VII
BOSSUET ET LES HÉRÉTIQUES
Dès sa jeunesse, en des heures de recueillement semblables à celles où il notait sa méditation sur la brièveté de la vie, Jacques Bénigne avait dû s’interroger: que suis-je venu faire en ce monde? Et, sans doute, il s’était répondu: sauver mon âme, et, à cette fin, être un témoin de la vérité. Devant qui surtout? En face des errants qui la méconnaissaient, des hérétiques et des libertins. Sa profession de foi, au pied de l’autel des Martyrs, signifiait l’intelligence d’une vocation d’apologiste. Seulement, les libertins, Pascal les étreignit dans des colloques si douloureux qu’il paraissait, comme s’il avait été l’un d’eux, sentir la détresse de leur état misérable. Bossuet ne les affronta qu’en des rencontres intermittentes, par de rapides apostrophes. Ils étaient trop loin de lui; leur espèce avait peine à prendre corps devant sa foi. Son gibier, ce fut l’hérésie.
En mesurant contre elle sa force convaincante, il suivait une mission manifeste; il écoutait aussi un attrait spontané. La partie batailleuse de son tempérament se faisait une fête de s’élancer à d’immenses controverses; son imagination le ramenait aux siècles d’un saint Irénée, d’un saint Cyprien, d’un saint Augustin, des grands autoritaires de la foi qui, dans le bouillonnement des sectes et les fureurs du paganisme déclinant, imposèrent, maintinrent l’orthodoxie. Il s’armait de leurs arguments; il invoquait leur exemple.
Mais le premier visage que lui montra l’hérésie resta pour son regard l’essentiel: la face contradictoire, sourcilleuse de la Réforme, avec la ride du fanatisme entre ses yeux irrités.
Les protestants, en France, avaient cessé d’être une puissance politique. Presque partout ils défendaient néanmoins des bastions de résistance morale, le principe sectaire d’une foi qui niait celle du royaume. Hors de France, Leibniz pourra sans exagérer, écrire, en 1700, que le Nord de l’Europe leur appartient. L’Angleterre, après la chute des Stuarts, allait retomber sous leur joug. De Genève à Stockholm ils étendent une lourde tache.
Bossuet, lorsqu’il vint à Metz, trouva une ville agitée par l’hérésie depuis le temps des Albigeois. Les religionnaires messins avaient le nombre, l’influence, l’argent. Beaucoup de médecins, d’avocats, de commerçants étaient de leur parti. Ils siégeaient à l’hôtel de ville; ils dominaient dans la milice. Des receveurs protestants levaient les impôts. Les écoles des religionnaires prospéraient; des prédicants évangélisaient les campagnes; à Metz, quatre ministres assuraient le gouvernement de leur Église. Le plus éloquent, Paul Ferry, était pasteur depuis l’âge de dix-neuf ans; on estimait son savoir, sa probité, ses mœurs honnêtes; une estampe le montre dans sa robe pastorale à larges manches; un col blanc, une barbe en pointe éclairent doucement la mélancolie d’un visage d’apôtre qui aurait pu être un visage de saint. Sa parole avait de l’onction: homme courtois et modéré, il répugnait au fanatisme. Il admettait la discussion avec les catholiques.
Ceux-ci l’acceptaient ou la provoquaient hardiment: les Jésuites, depuis 1622, tenaient à Metz un excellent collège; ils avaient établi dans la cathédrale des conférences contradictoires; ils allaient écouter le prêche des ministres et les ministres assistaient à leurs sermons.
Bossuet n’inventa donc point sa méthode de controverse; mais il la fit plus puissante par la jeune fougue de sa dialectique; il y porta son éloquence et sa charité.
Il visait à rendre aimable aux dissidents la religion catholique, à éviter dans les débats toute violence; car, disait-il, «c’est faire une assez grande peine aux gens que de leur montrer qu’ils ont tort, et en matière de religion». Ferry avait composé un catéchisme où il prouvait, naturellement, que la Réformation avait été nécessaire; avant elle, il l’admettait, on pouvait se sauver dans l’Église romaine; après, on ne le pouvait plus.
Bossuet entreprit de la réfuter, en tirant de ses propres principes des vérités catholiques. L’avertissement conjurait ses adversaires «de lire cet écrit en esprit de paix et d’en peser les raisonnements avec l’attention que méritent des matières de cette importance». «J’espère, appuyait-il, que cette lecture leur fera connaître que je parle contre leur doctrine sans aigreur contre leurs personnes, et qu’outre la nature qui nous est commune, je sais encore honorer en eux le baptême de Jésus-Christ que leurs erreurs n’ont pas effacé».
Le catéchisme de Ferry n’était point une citadelle imprenable. Il déformait le dogme catholique, prétendant, par exemple, que l’Église donne à Jésus-Christ des adjoints en la Rédemption. A quoi Bossuet répondait d’un ton superbe: «Nous confessons et enseignons à la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’une seule goutte de son divin sang, voire même une seule larme et un seul soupir suffisaient à racheter mille et mille mondes». Mais surtout, si l’Église a bien conduit ses enfants jusqu’en 1543, pourquoi ne le saurait-elle plus ensuite? Ferry alléguait que les fidèles, jusqu’alors, étaient ignorants, n’ayant pas eu la révélation de la véritable Église, et que l’Église romaine n’était pas ce qu’elle est devenue depuis. Bossuet, «chargeant, comme disait Montaigne, dans le fort du doute», l’accule à cette évidence: si l’Église est d’institution divine, elle n’a pu cesser d’être et d’être visible. Où était-elle avant 1543, sinon dans l’unité catholique? Si elle n’y est plus, c’est qu’elle n’y fut jamais, qu’il n’y a donc point de véritable Église.
