut qu’il y ait dans le discours «quelque chose de tranchant qui aille mettre la main sur notre blessure et aille trouver, à point nommé, dans le fond du cœur, ce péché que nous dérobons».
Les auditeurs sont trop enclins à chercher un christianisme commode et prétendent «coudre à cette pourpre royale un lambeau de mondanité». Bossuet leur impose dans un miroir sans flatterie la figure véridique de leurs vices. Nulle vérité «fardée, diminuée»; du moins il s’y efforce.
Il aurait pu se divertir aux raffinements de l’analyse. Il procède aussi bien par touches délicates que par traits abrupts. Il savait sonder jusqu’en leurs derniers replis «ces crimes cachés qui ne se distinguent point par les objets, qui ne dépendent que d’un secret mouvement du cœur et d’un attachement presque imperceptible». Mais il dédaigne les jeux d’esprit; c’est de plus haut qu’il considère les hommes; il vise «à les faire trembler sous les jugements de Dieu». Des régions où il se place, Ninive dépravée et pénitente lui semble aussi près que Paris; et, à la manière de Jonas adjurant les Ninivites, il clame cette supplication plus vraie encore aujourd’hui que de son temps:
«O ville utilement renversée! Paris dont on ne peut abaisser l’orgueil, dont la vanité se soutient toujours malgré tant de choses qui la doivent déprimer, quand te verrai-je renversée? Quand est-ce que j’entendrai cette bienheureuse nouvelle: Le règne du péché est renversé de fond en comble; ses femmes ne s’arment plus contre la pudeur, ses enfants ne soupirent plus après les plaisirs mortels et ne livrent plus en proie leur âme à leurs yeux; cette impétuosité, ces emportements, ce hennissement des cœurs lascifs est supprimé; ceux qui ont attenté sur la couche de leur prochain, etc...?»
Dans la rigueur de ses apostrophes, on doit évidemment faire la part de l’exagération oratoire. Il a, comme Bourdaloue, des sévérités presque jansénistes et décourageantes. Dites à des mondains que des péchés véniels peuvent, en se multipliant, devenir mortels, s’ils partent d’un excès d’attachement même à des choses permises; ils répondront in petto: A quoi bon nous contraindre, puisque, de toutes façons, notre perte est assurée? La conversion exige un miracle; que Dieu le fasse. En attendant, suivons la pente de nos appétits. Car, vous-même, vous le confessez: «Nous n’avons en notre pouvoir ni le commencement de l’inclination ni la fin de l’habitude». A quoi Bossuet leur eût répliqué: Si je vous effraye, c’est afin que vous soyiez plus vigilants contre vous-mêmes. Fuir la tentation est toujours possible; et, après la chute, la pénitence. Le repentir ne doit pas désespérer de la miséricorde. «Celui qui nous a donné son Fils, que pourra-t-il nous refuser?»
Mais, la force convaincante de son éloquence, il ne la tire pas surtout des peintures de mœurs, ni des arguments dogmatiques. Il sent vivre les vérités de la foi, il les anime dans la vision des scènes dont il se fait le témoin. En méditant l’histoire de Jésus, de sa mère, de saint Joseph, de toutes les figures mêlées à l’Evangile, il est devenu, avec une foi candide, comme un spectateur de leur vie; et il transporte dans la chaire ces contemplations brûlantes. Le voici qui tente de s’imaginer les béatitudes promises à la Vierge, épouse du Saint-Esprit:
«Vous qui le verrez sortir de vos bénites entrailles, vous qui le contemplerez sommeillant entre vos bras ou attaché à vos chastes mamelles, comment n’en serez-vous point transportée? En suçant votre lait virginal, ne coulera-t-il pas en votre âme l’ambroisie de votre saint amour? Et, quand il commencera de vous appeler sa mère d’une parole encore bégayante..., et quand vous le verrez, dans le particulier de votre maison, souple et obéissant à vos ordres, combien grandes seront vos ardeurs!»
Mieux qu’un peintre rêvant d’une Vierge idéale, «de ses grâces pudiques, de ses chastes et immortelles beautés», Bossuet voudrait «copier d’après l’Évangile» la figure de Marie, telle qu’elle fut. Il est un réaliste amoureux de la vérité, certain que nulle idée n’en approche.
C’est pourquoi il se représente, sans l’embellir d’une fausse noblesse, saint Joseph, «pauvre artisan qui n’a point d’héritage que ses mains, point de fonds que sa boutique, point de ressources que son travail, qui donne d’une main ce qu’il vient de recevoir de l’autre, et se voit tous les jours au bout de son fonds; obligé néanmoins à de grands voyages qui lui ôtent toutes ses pratiques.»
Même bonhomie, mais une violence dramatique à la fois poignante et glorieuse, chaque fois qu’il prêche sur la Passion. Il fait penser à certaines tapisseries flamandes ou à des peintres italiens tels que le Carrache. Le spectacle de la douleur divine, au lieu d’accabler son âme, en dilate les puissances. Dans le mouvement des épisodes terribles, il sent une allégresse; une volonté de triomphe y palpite pour son âme.
