Chapitre V · ENTERREMENT
Pour de grands personnages, deux hommes se tiennent sur les brancards, en avant et en arrière de la chaise funèbre, agitant une sonnette et donnant la cadence aux porteurs.
Sur les brancards repose la chaise dans laquelle a été placé le cercueil. Elle est de grande dimension, avec une jolie toiture, et couverte de dessins multicolores. Des pendeloques de papier et de verroterie s’agitent tout autour des parois.
Pour l’enterrement d’un grand personnage (pour celui de la reine Mine en 1897, par exemple), des chevaux en carton précèdent le corbillard et sont également portés sur des brancards, à dos d’hommes, ou roulés sur des chars.
Quelquefois, ce sont des diables qui sont portés près du cercueil pour chasser les mauvais esprits du chemin.
Tous ces porteurs, pour aller en cadence, s’accompagnent d’un chant et d’un léger dandinement.
Àdroite et à gauche de la grande chaise mortuaire, des hommes portent des bannières sur lesquelles sont inscrites des poésies en l’honneur du défunt, des louanges sur sa vie, son caractère, sa famille. Ces bannières sont envoyées par les amis (elles tiennent lieu de couronnes mortuaires).
8 Vient le fils aîné, héritier des sacrifices, des offrandes à présenter à l’autel des tablettes ancestrales.
Il est dans une chaise à porteurs carrée, dont les parois sont en toile de chanvre et le toit recouvert d’un immense chapeau de paille.
Àcôté de la chaise marchent les esclaves hommes ou les serviteurs de la maison, en deuil également.
9 Ensuite, à la file indienne, les chaises de deuil portant les autres membres de la famille du défunt, les parents, les amis, flanqués à droite et à gauche de serviteurs qui accompagnent leurs maîtres.
Quand le cortège approche de l’emplacement choisi, il est généralement très tard, et l’on passe la nuit près du tombeau ; le corbillard est déposé sous un dais, et chacun s’en va se reposer dans des huttes préparées pour cette occasion, ou dans les maisons du village voisin.
De bon matin, le lendemain, la bannière qui porte le nom du mort est placée sur la bière que l’on apporte au-dessus de la fosse. Avant de la descendre, le chef vérifie que le trou a exactement les dimensions de la caisse. Quand la bière est au fond, on la recouvre d’une étoffe de soie noire, et d’un plancher ; de la chaux est jetée de façon à boucher tous les vides. Puis le trou est comblé avec un mélange de terre et de chaux.
Alors le chef de la cérémonie se place en avant, sur le terre-plein en contre-bas, puis, faisant face au tombeau, tout le monde se place derrière lui.
On annonce à l’esprit de la montagne qu’un homme est enterré là. Une stèle (tchi-sok) est élevée en avant du tombeau ; elle porte le nom du défunt.
On annonce au mort que sa tablette sera amenée avec précaution à la maison ; on récite des prières qui marquent la fin de la cérémonie funèbre. Après le départ de la tablette, des parents, aidés par des ouvriers, font le tumulus qui recouvre la tombe. Un même tumulus sert à recouvrir les restes du mari et de la femme.
Quand on enterre une femme publique qui n’a pas de parents, les maris d’autres femmes publiques se cotisent pour faire les frais de l’enterrement : ils portent eux-mêmes la chaise, en dansant et en chantant. Cette procession s’appelle tchou-mon-dji.
Quand on enterre un colporteur, c’est de la même façon, en dansant et en chantant : il y a même de la musique, des tam-tams. Cette coutume n’existe qu’à Seoul.
Le deuil est observé ainsi qu’il suit, par les Coréens :
Père et mère, deuil pendant trois années ;
Frère et sœur, pendant une année ;
Oncle et tante, pendant une année ;
Cousin, cousine, pendant neuf mois ;
Cousine mariée, pendant cinq mois ;
Beau-père, belle-mère, pendant trois mois ;
Cousin germain, pendant trois mois.
Quand un fonctionnaire a perdu son père ou sa mère, il ne peut plus exercer sa fonction, aussi voit-on de pauvres Coréens en deuil de leurs parents, réduits pendant trois années à la misère noire, car quoique nobles, ils n’en sont pas moins pauvres, le plus souvent.