Conclusion qui ne gênerait guère les néo-protestants du XXe siècle; mais elle inquiéta le dogmatisme naïf d’un Paul Ferry. Au fond, il sentait mal défendable le paradoxe de la Réforme: avant nous, il n’y avait plus rien. Quoi donc! Le Christ aurait délaissé, presque aussitôt après l’avoir fondée, son Église? Pour la ramener au vrai, il aurait attendu quatorze ou quinze cents ans? Ferry souhaita sincèrement, semble-t-il, le retour à l’unité, sous réserve de maintenir les doctrines qui lui étaient chères; il n’aurait admis ni le catéchisme de Trente, ni l’efficacité intrinsèque des sacrements, ni la Présence réelle, ni la suprématie romaine; en un mot, il serait volontiers redevenu catholique, à condition de rester protestant. Leibniz prendra, plus tard, la même position. C’est pourquoi la réunion des Églises ne pouvait aboutir. Mais Bossuet se comporta jusqu’à la fin, comme si elle était espérable.
A l’égard de Ferry, comme du ministre Claude et de bien d’autres il soutint la modération d’un débat entre honnêtes gens sur le terrain du sens commun et de principes non contestables.
Ses discussions avec Ferry les mirent tous deux sur un pied d’estime, de confiance, même d’amitié. Une de ses lettres marque bien la qualité de leur commerce: «J’envoie apprendre des nouvelles de votre santé et vous supplier de me mander quel jour nous pourrons conférer ensemble. Ce sera, dès aujourd’hui, si votre commodité le permet, sinon, le jour que vous en aurez le loisir. Je me rendrai chez vous et à votre bibliothèque, vous suppliant seulement que nous soyons seuls et en liberté. Songez à votre santé, et croyez que je suis parfaitement à vous».
Bossuet, après chacun de leurs entretiens, en notait l’abrégé, pour que Ferry pût le relire. Nous avons ainsi la substance de leurs explications. Bossuet l’amenait presque à reconnaître: «Les dogmes de l’Église catholique, sur lesquels roule la dispute, laissent entiers les fondements du salut». Mais Ferry, soudain, avait peur de trop concéder:
«Au cas où ceux de la religion accorderaient que la doctrine catholique ne détruit pas les fondements du salut, prétendra-t-on, après cet aveu, les pouvoir obliger par là à professer la religion catholique?»
Bossuet se défendit d’en avoir eu la pensée. L’Eucharistie gênait leur entente. Mais Ferry convint à la longue que «sur la transsubstantiation les catholiques raisonnaient plus conséquemment que les luthériens». Bossuet, tout joyeux de cette victoire, s’écria: «Puisqu’on a pu convenir de cet article, il y a grande espérance de s’accorder dans les autres points». Sur les prières pour les morts, Ferry avait déjà confessé, dans son catéchisme, que nos pères, avec cette croyance, avaient pu se sauver. La justification les arrêta davantage. Ferry finit par le comprendre: la question était dans des mots ou dans des choses de néant.
Pourtant il ne se convertit point. Un homme d’âge, ministre considéré, à moins d’un miracle intérieur, change difficilement de religion. Il avait peur devant les fanatiques du parti. Ceux-ci le rangeaient parmi les suspects qu’ils dénommaient «les accommodeurs». Des lettres anonymes, des pamphlets paralysaient sa bonne volonté. On lui présenta un mémoire, souscrit de dix-huit ou vingt ministres, et avouant «qu’on peut se sauver dans l’Église romaine». Il refusa d’y souscrire. «Jamais, déclarait-il, je ne me séparerai de mes frères et collègues. Je ne quitterai jamais rien de la vérité. Tout ce que je promets à MM. de l’Église romaine est d’ouïr les adoucissements ou éclaircissements qu’ils me voudront donner sur les controverses, puis de leur en dire mon sentiment, en bonne conscience, toujours sans aucun engagement.»
Avant de mourir, écrivant ses dernières dispositions, il ne recommandait rien davantage que le manuscrit de sa réponse à M. Bossuet (la réponse à la réfutation du catéchisme). Et il demandait que son corps fût «mis en repos au cimetière de ceux de la religion dont il a toujours fait et espère faire profession jusqu’à la mort.»
Malgré tout, Bossuet n’avait point perdu son temps avec lui. De leurs disputes il conclut que l’entêtement des calvinistes tenait pour beaucoup à l’ignorance de la vérité. Donc il devait la leur faire connaître par des écrits et non seulement par des colloques. De là sortit l’Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les matières de controverse, le plus important de ses livres, si l’on en considère les effets immédiats et la diffusion éclatante. Il fut traduit en italien, en allemand, en anglais, en flamand. Jurieu, après l’avoir défini «le livre le plus doux, le plus sage, le plus modéré qu’on puisse imaginer», se prit à gémir sur «les grands et funestes ravages faits par lui dans la cité sainte». Beaucoup de protestants accusèrent Bossuet «d’astuce», soutenaient qu’il avait «plâtré» ou tronqué la religion catholique, pour la rendre plus acceptable.