Comme Louis XIV, comme la France, durant les années heureuses du règne, il tourne à une idée de victoire toutes ses impressions. La force de son élan possède une telle ampleur qu’il semble pouvoir s’assujettir et s’incorporer les formes innombrables du monde réel. Mais voici où il atteste l’immense avantage de sa foi surnaturaliste. Tandis que l’écrivain naturaliste--ainsi Rabelais,--s’il est doué d’une vaste compréhension, accueille dans son œuvre, pêle-mêle, les images grossières de la vie et les sublimes, ou de préférence, les grossières, Bossuet, sans éliminer ce qui est animal ou instable, le met à son rang, et le soumet au spirituel investi d’éternité. Il ordonne, il hiérarchise; il tend à la beauté par le choix. L’ordre qu’il conçoit n’est ni mécanique ni frigide. Il l’entend, au sens de Dante, comme une certaine ressemblance avec Dieu. Or, Dieu ne propose-t-il pas comme la perfection le mouvement dans l’ordre? L’éloquence de Bossuet, selon la mesure de toute œuvre humaine, correspond à cette éternelle symphonie.
· · ·
La grandeur d’un homme réside en ce qu’il voulait faire, beaucoup moins en ce qu’il a fait. Le génie de Bossuet avoue ses limites et ses insuffisances.
Théologien, il a soutenu des thèses, dans la suite, périmées. Il croyait hérétique d’admettre que les enfants morts sans baptême puissent jouir d’un bonheur même simplement naturel. Aujourd’hui, c’est l’opinion du cardinal Sfondrate, dégagée de ses outrances, qui a prévalu. La doctrine de saint Augustin, celle de Bossuet, paraîtrait inhumaine, sinon monstrueuse.
Il s’animait contre un jésuite, le P. Le Comte, coupable d’avoir estimé que les Chinois ont «conservé près de deux mille ans la connaissance du vrai Dieu». Tout au plus accordait-il aux païens la possibilité d’une préparation lointaine à recevoir la grâce de la foi. Les théologiens actuels étendent plus souplement «l’âme de l’Église». Peut-être sont-ils dominés par la hantise du nombre. Mais, en fait, le Christ veut que «tous soient sauvés»; la Rédemption est-elle seulement applicable aux peuples qui ont connu l’Évangile ou à tous les hommes de volonté droite? Il est difficile de ne pas incliner à une hypothèse optimiste. Bossuet, néanmoins, discernait le parti qu’allaient tirer les esprits forts d’une doctrine aussi large. Si la volonté droite suffit pour le salut, qu’importe le bienfait d’une Église, des dogmes, des sacrements? Toutes les religions sont bonnes; autant dire qu’elles sont indifférentes.
La position qu’il prend sur la plupart des problèmes est celle de la prudence, une position traditionnelle, la même, ou peu s’en faut, qu’aurait tenue un disciple immédiat de saint Augustin. Il reste, à bien des égards, un théologien du Ve siècle, bien qu’il ait fréquenté saint Thomas. Il a lu les modernes; mais c’est pour les combattre.
Il repoussait comme une opinion pernicieuse l’infaillibilité personnelle du Pape. Par esprit gallican d’abord; et davantage par l’effet de ses colloques avec les protestants. Il savait qu’un tel dogme opposait un obstacle à l’abjuration de beaucoup d’entre eux; il pensait que les scandales pontificaux et les fautes politiques des Papes avaient contribué à déchaîner la Réforme. Supposons-le, deux siècles plus tard, appelé au concile du Vatican; il aurait, après de longues résistances, sans nul doute, salué dans le Docteur universel infaillible la consommation de l’unité où il voyait la force et la beauté de l’Église.
Exégète, en dépit de son attrait pour les textes originaux, il n’a pu les étudier comme un critique; il réprouve la critique, instrument du doute. Son commentaire de l’Apocalypse laisse une déception: à la suite de saint Augustin, il croit toutes les prophéties du livre accomplies par les invasions des Barbares et la chute de l’Empire. Il voulait ôter aux réformés le prétexte de reconnaître dans la Babylone de saint Jean la Rome papale.
Philosophe, il néglige trop les énigmes métaphysiques, attentif, en bon pédagogue, à cela seul que son élève devait apprendre.
Historien, il reçoit comme intangible la chronologie biblique, bien qu’il confesse, à propos de Cyrus, «la difficulté de concilier l’histoire profane avec l’histoire sainte».
En son éloquence elle-même, des inégalités sont palpables. Le morceau justement fameux du panégyrique de saint Paul: «Il ira, cet ignorant», écrase de sa splendeur le reste du discours. Certains sujets lui appartenaient par droit de naissance ou se prêtaient mieux à des coups d’aile pathétiques. Les Oraisons funèbres d’Henriette d’Angleterre, de la Palatine, de Condé gardent une chaleur persuasive plus immédiate que celles d’Henriette de France et de Marie-Thérèse. Les personnages y sont pour beaucoup; rien de faux comme l’axiome naturaliste: Il n’y a ni petits ni grands sujets. L’orateur, plus encore que l’écrivain, obéit à l’inspiration du moment; et des faits grandioses, des tragédies bouleversantes préparent en lui cet état de grâce où il donne la mesure de ses facultés.
Quant aux sermons de Bossuet, nous n’en jugeons beaucoup que sur des fragments; si, sont carapaçonnés d’exordes qu’embarrasse une dialectique d’école avec des symétries, des antithèses balancées, et sentant le rhéteur. Dans ceux de sa jeunesse et les premiers panégyriques, on a trop facilement relevé des fautes de goût, du pédantisme, l’apostrophe au pied de saint Victor et les détails sur le supplice de saint Gorgon, sur «ces exhalaisons infectes qui sortaient de la graisse de son corps rôti».