Il arrive cependant pour certains fonctionnaires indispensables : postiers, télégraphistes, interprètes, que l’empereur les autorise à ne porter le deuil que pendant un certain nombre de jours ; le décret autorisant ces fonctionnaires est imprimé dans la Gazette officielle.
Pour les Coréens qui ont affaire au palais, les exceptions de ce genre sont moins rares à présent qu’autrefois, où l’on voyait des ministres être tout à coup obligés de démissionner par suite d’un deuil imprévu. La coutume exige, en effet, qu’on ne pénètre pas au palais en costume de deuil, et que quiconque a vu un mort ne se présente devant Sa Majesté avant de longs mois.
Au printemps de chaque année, pendant le troisième mois, a lieu la fête de la visite des tombes, et à l’automne la fête des morts.
À Seoul, à ces deux dates, les collines environnantes, couvertes de tombes, offrent un coup d’œil peu banal. Des légions d’hommes, de femmes, d’enfants, aux vêtements blancs, bleus, verts et rouges, se répandent partout sur les mamelons à la recherche de leurs ancêtres, les bras chargés de fleurs, et le soleil, éclairant ces théories de visiteurs vêtus de couleurs vives, dans un cadre de verdure, fait de ces journées des morts les plus gaies, les plus animées que l’Européen puisse voir.
Tous les sacrifices, toutes les offrandes relatives au culte des morts — et même pour toutes circonstances — sont faites dans la soirée, le plus tard possible. Il faut toujours prier devant les tablettes avant le chant du coq qui effraie l’esprit qu’elles renferment.
En dehors de ces sacrifices aux ancêtres, aux parents, il y en a d’autres, destinés tantôt à Bouddha, tantôt aux diables, pour demander une foule de services.
L’inhumation est pratiquée pour tous, en Corée, sauf pour les bonzes et bonzesses, qui sont incinérés sur un bûcher.
Les Coréens gardent leurs morts indéfiniment, aussi les collines qui avoisinent les grandes villes sont-elles couvertes littéralement de tombes. Celles-ci se reconnaissent aux tumuli gazonnés qui les constituent, et l’aspect de ces collines bosselées est un sujet d’étonnement pour le voyageur étranger.
Ces cimetières occupent un espace considérable autour de Seoul, et nuisent à son développement.
Les collines sont habitées — comme en Chine — par des dragons, des serpents qui portent chance aux villages voisins, de sorte que la présence des tombes et celle de ces dragons souterrains empêchent aux villes de se développer, de s’élargir. Quand on ne marche pas sur une tombe, on est sur une colline sacrée pour une autre raison, par exemple parce qu’elle représente le corps, la tête ou la queue d’un tigre ou d’un dragon ; que là passe la veine du bonheur de tel pays, de tel village ; parce qu’un roi étant venu sur ce point en a trouvé la vue superbe. À chaque instant se posera le problème, et dans l’avenir les Coréens devront limiter leurs cimetières, et se soumettre au système européen.
Toute place libre sur un mamelon inculte — car les cimetières sont toujours sur des collines, le fond des vallées pouvant être utilisé pour la culture — peut être occupée gratuitement par quiconque, pour y enterrer ses morts. On creuse un trou à côté des tombes voisines, espacées de trois mètres en trois mètres ; on y descend le cercueil, souvent enfermé en outre dans une cuve en maçonnerie, en chaux faite sur place, et on rebouche en faisant au-dessus du sol un tumulus hémisphérique que l’on recouvre de gazon. Tel est le type de la tombe ordinaire à laquelle tout fils de la terre de la « Fraicheur matinale » a droit. Il n’y a pas de pierre portant le nom, ni quoi que ce soit qui permette de savoir qui est enterré là. On peut se demander comment les familles, aux jours de visite des tombes, arrivent à reconnaître leur emplacement, au milieu de ces collines bosselées uniformément, donnant l’aspect, en plus gros, des terrains ravagés par les taupes. Il paraît cependant qu’il n’y a pas d’erreur. Ils prennent des points de repère sur les tombes voisines, et jamais les victuailles apportées ne se trompent de destination.