En fait, l’Exposition dégage dans une parfaite limpidité la croyance de l’Église sur les points où «ces Messieurs de la religion prétendue réformée» la défiguraient. Il justifie les dogmes, au nom de la tradition, en partant des données de la foi que les calvinistes admettaient comme les catholiques. Mais il expose, il ne prouve pas.
Pour les protestants aussi, trois ans après, en 1682, il composa son traité de la communion sous les deux espèces. Ils objectaient la coupe comme un obstacle à la réunion des Églises. Bossuet s’éleva contre la fausse importance qu’on y mettait: «Il semblerait que tout le christianisme consiste à recevoir les deux espèces du Sacrement! On ne parle plus que de cette raison de rupture; et nous entendons dire de tous côtés qu’on pourrait s’accommoder sur tout le reste». Il remontra sans peine que la liberté d’user d’une seule des deux espèces ou des deux correspondait même à la pratique des premiers siècles; car des martyrs, des saints ont communié avec le seul pain et n’en ont pas moins reçu tout le sacrement. Il inclina, dans la suite, à croire possible, pour les régions converties, le rétablissement de la coupe.
Mais préparer des conversions ne suffisait pas; il fallait soutenir «les réunis», les protéger, parfois les nourrir. Devant une assemblée de charité, prêchant sur les souffrances, Bossuet lançait aux catholiques cette admonition: «Vous dirai-je la honte de l’Église? Non, ces pauvres catholiques n’ont pas d’habit, ils n’ont pas de nourriture... Le désespoir ne rendra-t-il pas à l’hérésie ces hommes que lui enleva l’Église? Ah! si ce malheur arrivait, nous rendrons compte de ces âmes».
Une femme admirable, Alix Clerginet, avait fondé une communauté de douze sœurs ouverte «à tout ce qu’elle pouvait contenir de filles religionnaires ou juives qui s’y viendraient réfugier pour être instruites dans la doctrine de vérité et dans une piété vraiment chrétienne». Bossuet fit pour elle un règlement dont plusieurs articles représentent toute sa prudence et sa largeur d’esprit: «Pendant quinze jours, quand une fille arrivera, personne d’une autre religion ne pourra l’entretenir ni la voir. Après quinze jours, elle sera soumise à un examen; l’évêque ou son vicaire général s’assurera de ses dispositions. Les sœurs devront instruire ces filles avec patience, avec une charité sincère, en s’humiliant avec elles... On les formera au travail, elles resteront en apprentissage jusqu’à ce qu’elles soient aptes à entrer en condition ou à se marier. Si quelqu’une d’entre elles venait à faillir, elle trouvera un asile chez une personne charitable...»
Il s’occupait aussi des juifs, relégués au bout de la ville, dans le quartier Saint-Ferron, où leurs familles s’entassaient en des maisons de cinq à six étages. Certains jours, ils étaient contraints d’assister, dans la cathédrale, aux conférences qui leur étaient destinées. La file des chapeaux jaunes et des houppelandes pouilleuses se dégorgeait par les mêmes rues; les huées des gamins les escortaient. Bossuet ne semble avoir aperçu chez Israël que l’énigme de sa déchéance, signe d’un châtiment indicible. Il s’étonnait à l’aspect «de ce peuple monstrueux qui n’a ni feu ni lieu». Mais il accueillait avec une dilection évangélique les juifs convertis.
L’un d’eux, Raphaël Lévy, devenu prêtre de l’Oratoire, sous le nom de Louis de Byzance, lui narra l’aventure du faux prophète, Sabbati Izebhi, lequel se fit adorer à Smyrne, à Constantinople, à Jérusalem, comme le vrai Messie. Les juifs vendaient tout pour le suivre; de Metz, des députés de la synagogue se rendirent à Andrinople pour mettre à ses pieds leurs présents. Ensuite ils apprirent que leur Messie s’était fait musulman; le sultan l’avait nommé capitaine avec une belle solde; mais, comme il continuait à vouloir jouer son rôle messianique, on le mit en prison, où il mourut.
En démontrant aux juifs de Metz que toutes les prophéties étaient consommées en Jésus, seul vrai Messie, Bossuet décida quelques-uns à recevoir le baptême. Nous avons dit sa bonté persévérante pour l’instable Charles de Veil. Or, Veil avait un frère puiné dont Louis XIV avait été le parrain et qui prit, baptisé, le nom de Louis de Compiègne. Celui-ci fut nommé interprète des langues orientales à la bibliothèque du Roi. Bossuet, à Versailles, l’admit aux conférences d’exégètes, d’historiens, de théologiens qu’il présidait familièrement, au «petit concile». Comme son frère aîné, Louis de Compiègne passa en Angleterre, émigra de croyance en croyance.
Chez les Anglicans eux-mêmes, les livres de Bossuet firent des conversions. Milord Drummond, comte de Perth, lui voua une admiration si enthousiaste qu’il lui écrivait: «Ah! Monseigneur, j’achèterais avec joie trois heures d’entretien avec vous en allant nu-pieds jusqu’à Meaux et demandant mon pain tout le chemin.» Mais, quand il le pouvait, Bossuet aimait beaucoup mieux aborder les hérétiques dans des entretiens que par l’entremise des livres. Il disait, non sans hyperbole: «Par les écrits rien n’avance; au lieu que la vive voix tranche court.» Sa méthode réussissait, éclairer les intelligences, exposer la vérité et non contredire les opinions. «Rien n’est plus nécessaire que la douceur, qui seule peut nourrir la charité». Il eut des rapports avec l’anatomiste danois, Nicolo Stenon qui, deux ans après, abjura la foi luthérienne à Florence. Un petit-neveu de Stenon, Winslow, luthérien aussi, devait, en octobre 1699, abjurer dans la chapelle de M. de Meaux: et il prit le nom de Bénigne.