Mais l’improvisation fait passer bien des choses que la lecture trahit choquantes. Les auditeurs de 1661, au cours du sermon d’ailleurs très beau sur la réconciliation, remarquèrent-ils ce rapprochement forcé: «Catilina donne du sang à ses convives; que si ce sang a lié entre eux une société de meurtres et de perfidie, le sang innocent du pacifique Jésus ne pourra-t-il pas lier parmi nous une sainte et véritable concorde?»
Enfin, le génie oratoire porte en soi une rançon: il gonfle souvent les objets par d’inconscientes hyperboles; il les déforme en beau ou en laid. Bossuet, comme tous les lyriques, cède à la duperie de ce grossissement. C’est plus grave pour lui que pour un poète; car il aime la vérité et il veut l’énoncer avec exactitude. Il blâme les mystiques d’être «de grands exagérateurs». Il exagère aussi en avocat passionné. Dans son réquisitoire contre la comédie, il va jusqu’à fausser, pour mieux imposer sa thèse, les rapports vrais des sensations: «Si des nudités causent ce qu’elles expriment, combien plus, au théâtre, des personnages vivants, de vrais yeux ou ardents ou tendres... de vraies larmes, de vrais mouvements qui mettent en feu tout le parterre et toutes les loges?» Après la révocation de l’édit de Nantes, lui, si mesuré à l’endroit des hérétiques, il écrivait à Pierre Nicole, le 7 décembre 1691: «Je ne veux point raisonner sur tout ce qui s’est passé en politique raffiné; j’adore avec vous les desseins de Dieu qui a voulu révéler par la dispersion de nos protestants le mystère d’iniquité et purger la France de ces monstres.»
Mais il faut le prendre tel qu’il est. Ses défauts ne sont que les résonnances harmoniques, trop exubérantes, de ses qualités; ou l’abandon d’un point de vue qu’il jugeait accessoire au profit d’un autre, à ses yeux, capital. Et, les ayant reconnus, nous sommes plus à l’aise pour admirer tout ce qu’il détient d’admirable.
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Certes, il demeure un des hommes qui ont le plus divinement exercé la puissance de la parole. Quand je relis une de ses Oraisons funèbres, celle de Condé, par exemple, j’ai d’abord l’impression de revivre un des plus beaux moments du plus grand des siècles modernes. Une vie princière épanouie dans la victoire, et qui pouvait aboutir au chaos de la rébellion, grâce à l’ordre national uni à l’ordre chrétien, s’est disciplinée, s’est conclue dans une sérénité glorieuse. Ce tableau de la France et de la civilisation à son apogée, du génie guerrier s’apaisant par la culture des lettres et des nobles jardins, Bossuet le développe avec une immortelle justesse. Cherchez où vous voudrez un récit de bataille comparable à celui de Rocroi; et une péroraison évoquant, comme celle-ci, la pompe d’une cérémonie royale, l’inanité des magnificences, et, pour finir, l’orateur célébrant les obsèques de son génie. Entre ces points culminants, le discours se soutient dans une perfection continue. C’est la fermeté mariée à la souplesse, la concision à l’abondance, la logique à la ferveur; non une beauté froide, comme l’ont trop de monuments classiques, mais une aisance radieuse, insouciante, cette légèreté d’exécution, signe des vrais chefs-d’œuvre, où l’art humain reçoit en ses pauvres formes un rayon de la face de Dieu.
Le sermon sur la mort, pour nous arrêter à l’un de ceux dont tout lettré se souvient, nous émerveille par le même accord de qualités distantes. Bossuet pose au fronton de sa bâtisse oratoire un texte bref et déchirant: Seigneur, venez et voyez. (Le choix des textes, chez lui, est souvent d’un grand artiste). Il se demande s’il va oser, devant la cour, ouvrir un tombeau. Des chrétiens pourtant refuseront-ils «d’assister à ce spectacle avec Jésus-Christ?» Délicatesse et audace réaliste, comme tout son art est bien là!
Les assises de son raisonnement tiennent en quelques formules décisives. Le plan est d’une clarté exemplaire, clair même à l’excès; il semble trop simple d’envisager dans la mort l’âme d’une part, le corps de l’autre; de voir «quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine», pour conclure aussitôt: «Alors, nous aurons compris ce que c’est que l’homme.» Bossuet, par la tranquillité intellectuelle de son espérance, abolit presque le mystère. Il n’approfondit point cette sensation terrible de mourir et de voir mourir que le récit de l’Evangile l’autorisait à scruter. Il entraîne son auditoire vers la zone sereine des idées. Mais ce ne sont pas des vues de rhéteur qu’il apporte. Il incorpore au sermon une méditation sur la brièveté de la vie qu’il avait écrite à vingt-deux ans, pour lui-même, afin de se détacher des apparences, n’ayant que trop de pente à les aimer.
Ici, d’une main virile, nous l’en voyons arracher le rideau. Comme Shakespeare menant son Hamlet devant des fosses ouvertes, il nous accule au bord du néant. Rien ne passera dans la dure vérité de ses images:
«Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu’ils croissent et qu’ils s’avancent, semblent nous pousser de l’épaule, et nous dire: Retirez-vous, c’est maintenant notre tour... O Dieu! encore une fois, qu’est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus! Et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien; un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant; on ne m’a envoyé que pour faire nombre: encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.»