Quelques tombes de « yang-banes » sont entourées d’une petite ceinture en terre, un tertre demi-circulaire de trois à quatre mètres de rayon, imitant en quelque sorte le mur en briques des grandes tombes. D’autres sont agrémentées du tertre et de deux petits tumuli en avant du tumulus recouvrant les cercueils. Ceux-ci sont enterrés à un mètre cinquante, environ, au-dessous du sol, mais les tombes de pauvres sont creusées moins profondément, et le cadavre des mendiants y est quelquefois posé sans cercueil, à peine enveloppé d’une toile grossière et recouvert d’un peu de terre, à la merci des chiens errants. J’ai vu des tombes ouvertes par les chiens et j’ai pu recueillir des crânes de cette façon.
Les grands fonctionnaires, les gens riches agissent un peu différemment pour leurs tombeaux. Ils acquièrent tout un mamelon, bien isolé, pas trop loin de leur résidence, et dès lors personne ne peut venir enterrer sur les flancs de cette colline. De nombreux procès ont lieu chaque année, dans les provinces ou à Seoul, à la suite de réclamations de « yang-banes », propriétaires plus ou moins authentiques d’une colline, contre des paysans qui y ont enterré leurs morts. L’argent étant le meilleur argument en justice, « le yang-bane » fait facilement valoir ses droits, et le pauvre doit transporter ailleurs ses chères dépouilles.
Pour les tombes royales, c’est non seulement toute une colline, mais quelquefois tout l’espace environnant sur trois ou quatre lieues, qui est réservé. Ces emplacements de tombes royales sont désignés par les sorciers, les géoscopes les plus habiles. À l’aide d’une boussole, ils déterminent l’endroit où l’on doit rencontrer la veine du dragon. Ce monstre habite au centre de la terre, et il dispose de toutes les faveurs pour les familles qui ont placé leurs tombeaux à sa convenance.
C’est généralement sur le sommet de la colline, du mamelon, que ces grands personnages nobles ont acquis, que sera placée la sépulture de leur famille, car dans le même emplacement, à côté de l’autre, sous le même tumulus peuvent être placés les corps du père, et de la mère, si celle-ci était la femme légitime ; les concubines ne peuvent être enterrées au même endroit. Cependant quelques Coréens, à l’esprit plus libéral, ont fait fi de cette coutume : ainsi Kim Hion-tchoun, un ministre (il fut pendu en 1901, pour conspiration), était fils de la concubine de son père, qui l’avait reconnu comme fils légitime, ce qui prouve encore qu’aujourd’hui les fils de concubines peuvent arriver aux plus hautes situations, chose impossible autrefois.
Sa famille s’opposait à ce qu’il enterrât sa mère à côté de son père, mais il lui répondit, et sa logique eut gain de cause et lui donna des imitateurs : « Comment, durant sa vie, vous trouviez naturel que ma mère vécût avec mon père, et maintenant vous vous opposeriez à ce qu’ils restassent encore ensemble ? »
L’emplacement étant choisi, on ménage généralement un chemin d’accès facile, ou un escalier pour arriver au sommet du mamelon. On déboise tout autour, dans un rayon de vingt à trente mètres, et tout à l’entour on laisse pousser de magnifiques bois de pins, qui font aux tombeaux des rois, aux environs des anciennes capitales, un cadre merveilleux. Les rois ne peuvent être enterrés à plus de trente lis (environ quinze kilomètres) des villes qu’ils ont habitées. Voici la description d’un de ces sites funéraires royaux :
1 Tumulus (au-dessus du cercueil, enfoui à 1,50) recouvert de gazon ;
2 Mur d’enceinte en brique, recouvert de tuiles (ou tertre en terre gazonnée) ;
3 Pierre à sacrifices, à offrandes, en granit, sans sculpture ni gravure, ayant d’un à deux mètres de longueur, cinquante à quatre-vingts centimètres de hauteur, quatre-vingts centimètres à un mètre trente de largeur ; repose parfois sur une maçonnerie ou des pieds en granit ;
4 Colonnes à têtes de serpent, soi-disant, mais finissant le plus souvent en forme de pommes de pin ;
5 Béliers en granit ;
6 Lanterne en granit :
7 Gardiens du tombeau, en granit, représentant des généraux de la terre ;
8 Autres béliers ou bœufs (?).