Les deux frères Dangeau lui durent infiniment, le cadet surtout, Courcillon qui, sans lui, ne serait jamais devenu catholique. Trois mois plus tard, Turenne abjura, et, peu après, son neveu, le comte de Lorge. Bossuet ne s’employa pas seul à séparer Turenne du calvinisme; mais leurs entretiens pesèrent fortement sur sa détermination. Sa nièce, Mlle de Duras, hésita jusqu’en 1678. Elle prit son parti, quand elle eut assisté, chez la comtesse de Roye, le 1er mars, à la conférence de Bossuet avec M. Claude, président du consistoire de Charenton.
M. Claude avait combattu, en 1661, au synode de Nîmes, dont il était le modérateur, un projet de réunion; il avait empêché, autant qu’il l’avait pu, la conversion de Turenne. C’était un tempérament de missionnaire plébéien et rude, mais avec beaucoup de souplesse et un parfait empire sur lui-même. Il résista d’abord au projet d’une conférence, enfin se piqua d’honneur et accepta ce duel courtois. La dispute se concentra sur la question de l’autorité dans l’Église. Tous deux en écrivirent la relation; celle de M. Claude est prolixe, languissante. Bossuet reprit là son invariable argument: l’Église vraie doit être visible; il faut, pour la reconnaître, des signes et des moyens extérieurs, donc une autorité. Les ministres enseignent, au rebours, que cette Église visible peut cesser d’être sur la terre, qu’elle peut errer dans ses décisions; que croire en elle c’est croire à des hommes. Si elle décide quelque chose, doit-on se soumettre sans examiner? M. Claude dut reconnaître que non. «Alors, objecta Bossuet, un particulier, une femme, un ignorant, quel qu’il soit, peut croire et doit croire qu’il lui peut arriver d’entendre mieux la parole de Dieu que tout un concile et que tout le reste de l’Église.» Alors, il y a autant de religions que de têtes...
La conférence, commencée à trois heures, n’était pas terminée à sept. L’auditoire, composé principalement de huguenots, soutenait d’une silencieuse ardeur la dialectique de M. Claude. Bossuet réservait pour la fin la plus grave de ses questions: «Je lui demandai si un fidèle qui recevait pour la première fois des mains de l’Église l’Écriture sainte était obligé à douter, et ensuite à examiner si le livre qu’elle lui mettait en main était vraiment inspiré ou non. Si le fidèle examine et doute, il renonce à la foi, et il commence la lecture de l’Évangile par un acte d’infidélité; et, s’il ne doute pas, il reçoit donc sans examiner l’autorité de l’Église qui lui présente l’Évangile.»
M. Claude répondit: «Le fidèle n’est pas infidèle ni incrédule; il ignore. Les fidèles, en cet état, n’ont qu’une simple persuasion humaine fondée sur la déférence qu’ils avaient pour leurs parents.»
«S’ils n’ont qu’une persuasion humaine, dis-je, ils n’ont qu’une persuasion douteuse; donc ils doutent de ce qui est, selon vous, tout le fondement de la foi.»
Bossuet analyse l’acte de foi par lequel nous croyons l’Écriture Sainte comme parole de Dieu. Acte qu’inspire le Saint-Esprit; mais de quel moyen extérieur le Saint-Esprit se sert-il pour nous faire croire l’Écriture Sainte? «Je dis que c’est l’Église, son autorité. Dès le symbole on parle au chrétien de l’Église universelle et on la lui propose à croire sans lui parler de l’Écriture; il faut qu’il croie que l’Église ne se trompe pas en lui donnant cette Ecriture; comme il en reçoit l’Écriture, il en reçoit d’elle-même l’interprétation.» Ici, M. Claude décocha la plus dure flèche de son carquois, une objection, d’ailleurs, qui pouvait se retourner contre la foi protestante elle-même:
«Par cet argument, vous feriez conclure chacun en faveur de son Église... C’est un argument pour conclure que chacun doit demeurer comme il est, que toutes les religions sont bonnes.»
M. Claude prétend qu’à cette parole Bossuet fut troublé; Bossuet reconnaît «qu’il trembla» pour son auditoire, surtout pour Mlle de Duras, dont la conversion ou l’incroyance allait sortir du débat: «La solution de ce doute me paraissait claire; mais j’étais en peine comment je pourrais la rendre claire à ceux qui m’écoutaient». Au dire de M. Claude, cet embarras fut visible sur la figure de Bossuet; dans sa réponse à un écrit de M. Claude, Bossuet le nie; le détail importe peu. Mais il faut bien reconnaître que sa réplique ne tranche pas le nœud du problème: Pourquoi un catholique possède-t-il des raisons de croire sa religion vraie, des raisons que ne peut avoir ni un mahométan, ni un bouddhiste, ni un huguenot? L’argument d’autorité suffira toujours à la masse des fidèles, dans toute religion. La plupart des protestants, comme les autres, restent protestants parce qu’ils gardent comme vrai l’enseignement reçu de leur famille et de l’Église dont ils sont. Néanmoins, une foi sérieuse ne subsiste guère sans une adhésion réfléchie; le croyant, à de certaines heures, confronte avec les autres religions la sienne et conclut qu’elle seule détient les signes de la vérité.