Mais l’antithèse dont la foi chrétienne a fait une certitude: l’homme, rien selon la terre, être immortel selon l’éternité, domine ce discours, en équilibre les deux points. Bossuet prend un plaisir plus manifeste à relever la créature qu’à la confondre. Il admire la beauté de l’industrie humaine acquérant aujourd’hui par l’effort d’hier, soumettant à son adresse les éléments et «faisant faire des miracles aux plus intraitables». Des auditeurs d’à présent, mieux encore que ses contemporains, accueilleraient ce panégyrique. «Quoi plus! il est monté jusqu’aux cieux» ne serait plus, au XXe siècle, une figure. Il admire davantage «les règles immuables des mœurs», et s’étonne de voir l’homme si borné en tout, concevoir l’éternel, l’absolu. S’il reconnaît dans l’âme «des grossièretés incompréhensibles qui la forcent presque à douter de ce qu’elle est», il n’est pas surpris de cette discordance, il tient le mot de l’énigme. L’homme est l’ouvrage des doigts divins; c’est le péché qui change en une masure ce magnifique édifice.
Maints autres sermons de Bossuet révèlent plus de profondeur, d’imprévu, d’élan. Celui-ci paraît accomplir le modèle d’une bâtisse parfaite, d’une œuvre qui, au dedans comme au dehors, ne laisse rien à désirer, pas même des coins de pénombre d’où le soliloque de l’éphémère s’élève comme une supplication vers l’Immuable: «O Dieu! encore une fois, qu’est-ce que de nous?»
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Son génie d’orateur est le fond de ses aptitudes. Leur étendue dépasse les possibilités normales. Quoiqu’en disent nos compilateurs de références, il eut l’étoffe d’un historien, d’un politique. Théologien et philosophe, il porta sur la physiologie humaine un regard intuitif. Ce prédicateur fut aussi un polémiste; ce moraliste, un poète.
Sans doute une prévoyance positive, avec une intention apologétique, le conduisit à l’histoire. Il considérait le passé comme un flambeau propre à refouler, sur nos voies incertaines, la densité des ténèbres. Le premier et le dernier objet qu’il se propose, c’est de rendre témoignage à l’inamovible Sagesse qui gouverne la suite des événements. Toutes choses, il le sent, roulent dans un rythme divin dont nous ne percevons que des parcelles. En un mot, il donne à ses observations pour armature un système. Nul historien n’a fait autrement. La science historique, si elle n’avait d’autre fin qu’elle-même, serait aussi vaine que le jeu de bilboquet; à quoi bon enfiler des faits au bout d’autres faits, si l’on s’interdit d’en jamais rien tirer qui soit au-dessus d’eux? Cette interdiction est, à sa manière, un système, le plus morne et le plus stérile. Celui de Bossuet possède une grandeur et une flexibilité dont est dépourvue la philosophie d’un Thucydide ou d’un Taine.
Sans doute, il suit d’un œil un peu simpliste les desseins de l’éternel Cocher guidant ou maîtrisant l’attelage mal docile. Mais il discerne que l’attelage est conduit, «qu’une suite et une proportion» existent dans les affaires de ce monde, qu’elles vont, au travers d’un chaos apparent, à des fins ordonnées, donc justes et bonnes.
Néanmoins, il se garde d’une conception toute mystique de l’histoire: «Sauf certains coups extraordinaires, tout grand changement a ses causes dans les siècles précédents... La vraie science... est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont fait les grands changements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver... Bien que la fortune semble seule décider l’établissement et la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu près comme dans le jeu où le plus habile l’emporte à la longue.»
Les faits historiques ne peuvent être un simple spectacle; l’homme qui les apprend ou les lit les interprète, il opine à leur propos; il extrait de ces hiéroglyphes un sens et une conclusion. Pour Bossuet qui n’a rien d’un fataliste, la leçon des événements est un conseil de sagesse patiente, de volonté. Il aperçoit dans la politique une science, et des plus difficiles. Ce sont les grands hommes qui font la force d’un empire, mais le gouvernement du pays aide ou étouffe leur formation.
Le plan du Discours sur l’histoire universelle part d’une audace qui semblerait aujourd’hui impossible. Un motif de pédagogie la justifiait; il voulait mettre sous les yeux de son élève comme «une carte générale à l’égard des cartes particulières». Son génie de synthèse s’ouvrit avec cet ouvrage un champ d’une surface prodigieuse. D’ordinaire, un tableau synoptique est fastidieux, parce que la série des faits généraux enlève tout relief aux épisodes. Bossuet, de ses lectures énormes, de la masse aride qu’il eut à remuer, sut animer une fresque dont les parties essentielles ne vieilliront jamais.
Mettons à part les antiques dates où il s’embrouille, des vues démodées sur les temps primitifs, des naïvetés de cette sorte: «Je ne compterai pas ici parmi les grands empires celui de Bacchus, ni celui d’Hercule, ces célèbres vainqueurs des Indes et de l’Orient.»
Un historien d’aujourd’hui, même croyant, éliminerait d’un ouvrage d’histoire les morceaux théologiques. Bossuet ose insérer dans le sien des pages sur la Sainte Trinité et le mystère du Verbe; là, il fait encore de l’histoire; car il veut établir un fait d’ordre historique: «La mission de Jésus-Christ est relevée infiniment au-dessus de celle de Moïse.»
