XII
Quand la paix de Cambrai eut rendu à François 1er le loisir d'aviser à l'administration de son royaume, il put reprendre ses desseins d'exploration & d'établissement dans le nouvel hémisphère: c'était un moyen encore de lutter contre son hautain & trop heureux rival. Il accueillit donc avec faveur la demande qu'un capitaine de navire de Saint-Malo, Jacques Cartier, adressait en 1533 à Philippe de Chabot, seigneur de Brion, comte de Buzançois & de Charny, amiral de France, d'être envoyé au compte du roi pour continuer l'entreprise de découverte & de colonisation confiée neuf ans auparavant à Jean Verrazzano.
Deux navires, du port de soixante tonneaux, ayant chacun soixante & un hommes d'équipage, furent en conséquence mis sous ses ordres; & le vice-amiral Charles de Mouy, seigneur de la Meilleraye, ayant pris au nom du roi le serment de tous les gens de l'expédition, elle partit de Saint-Malo le 20 avril 1534, & vint atterrir le 10 mai suivant à Terre-Neuve, près du cap Boavista, mouillant ä cinq lieues de là vers le sud, dans un port qui reçut le nom de Sainte-Catherine; on remonta ensuite la côte vers le nord pour entrer dans le golfe des Châteaux, c'est-à-dire le détroit actuel de Belle-Isle, & le nom de Sainte-Catherine (qui était peut-être celui d'un des navires) reparut une seconde fois pour désigner l'île même qui signale cette ouverture.
A partir de ce point, Cartier longea vers l'ouest la côte méridionale du Labrador, jalonnant çà & là sa route de quelque nom breton, tel que Brest ou Saint-Servan, au milieu de beaucoup d'autres, jusqu'à la baie de Shecatica, qui sut appelée port de Jacques Cartier. Comme le golfe allait s'élargissant de plus en plus, il voulue en reconnaître la rive opposée, & il vint aborder au cap Double, la pointe Riche de nos jours, pour descendre ensuite la côte jusqu'à un cap qu'on atteignit le 24 juin & qu'on appela pour cette raison cap de Saint-Jean, aujourd'hui cap de l'Anguille. De là, tournant à l'ouest, on toucha successivement à diverses iles, à l'une desquelles fut laissé le nom de Brion, en l'honneur du grand-amiral qui avait patronné l'expédition, & l'on arriva au fleuve des Barques (la rivière Miramichi); on remonta en suite au nord en explorant la baie des Chaleurs, dont l'entrée est signalée au delà par le cap de Prato (aujourd'hui cap Farillon), où l'on serait tenté de chercher un souvenir du pilote piémontais massacré dans l'expédition anglaise de 1527. Puis, coupant le détroit de Saint-Pierre (entre Gaspé & Anticosti) on regagna les terres septentrionales près de la résidence du chef sauvage Tiéno, au cap actuel de Montjoli, & prenant désormais à l'est pour s'en retourner, on franchit de nouveau le détroit de Belle-Isle le jour de l'Assomption, & l'on rentra à Saint-Malo le 5 septembre.