L’habile diversion de M. Claude pouvait entraîner Bossuet hors du point central de la dispute, dans une apologie trop générale du catholicisme. Bossuet, une minute ébranlé, retrouva son sang-froid, ramena vigoureusement l’adversaire dans le champ-clos où il s’assurait l’avantage:
«Dès que vous tenez pour certain que l’Église, même la vraie, peut nous tromper, le fidèle ne peut pas croire, sur la seule foi de l’Église, que l’Écriture est la parole de Dieu. Il le peut croire d’une foi humaine, reprit M. Claude, mais non d’une foi divine. Or, la foi humaine, repris-je, est toujours fautive et douteuse; il doute donc si cette Écriture est inspirée de Dieu ou non.»
M. Claude revint obstinément, maladroitement à sa formule: Il ne doute pas, il ignore.
--Hé bien, laissons là les mots, poursuivit Bossuet, tout d’un coup maître du terrain. Il n’en doute pas, si vous voulez; mais il ne sait si cette Écriture est une vérité ou une fable. Il ne peut donc pas, sur ce point, faire un acte de foi divine ni dire: Je crois, comme Dieu est, que l’Évangile est de Dieu même.
M. Claude avoua qu’il ne peut pas faire cet acte.
--Hé bien! Monsieur, conclut Bossuet victorieusement, c’est assez. Enfin il y a donc un point où tout chrétien baptisé ne sait pas si l’Évangile n’est pas une fable; on lui donne cela à examiner; voilà où il faut en venir quand on donne à examiner après l’Église.»
M. Claude se leva, Mlle de Duras aussi. «La conversation» avait duré cinq heures. Bossuet l’avait seulement suspendue quelques minutes pour se recueillir et demander à Dieu l’inspiration. Mlle de Duras l’avait interrompue aussi en pressant les orateurs de conclure par oui ou non. Elle sortit dans un grand émoi; Bossuet continuait à craindre d’avoir soutenu la vérité trop faiblement pour la convaincre. Mais il la revit, lui représenta mieux encore ce qu’il jugeait l’essentielle contradiction de la Réforme: se dire la vraie Église, et faire au croyant un devoir d’examiner si elle est vraie. Le 22 mars, Mlle de Duras abjura entre ses mains.
· · ·
Il aurait suffi d’étendre à toute la France la méthode heureuse de Bossuet; la Réforme semblait minée, fléchissante. Théodore Maimbourg avouait: «De tous côtés on nous quitte ou l’on est sur le point de nous quitter; et l’on ne fait autre chose que chercher une belle porte pour sortir et se retirer.» Le Roi ménageait aux convertis des pensions et des emplois honorables. Les convertis publiaient les motifs de leur changement. Les obstacles qui retardaient la réunion s’émiettaient.
Cependant, Louis XIV, dès les premiers temps de son règne, fort attaché à la religion des rois très chrétiens, s’était mis en tête de ruiner dans son royaume l’hérésie; elle lui déplaisait comme un ferment de dissidence dangereuse pour l’unité. Sa modération l’éloignait des mesures violentes. Son mot à un gentilhomme protestant, Ruvigny, livre en termes exacts sa pensée d’alors:
«Le Roi mon grand-père vous a aimés; et le Roi mon père vous a craints. Mais moi, je ne vous crains ni ne vous aime.»
Avec le temps il se rendit compte quels appuis la Réforme pouvait attendre de l’étranger. Il voyait en elle, bien que les réformés fussent de loyaux sujets, une redoute installée au cœur de ses États par ses ennemis. Il comparait le traitement dont jouissaient les huguenots en France aux rigueurs atroces que les catholiques enduraient en Angleterre ou en Suède; et il se trouvait trop généreux.
Pressé par Louvois, il rétrécit peu à peu les libertés que l’Édit de Nantes concédait aux religionnaires. M. Hébert, curé de Versailles, qui avait suivi de près les événements, note dans ses Mémoires les phases des restrictions: «Il cassa les chambres de l’Édit et les réunit à ses parlements; il écoutait volontiers les plaintes que les évêques lui faisaient de leurs manœuvres; il ordonna qu’en chaque prêche un commissaire de sa part y assisterait pour examiner de près ce qu’ils diraient et pour les empêcher d’invectiver contre la religion catholique, ce qui faisait auparavant un des points essentiels de leurs sermons. Lorsqu’ils s’échappaient dans des déclamations contre les articles de notre sainte religion, le Roi faisait fermer ou même détruire leur temple, faisait interdire le ministre qui avait mal parlé et le bannissait de son royaume. Sur les plaintes des évêques qui représentaient à Sa Majesté que certains temples avaient été bâtis depuis le fameux Édit de Nantes, il ordonnait par de bons arrêts qu’ils seraient incessamment abattus.»
L’assemblée du clergé, en 1682, avait agité déjà des projets plus sévères. Son Avertissement pastoral menaçait les réformés d’une catastrophe. Bossuet obtint qu’on l’ajournerait. Mais, en 1685, une autre assemblée se tint où il ne vint pas; le parti extrême y prévalut; les évêques demandèrent au Roi, en vingt-neuf articles, d’ôter aux protestants tous droits civils et toutes charges. Le Roi promit de prendre en considération leur avis.