L’idée de la béatitude promise par la Rédemption exalte même, passagèrement, son lyrisme: «Après un si grand bienfait il n’y a plus que des cris de joie qui puissent exprimer nos reconnaissances.» Pourquoi d’ailleurs interdirait-on à l’historien d’être parfois un lyrique et un prophète? On le tolère chez Edgar Quinet et Michelet, parce qu’ils ont appliqué à la Révolution leur enthousiasme. L’histoire et l’éloquence ne doivent pas se confondre. Mais les transports de Bossuet sont explicables, quand il embrasse, à la façon de saint Augustin dans la Cité de Dieu, d’un regard, le plan de l’histoire humaine. Et, devant lui, elle ne s’arrête pas aux faits visibles; elle commence et se termine ailleurs; elle reçoit d’en haut ses impulsions.
A n’envisager que l’humain des vues, son livre condense des immensités par des raccourcis uniques. L’évocation de l’ancienne Egypte est une merveille. Plus d’un passage descriptif annonce le Saint Antoine de Flaubert, avec cette différence que Flaubert sculpte mieux les formes, mais entre beaucoup moins dans les âmes.
Si les chapitres sur la Grèce déçoivent, trop sommaires esquisses, ce que Bossuet a dit des Romains subsiste comme un arc de triomphe dressé «à la gloire de ce grand empire qui a englouti tous les empires de l’univers, d’où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons». Il trouve plus d’allégresse à exprimer les aspects stables, la force de Rome que ses changements et sa ruine. Il analyse puissamment la belle constitution de l’armée romaine, sa tactique, les principes qui la faisaient invincible. La politique du Sénat le satisfait par sa prudence et sa continuité, comme une forme de gouvernement proche de la monarchie.
L’originalité la plus haute--au reste, involontaire--du Discours, c’est d’avoir compris que le peuple juif a été l’axe de l’histoire, que tous les royaumes d’Orient eurent pour mission de le conserver ou de le châtier. Tout préparait la venue du Christ; et l’unité de l’empire romain servit la diffusion de la foi nouvelle. En somme, Bossuet a bien établi cette vérité: les plus importants des faits historiques sont les faits religieux. La démonstration eût été encore plus facile, s’il avait poussé, comme il le voulait, son œuvre jusqu’aux temps modernes.
Cependant il n’a point prévu la revanche prochaine d’Israël. Lorsqu’il croisait, dans les rues de Metz, les juifs avec leur chapeau jaune, risée des passants, il ne pouvait se les représenter rois de la terre. Il parle sur un ton d’ironie de cet imposteur qui s’était dit le Christ en Orient: «Tous les juifs commençaient à s’attrouper autour de lui; nous les avons vus en Italie, en Hollande, en Allemagne et à Metz, se préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivre. Ils s’imaginaient déjà qu’ils allaient devenir les maîtres du monde, quand ils apprirent que leur Christ s’était fait turc et avait abandonné la loi de Moïse.»
Bossuet fut un prophète du passé, fort peu un Voyant des choses futures. Çà et là, néanmoins, il émet des intuitions que l’avenir devait ratifier. Il a démêlé que les anglicans reviendraient à l’unité romaine. Son espérance de voir un prince catholique reprendre le trône d’Angleterre l’abusa sur la promptitude de cette conversion. De même il prophétise (dans l’Oraison funèbre de Marie-Thérèse) la conquête d’Alger. Il a senti le péril de l’Islam, bien qu’à son époque on le crût communément écarté et que la mode commençât des turqueries sympathiques. Il s’est douté, par intervalles, que les querelles religieuses entre croyants aboutiraient au scepticisme et au triomphe des esprits forts. L’indifférence socinienne, fruit de la Réforme, et le libertinage mondain ne tarderaient pas à faire leur conjonction, dans un siècle affreusement négatif. Optimiste, il a vu ce terme comme une simple possibilité. Les apostrophes aux libertins sont éparses dans ses discours; mais sa logique remontait aux origines. La nourrice de la libre-pensée, il la connaissait de vieille date: du moment que chacun se fait l’arbitre de sa croyance, les sectes se multiplient sans fin, et l’embarras de choisir entre des opinions contradictoires mène à l’incroyance absolue. Détruire l’erreur protestante lui semblait donc l’œuvre capitale. C’est pourquoi il entreprit dans une pensée apologétique l’Histoire des variations.
Rien ne prouve comme cet ouvrage la misère du préjugé qui veut défendre à l’historien toute intention étrangère ou supérieure aux faits. Bossuet devint l’historien perspicace et véridique de la Réforme, en suivant le dessein avoué de faire comprendre aux protestants «avec quelle inconstance leurs confessions de foi ont été dressées; comment ils se sont séparés premièrement de nous, et puis entre eux... par combien de subtilités, de détours et d’équivoques ils ont tâché de réparer leurs divisions».
Ces confessions, il les reconnaît si nombreuses qu’il n’a pu toutes les découvrir. Mais, assure-t-il, «je ne dirai rien qui ne soit authentique et incontestable. Au reste, pour le fond des choses, on sait bien de quel avis je suis... Après cela, d’aller faire le neutre ou l’indifférent à cause que j’écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis, quand tout le monde le sait ou que j’en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière».