Il réunit une commission qui opina dans le même sens. Le nombre des convertis, depuis plusieurs années, allait en croissant; le clergé croyait qu’un coup rudement frappé soumettrait les réfractaires, jetterait à bas l’édifice lézardé de la prétendue Réforme. «Le Roi, continue M. Hébert, se voyait si fort absolu dans son gouvernement qu’il était persuadé que personne n’eût osé ou n’eût pu contredire ouvertement à ses ordres; d’ailleurs, ayant fait travailler efficacement à la conversion des plus grands seigneurs qui étaient nés dans l’hérésie... il savait qu’ils n’auraient pu trouver aucun chef qui eût eu le pouvoir ou la hardiesse de se mettre à leur tête.»
Comment Bossuet, sans nul doute averti des dispositions du Roi, n’essaya-t-il aucune démarche pour lui remontrer l’erreur des violences où l’on s’engageait? On doit dire à sa décharge que le Roi ne le consulta point. Malgré tout, il aurait pu hasarder une requête, défendre le système de douceur et de patience qui avait, au dire d’Arnauld, conduit à l’abjuration trente mille protestants au moins. En eut-il même l’idée? Les rares lettres où il commente la révocation l’approuvent. Il admettait que le Roi eût le devoir de mettre à la raison par la force des séditieux. Mais les protestants n’étaient pas, à l’égard du prince, des rebelles; ils ne l’étaient qu’envers la religion, surtout quand les ministres, soit par fanatisme, soit dans la peur d’une désertion générale, contredisaient et vilipendaient, devant les assemblées, l’Église catholique. Ceux du Midi devinrent des factieux, on les fit tels, en les poussant à bout. Car il faut bien concevoir l’état d’esprit de ces hommes qui voyaient leurs temples abattus, leurs livres saisis ou voués au feu, leurs biens confisqués, leurs femmes enfermées dans des couvents, leurs enfants enlevés de leur maison, confiés à des catholiques ou mis dans des hôpitaux, leurs frères bannis, en fuite, condamnés aux galères, pendus. La persécution leur mit les armes à la main; le vieux tison des guerres civiles, chez eux mal éteint, se renflamma tout d’un coup avec furie; et, les deux partis s’exaspérant, on en vint aux excès que la rancune huguenote devait tourner en légende.
A distance, la révocation nous apparaît une faute énorme. Au lieu d’établir entre les Français plus d’unité, elle a rompu la France en deux; elle a préparé pour Louis XIV les désastres de la fin; elle a forgé contre la monarchie et l’Église des haines qui se perpétuent. Cet essai d’exclusion a échoué; c’est pourquoi nous le jugeons d’autant plus néfaste. Mais, sur l’heure, la France y applaudit. Bossuet, comme tout le monde, a cru juste et salutaire l’acte royal; et il découvrit alors plus nettement que la foi protestante menait au déisme, à l’indifférence des religions. L’aveu obtenu de M. Claude: «Il y a un point où le fidèle ne sait plus, d’une foi divine, si l’Évangile est fable ou vérité», devint, pour son esprit, une évidence écrasante; certain que les ministres voulaient aboutir à cet état de doute socinien, il conclut: Ce sont des monstres: le roi a bien fait d’en purger la France.
Il pensait avec la plupart des évêques trouver dans saint Augustin des arguments qui autorisaient les rigueurs contre les hérétiques. Saint Augustin approuve qu’on réprime durement les Donatistes et les Circoncellions. Mais Bossuet commet ici la même confusion de plans qu’à l’égard du théâtre après la lettre du P. Caffaro. Les Circoncellions, affreux bandits qui rançonnaient et suppliciaient les chrétiens orthodoxes, ne peuvent être assimilés aux huguenots d’avant la révocation, pas plus que les pièces de Molière et de Racine aux turpitudes de la scène antique.
Dans une lettre à un réfugié, Bossuet, pour justifier les traitements que subissaient les religionnaires, rappelle Servet brûlé sur l’ordre de Calvin. Il aurait pu sans peine amplifier le tableau des horreurs faites ou causées, depuis la Réforme, par les protestants. Mais leurs furies passées n’excusaient pas la dureté des catholiques envers un parti plus faible et qu’on se croyait sûr d’anéantir.
En pratique, sa bonté atténua de son mieux cette erreur de jugement. Le ministre Dubourdieu lui rendait ce témoignage: «Il n’emploie que des voies évangéliques pour nous persuader de sa religion.» Il établit d’abord des conférences à l’évêché où il faisait venir les nouveaux convertis. Ces réunions furent infructueuses; les anciens religionnaires, se retrouvant en nombre, prenaient le ton haut, s’aigrissaient. Au sortir des conférences, ils rétractaient ce qu’ils avaient signé. M. de Meaux y substitua des entretiens particuliers où il appelait tantôt une famille, tantôt une autre. Les huguenots du diocèse se composaient principalement de pauvres vignerons entêtés par ignorance; seule, une douceur patiente pouvait les instruire et les ramener. Bossuet, en 1686, déclarait avec tranquillité:
«Ni chez moi, ni bien loin aux environs, on n’a pas seulement entendu parler de ce qui s’appelle tourments. Je ne réponds pas de ce qui peut être arrivé dans les provinces éloignées où l’on n’aura pu réprimer partout la licence du soldat».
Il est bien vrai que «les tourments», précisons les tortures, furent, en général, épargnés aux réfractaires. La preuve nous en est fournie par la lettre de Pierre Frotté à Bossuet, réquisitoire haineux, mais où il n’argue contre M. de Meaux que des griefs assez misérables. Ce moine, pourvu d’une cure qu’on lui ôta en raison de sa conduite scandaleuse, passa en Hollande, se fit calviniste, et fut tué, à Rotterdam, dans une querelle avec les gardes d’un temple. Frotté lui impute des faits qui étaient à la charge de l’intendant; ou bien il lui reproche comme un crime d’avoir intercédé pour des condamnés à mort, afin que leur peine fût commuée en celle des galères, car, dit-il, «les galères sont pires que la mort». Il prétend que Bossuet aurait voulu convertir de force, à Claye, le sieur Isaac Cochard, aubergiste, qui était moribond. «Et comme il résista, ne criâtes-vous pas à la porte que, sitôt qu’il serait mort, on le jetât à la voirie comme un chien?»
L’accusation est risquée sous une forme interrogative; Frotté n’est pas sûr de ce qu’il avance; c’est un vilain bruit peu vraisemblable: «J’évite autant que je puis, écrivait Bossuet à Guillaume de la Brunetière, le 26 février 1687, de donner occasion à la justice de sévir contre le mort, parce que je ne vois pas que ce supplice fasse bon effet». Le spectacle d’un cadavre traîné sur la claie, surtout s’il s’agissait d’une personne considérée dans le pays, déplaisait même aux catholiques, et outrait les huguenots.
A l’égard des vivants, les cas de sévices, dans la Brie, furent disséminés. On ne peut citer qu’une ou deux familles nobles chez qui l’intendant mit en résidence, quelques jours, des dragons. La menace d’en loger suffisait à convertir les gens timides. Bossuet requit l’intendant de faire enfermer Isaac Cochard et son fils, parce que leur auberge était un centre de propagande. Il écrivait à Mme de Beringhen (le 18 juin 1686): «Mme de Chevry, fausse convertie, me donne de l’inquiétude, et il est nécessaire de la renfermer». Mais il avait choisi pour elle Faremoutiers, sachant qu’elle aurait moins de répugnance à séjourner là qu’ailleurs; et il ajoutait: «Pour manier ces esprits il faut de la dextérité et de la charité».
Après une grosse assemblée de sept ou huit cents religionnaires, à Nanteuil-le-Haudouin, quelques-uns des plus rebelles furent appréhendés, trois ou quatre condamnés à la potence. «M. de Meaux écrivit au Roi pour avoir leur grâce; ce que S. M. lui accorda..., et en furent quittes à faire amende honorable dans le grand parvis de Saint-Etienne, pieds nus, à genoux, tenant chacun une torche ardente en main et ayant la corde au col. Quelques-uns néanmoins furent condamnés aux galères, d’autres à une prison perpétuelle, d’autres eurent les fleurs de lys». (Journal de Rochard, 20 juin 1688).
Une question grave divisa plus tard les évêques: fallait-il contraindre «les réunis» à suivre les offices catholiques? Dans le Languedoc, l’épiscopat, comme le pouvoir civil, imposait la messe aux religionnaires. Bossuet, plus libéral, se demandait: «Peut-on amener à la messe des gens qui disent tout haut qu’ils ne la croient pas?» Il croyait qu’on ferait mieux de les en chasser. Toutefois, il proposait cette règle: «Quand ils ne disent mot et qu’ils sont contraints d’y venir par une espèce de police générale, pour empêcher le scandale des peuples, encore qu’on présume et même qu’on sache d’ailleurs qu’ils n’ont pas la bonne croyance, on peut dissimuler par prudence ce qu’on en sait, tant pour éviter le scandale que pour les accoutumer peu à peu à faire comme nous».
Après treize ans de rigueurs stériles, le gouvernement s’aperçut enfin que la plupart des conversions, exigées par la crainte, couvraient un entêtement invincible, et qu’en opprimant les réfractaires on ne gagnait rien. Le Roi, en 1698, consulta les évêques et les principaux intendants sur les suites de la révocation. Bossuet, dans le mémoire qu’il adressa, ne dissimule point l’échec de la contrainte; il préconise les moyens doux et charitables, il déconseille l’assistance obligatoire à la messe; il ne veut pas, si les réunis sont mourants, qu’on les tourmente pour se convertir. Il les juge incapables même du sacrement de mariage. En même temps il déplore l’insuffisance du clergé paroissial et souhaiterait, dans la conduite des évêques, une harmonie de vues; car, de diocèse en diocèse, les anciens religionnaires sont traités différemment.
Il estime, comme il l’avait dit au lendemain de la révocation, qu’en matière de conversion la politique seule échouera toujours; sans la grâce de Dieu, peut-on se flatter de gagner à la vraie croyance tant d’hommes qui la détestent? Il était si loin, à l’endroit des protestants, d’un rigorisme hargneux que, dans une lettre au cardinal de Janson (22 mai 1693), il approuvait le roi Jacques II protégeant l’église anglicane et acceptant le serment du test (lequel excluait des charges les catholiques). Cette fois même il dépassait les bornes des concessions permises; et il reconnut qu’il s’était trompé.