C’est une thèse qu’il soutient; et il déploie la même méthode que dans son Exposition de la foi catholique et ses controverses directes avec Claude ou Jurieu: tirer des textes protestants eux-mêmes les raisons de ses jugements; prouver qu’on a travesti, par un malentendu volontaire, le dogme et la piété catholiques; le malentendu dissipé, Bossuet croit prochaine la fin de l’erreur protestante. Cette confiance accroît sa modération; et la sérénité de sa critique se maintient inébranlable, même là où il relate les emportements blasphématoires de Luther, ses furies contre la chasteté.
Aucun livre de Bossuet ne garde, à mon sens, pour nous, autant de vie concrète et d’attrait pathétique. Il débrouille d’un coup d’œil aigu la confusion des doctrines, leurs progrès, leurs antinomies, leurs conflits. Il explique d’une façon étonnamment sûre par quelles étapes Luther passa d’une dispute dogmatique à la révolte armée. Il ne dissimule point, sur l’hérésiarque, que les violences de ses adversaires le fixaient, l’enfonçaient davantage dans l’hérésie. Jamais il n’élude les aspects brutaux de ses personnages; et pourtant il grave leur silhouette morale comme avec la pointe fine d’un burin. Lorsqu’il a dépeint les adieux forcenés de Luther et de Carlostadt: «Puissé-je te voir sur la roue!--Puisses-tu te rompre le col avant de sortir de la ville!», quelques mots lui suffisent pour les juger: «Voilà le nouvel Evangile! Voilà les actes des nouveaux apôtres!»
Les acteurs de la réforme se présentent dans son récit comme s’il les découvrait, sur l’heure, naïvement. Au lieu de portraits classiques, semblables à celui de Cromwell (dans l’Oraison funèbre d’Henriette de France) il les exprime par touches successives; leurs figures émergent, se complètent, s’amplifient, se colorent, à mesure qu’il les a mieux pénétrés.
Le comique n’est pas exclu, ni l’ironie délicate. L’histoire du landgrave de Hesse, Philippe, obtenant par dispense la permission d’avoir deux femmes à la fois, est un beau plat de tartufferies. Mais surtout le déchirement affreux d’une âme vertueuse, comme celle de Mélanchthon, les calculs retors d’un Cranmer, les impulsions presque fatales qui poussaient Luther à des extravagances de plus en plus frénétiques, tous ces drames de conscience sont étreints au nœud poignant de leur complexité.
Si étranger qu’il reste à «l’esprit de vertige» des réformateurs, il laisse percevoir ce qu’il y eut d’irrésistible dans ces folies d’illuminés. Il néglige seulement l’exaltation nationale dont s’attisait le fanatisme mystique.
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En suivant les phases de son activité, nous élargirons l’idée de son multiple génie. Disons-le dès maintenant: Bossuet, polémiste, est incomparable. Il met dans le noir de la cible; il vise droit au cœur les opinions fausses qu’il veut abattre. Sa dialectique ne laisse à l’adversaire aucune issue pour se dérober; et il garde une dignité souveraine; ses coups tombent de haut. Sans orgueil, mais avec l’assurance d’une conviction victorieuse, il secoue l’erreur, il la disloque, il l’écrase. Fénelon l’a spirituellement défini dans sa phrase fameuse:
«Je crois vous voir en calotte à oreilles, tenant M. du Pin comme un aigle tient dans ses serres un faible épervier.»
Alors même qu’il exagère, la vigueur de ses attaques est belle par son mouvement. Nous rectifions sans peine ses injustices à l’endroit de la comédie; et nous nous disons qu’aucun Père de l’Église n’a frappé le théâtre d’un anathème aussi bien raisonné ni aussi fort dans les termes. Devant l’éternité, Bossuet se trompait-il? Tout divertissement, comme le pensait Pascal, «est dangereux pour la vie chrétienne». Mais on ne fera jamais du monde un cloître; puisque le divertissement semble nécessaire au commun des hommes, le théâtre pourrait être un des plus nobles. Il le fut dans les solennités des tragédies grecques, dans les jeux des Mystères. Polyeucte et Athalie lui avaient rendu sa grandeur liturgique; le Misanthrope et les Femmes savantes servaient à leur manière la vérité, comme Bossuet dans ses sermons. Il l’aurait discerné, s’il n’avait, à son insu, ressenti la contagion de ce mal janséniste: la phobie du péché. Il oublie sa prudence expérimentale, ce principe de sagesse qu’ici-bas les choses bonnes et les mauvaises sont difficiles à séparer. Néanmoins la rigueur de son jugement est la condition de sa verve. Les esprits trop mesurés sont incapables d’éloquence. Bossuet a dompté le plus souvent ses promptitudes d’humeur. On peut regretter qu’elles se soient débridées, plus d’une fois, en saillies excessives, pour accabler Molière ou comparer Fénelon à Montan le fanatique et Mme Guyon à Priscilla.
En tout cas, on ne saurait accuser d’un manque de pondération sa Politique tirée de l’Ecriture sainte. Je me demande si son élève ne fut point excédé, quand il dut lire ces alignements uniformes de propositions générales et d’exemples bibliques. Mais nous, nous sentons mieux que ses contemporains la valeur des principes qu’il pose. Depuis que les peuples les ont enfreints, trop malaisément ils se défendent contre l’anarchie ou les tyrannies occultes. La fiction d’une souveraineté collective ébranlée par lui dans ce livre et surtout dans sa magnifique réponse à Jurieu n’a su enfanter que le chaos et la servitude, la domination de l’État, c’est-à-dire d’une secte ou d’un parti, sous le couvert hypocrite du mot liberté.
La Politique de Bossuet, c’est un bain de santé offert aux nations malades; elles en ont toutes besoin, et la France plus que beaucoup d’autres, infestée plus avant par le catéchisme des droits de l’homme et l’accoutumance de la démagogie.
Bossuet lui-même, soumis aux préjugés de son temps, donne dans quelques illusions. Il estime le droit de propriété fondé sur la permission «du souverain magistrat». Il admet que, si le gouvernement est arbitraire, «l’innocence» des particuliers doit être leur seul recours contre l’iniquité du prince.
Il paraît supposer qu’à l’origine chacun était indépendant, n’obéissait qu’aux conseils de sa force. «Mais la force est transportée au magistrat souverain; chacun l’affermit au préjudice de la sienne. On y gagne; car on retrouve, en la personne même du suprême magistrat, plus de force qu’on n’en a quitté pour l’autorité, puisqu’on y retrouve toute la force de la nation réunie ensemble pour nous secourir.»
Au lieu du «suprême magistrat», c’est-à-dire du roi, mettez la nation elle-même déléguant à des fonctionnaires sa puissance anonyme, la théorie du Contrat social sera prête à surgir avec ses oppressions.
Bossuet les évite--là réside le support de sa doctrine--, parce qu’il attribue à l’autorité du prince comme à l’obéissance des sujets le même fondement: l’amour de Dieu.
Voilà une vérité première qu’il rappelle aux politiques de tous les siècles: impossible d’asseoir une société stable sans la religion. L’amour de Dieu, fin commune de tous les hommes, détermine l’obligation de s’aimer les uns les autres, de vivre en société pour un motif supérieur à l’intérêt.
La société humaine, il ne la restreint ni à des castes, ni à des patries; tous les hommes sont frères; nul homme n’est étranger à un autre homme, «fût-il d’une nation autant haïe dans la nôtre que les Samaritains l’étaient des Juifs.» La division des hommes en peuples ne doit pas altérer la société générale du genre humain. Mais, si l’on doit aimer tous les hommes, à plus forte raison ses concitoyens; «tout l’amour qu’on a pour soi-même, pour sa famille et pour ses amis, se réunit dans l’amour qu’on a pour sa patrie où notre bonheur et celui de notre famille et de nos amis est renfermé.» Jésus a versé son sang «avec un regard particulier pour sa nation». L’Empire n’eut pas de soldats meilleurs que les soldats chrétiens.
Maximes en accord avec les faits, d’une actualité tonifiante au moment où des chrétiens à l’esprit confus et chimérique ne savent plus si, voulant aimer tous les hommes, ils peuvent encore aimer leur pays.
Ces vues internationales, ou plutôt universelles, ne forment qu’un préambule. Bossuet considère davantage les règles d’un gouvernement positif, à l’intérieur de chaque nation. Né dans un état monarchique, monarchiste jusqu’aux entrailles, il rapporte à la monarchie tout l’essentiel de son code moral. Il conçoit comme possibles d’autres régimes. Une seule chose lui fait horreur: l’anarchie. Il n’avait pas besoin d’avoir lu Hobbes pour savoir que les hommes, selon leurs instincts, sont des loups à l’égard des hommes. Il avait vu de près le gâchis de la Fronde. Il entend que le peuple «se tienne en repos» sous l’autorité du roi.
Il ne vise pas à créer une notion de l’autorité royale; il la définit telle que le roi l’exerce devant ses yeux. Elle est bonne en tant qu’elle veut le bien commun des sujets et du prince. Absolue, car le prince ne doit rendre compte à personne de ce qu’il ordonne; et nulle force coactive ne prévaut contre ses décisions. Mais absolu n’est pas arbitraire. Le prince craindra Dieu d’autant plus qu’il ne craindra que lui. Il se regardera comme une sentinelle établie pour garder son État. L’autorité royale est soumise à la raison; elle sera ferme avant tout; mais la fermeté véritable est le fruit de l’intelligence. Que le prince sache se connaître lui-même; qu’il connaisse ce qui se passe au dedans et au dehors de son royaume. Le prince doit pratiquer la justice et les trois vertus qui l’accompagnent: la constance, la prudence et la clémence.
Il peut se voir contraint à faire justement la guerre. Mais toute conquête ambitieuse, la gloire des armes, la douceur de la victoire sont d’injustes motifs de guerre. L’argument de Bossuet contre la guerre injuste est d’ordre mystique, le plus haut et le plus fort qu’on puisse articuler: «Que si ravir à un seul homme le présent divin de la vie, c’est attenter contre Dieu qui a mis sur l’homme l’empreinte de son visage, combien plus sont détestables à ses yeux ceux qui sacrifient tant de millions d’hommes et tant d’enfants innocents à leur ambition!» Dieu n’aime pas la guerre et préfère les pacifiques aux guerriers.
Il n’en admire pas moins les vertus militaires, tout ce que l’esprit guerrier exige d’intelligence vigilante, d’ordre, d’intrépidité.