Mais il continuait à guerroyer contre les doctrines protestantes. Jurieu incendiait l’Europe de ses libelles; il se jetait à l’extrême dans ses principes de rébellion, ébranlait, avec la plus élémentaire sécurité de la foi, l’ordre social. Il soutenait que l’Église avait varié depuis l’origine, que les dogmes s’étaient formés par une croissance naturelle, on dirait aujourd’hui une évolution spontanée. Bossuet le réfuta dans ses Avertissements aux protestants, œuvre de polémiste plus que de théologien. Selon sa méthode ordinaire, il ne discute pas les idées ni les faits en soi; il va droit aux conséquences. Il croit avoir confondu son adversaire en exposant l’énormité de ses opinions. Jurieu détruit l’autorité de l’Ecriture, de Jésus et des Apôtres, assure «qu’on se sauverait parmi les sociniens, s’ils faisaient nombre», et même «qu’on se sauverait plus aisément parmi les ariens que parmi les catholiques». Donc «tout ce qu’il pourra dire sera également contre lui», et M. de Meaux s’écrie (ce qui n’est guère une démonstration): «O Dieu! quelle patience faut-il avoir pour entendre dire des choses si avantageuses non seulement aux sociniens, mais à tout le reste des libertins et des impies!»
Son indignation n’en est pas moins clairvoyante. Jurieu osait tirer de la liberté d’examen l’idéalisme le plus subversif. Le sentiment que nous avons des choses serait, à l’entendre, l’unique preuve de la vérité ou de l’erreur: «Nous ne croyons pas divin ce qui est contenu dans un livre parce que ce livre est canonique; mais nous croyons qu’un livre est canonique parce que ce qu’il contient est divin, et nous l’avons senti comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et l’amer quand on mange».
C’est la porte ouverte aux vertiges de l’illuminisme et aux folies de la sentimentalité. Ses maximes politiques inquiètent encore plus Bossuet. Le droit du peuple à la souveraineté (Jurieu prétend l’établir d’après l’Ecriture) aura pour terme fatal l’anarchie, la révolution, la décomposition des États. Bossuet développe un robuste plaidoyer pour l’ordre monarchique contre la démocratie instable, tyrannie des factions.
Il se gardait, quand même, d’identifier à Jurieu toute la Réforme. Parmi les protestants, alors comme aujourd’hui, deux tendances se partageaient l’élite: les uns acceptaient dans la Réforme tout ce qui renverse les disciplines traditionnelles; les autres cherchaient à concilier l’esprit de liberté avec la discipline et même avec la hiérarchie, l’unité de gouvernement dans l’Église. Leibniz, plus que personne, aurait voulu ce rapprochement; il espérait de la papauté d’importantes concessions; il mettait en avant, afin de les obtenir, cet argument pratique: «Le parti des protestants est si considérable qu’il faut faire pour eux tout ce qui se peut... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Rome et le bien général, de regagner tant de nations, quand on devrait demeurer en différend sur quelques opinions durant quelque temps?»
Il prétendait simplifier la religion, et ainsi la rendre plus universelle. A quoi Bossuet répliquait: «Les protestants, sous prétexte de simplicité, retranchent tous les mystères... Ils ont raffiné et compliqué».
Leibniz, plutôt que de céder, se retranchait dans des ergotages. Il jugeait déraisonnable de se soumettre sans réserve aux décisions du concile de Trente. Mais Bossuet lui opposa, comme une phalange infrangible, ses motifs d’intransigeance: «Une réunion solide est impossible sans établir un principe qui le soit. Or le seul principe solide, c’est que l’Église ne peut errer, par conséquent qu’elle n’errait pas, quand on a voulu la réformer dans sa foi; autrement, ce n’eût pas été la réformer, mais la dresser de nouveau, de sorte qu’il y avait une manifeste contradiction dans les propres termes de cette réformation, puisqu’il fallait supposer que l’Église était et qu’elle n’était pas. Elle était, puisqu’on ne voulait pas dire qu’elle fût éteinte et qu’on ne le pouvait dire sans anéantir la promesse; elle n’était pas, puisqu’elle était remplie d’erreurs».
Il y eut, entre Rome et les princes allemands de la maison de Hanovre, des négociations engagées; il y eut aussi un projet de réunion avec les protestants de la confession d’Augsbourg. La correspondance de Leibniz et de Bossuet continua jusqu’en 1702; ce fut Leibniz qui la rompit. Il déclara que «le ton décisif» de Bossuet l’avait rebuté. Il avançait, disait-il, «des doctrines que je ne pouvais point laisser passer sans trahir ma conscience et la vérité». En fait, des raisons politiques ligotèrent les bonnes intentions des princes; et Leibniz ne voulut engager ni l’Allemagne, ni lui-même dans la voie de la soumission. Il refusa d’abdiquer cette indépendance de jugement qui avait été le pli philosophique de sa pensée. Pas difficile, sinon impossible à faire sans l’humilité du cœur et l’assistance divine. Là où il fut aidé par elles, Bossuet opéra des conversions; sans elles, sa dialectique ardente devait échouer.
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Plus il avançait en âge, plus sa vigueur s’animait contre les fausses doctrines. Il ne prévit que d’une façon lointaine le terrible éboulement de la foi et des mœurs au XVIIIe siècle. Mais il voyait les erreurs, autour de lui, renaître, à mesure qu’il les extirpait. Infatigable, il se dressait. Il sentait de plus en plus--était-ce une reprise de ses hérédités chicanières?--le besoin de grabeler des dossiers, d’établir des réquisitoires, de confondre les sophismes, d’éprouver la force de ses arguments. Richard Simon, les casuistes, la Mère d’Agréda--dont le livre lui paraissait extravagant,--les quiétistes, que de beaux coups à donner! L’Église ne retrouvera point, dans les temps modernes, un lutteur comparable à Bossuet, ayant au même degré que lui la science et le goût du combat; mais c’est la bataille du quiétisme qui révéla toute l’énergie de ses puissances guerrières, et parfois leur excès.