Mais il s’arrête plus complaisamment sur la prospérité d’un royaume en temps de paix. Il voit la royauté secourue par les richesses du pays. Or, les véritables richesses, c’est la terre; ce sont les pâturages et les troupeaux; et, plus encore, les hommes.
Si M. de Meaux, après un sommeil de deux cent vingt-quatre ans, revenait en cette France qu’il avait laissée aux mains du grand roi, on imagine sa consternation. De la royauté sainte, plus un vestige. Au lieu d’un monarque père de ses sujets, père absolu et qui peut dilapider son bien de famille, mais responsable devant Dieu et transmettant à ses fils, naturellement, la conduite de son royaume, il retrouverait une nation sans tête, la duperie onéreuse du régime parlementaire, toutes les forces de l’État oscillant entre la servitude et l’anarchie.
Lui qui déclarait inconcevable et «chimérique» un régime où l’autorité subsisterait sans aucune religion; car, disait-il, les «peuples où il n’y a point de religion sont en même temps sans police, sans véritable subordination et entièrement sauvages», il verrait, sous le nom de laïcité, l’athéisme érigé en principe intangible. Il se demanderait comment peut se tenir debout un pays qui a renversé les lois de la sagesse politique.
Mais, ces lois, il ne les renierait point comme périmées ou démenties par l’expérience. Il leur donnerait d’autant plus raison: si la France n’est pas morte, c’est que les maximes de conservation, les mêmes qu’il inculquait au Dauphin, prolongent quelques restes de leur efficacité. Les réserves d’énergie transmises par les siècles soutiennent le présent. Il y a des familles saines, des paroisses croyantes, des paysans attachés à la terre, des citoyens amoureux du bien public, des soldats prêts à partir. Mais ces bons éléments, dissociés, déchirés entre eux, sans chef ni volonté unanime, sont amoindris chaque jour par le travail acharné, méthodique des puissances de destruction. Et l’évêque de Meaux, avant de rentrer dans la paix majestueuse des morts, conclurait:
«Si vous voulez vivre, écoutez encore ma voix. Transposez à votre usage mes conseils; appliquez-les.»
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Parmi les charges du Roi, il mentionnait le soin qu’il devait prendre des pauvres et des faibles. Il ne faisait aucune place aux artistes, sinon pour contribuer aux dépenses de splendeur et de dignité qu’il justifiait. Quant aux poètes, sans doute le Roi les pensionnait. Mais l’art et la poésie ne comptent guère dans son plan de la cité. L’eût-on offensé en l’appelant un artiste et un grand poète? Il le fut sans y songer. Il ne comprenait pas qu’un homme sérieux pût écrire un livre patiemment pour la seule volupté de bien écrire. L’amour-propre des beaux esprits, comme des femmes savantes, lui semblait une futilité misérable. Pourtant il indiquait, en vue de la prédication, deux préceptes à suivre: former le style et apprendre les choses.
Il se préoccupa moins du premier que de l’autre, plus essentiel. Les seuls ouvrages français, propres à former le style, étaient, selon lui, les lettres de Balzac, les écrits de Messieurs de Port-Royal, les Lettres provinciales, les tragédies de Corneille et de Racine. Les auteurs latins lui suffisaient, aidés, plus tard des grecs; avec la Bible, il aurait pu s’en passer.
La poésie procède chez lui du mouvement intérieur, de la forte certitude et de l’émotion directe. «Il pense, il sent, et la parole suit.» Dans son Traité de la concupiscence, l’admirable morceau: «Je me suis levé pendant la nuit» exemple, sans analogue en son siècle, d’une description symbolique, nous livre d’abord les impressions profondes de ses extases, aux heures de contemplation nocturne où méditant, priant, étudiant, il a vu, contre ses fenêtres, finir une nuit splendide et l’aube commencer. Le croissant, «d’un argent si beau et si vif» a charmé ses yeux; puis il a regardé «la pâle et débile lumière», à mesure que s’avançait le soleil, se perdre dans celle du grand astre. Mais cette jouissance limpide ne suffisait pas à son âme. De ce pur spectacle, il s’élançait à Dieu. C’est pourquoi, dépassant les formes sensibles, il atteint une interprétation de la nature, digne des Sages primitifs:
«Elle semblait vouloir honorer le soleil en paraissant claire et lumineuse par le côté qu’elle tournait vers lui; tout le reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait seulement, dans cet endroit-là, un ravissant éclat par les rayons du soleil comme du père de la lumière.»
Large comme un fleuve, la phrase de Bossuet semble se conformer au mouvement du paysage céleste; elle expire avec lui dans le sein de l’universelle clarté. Empédocle ou les poètes de l’Inde auraient aussi appelé le soleil «père de la lumière». Bossuet monte plus haut qu’eux; il va jusqu’à la source des choses; il adore dans les créatures le signe de beauté qui est le sceau du Verbe. Oui, il aime la beauté du monde; il pousserait volontiers, en face d’elle, des cris de joie. Cependant, la présence divine qu’il perçoit n’est pas une circulation de vie diffuse; il va des sens à l’esprit, et de l’esprit créé à l’Incréé. Son œuvre constitue à sa manière un poème aussi vaste et sublime que celui de Dante, par endroits le plus sublime de tous, si la Bible n’existait pas; mais, sans elle, qu’eût été le sien?