‹ Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autresChapitre 13 sur 17 · XIII

XIII

Le rapport que fit aussitôt Cartier, des résultats de ce premier voyage, fut très-bien accueilli, & dès le 30 octobre suivant le grand-amiral lui faisait expédier, sous son propre seing, une nouvelle commission «du voulloir & commandement du Roy, pour conduire, mener, & employer troys navyres équippez & advitaillez chascun pour quinze mois, au parachèvement de la navigation... jà commencée à descouvrir oultre les terres neusves, & en iceluy voyage essayer de faire & accomplir ce qu'il a plu à mondit seigneur... commander & ordonner.»

Cartier ayant tout disposé pour l'exécution de sa nouvelle mission, partit de Saint-Malo le 19 mai 1535, &, contrarié par les vents dans sa traversée, n'arriva que le 7 juillet à l'isle aux Oiseaux, d'où il se rendit au détroit de Belle-Isle pour y attendre ses deux conserves, qui le rejoignirent le 26 juillet; il prit alors à l'ouest vers le cap de Tiéno, où il était le 31 juillet, poursuivit la même route jusqu'au 10 août, à l'entrée de la rivière actuelle de Saint-Jean, qu'il appela baie de Saint-Laurent, en l'honneur du patron du jour; & allant ensuite visiter la grande île de Natiscotec (ou Anticosti, comme prononce le vulgaire) il y aborda le 15 août & lui donna en conséquence le nom de l'Assomption.

Du côté du sud elle faisait face au pays de Honguedo, où commençait la grande rivière conduisant à Canada & à Hochelaga, qu'il résolut de remonter, en reprenant son exploration de la rive septentrionale depuis la baie de Saint-Laurent. Il rencontra d'abord sept iles qu'il appela les iles Rondes, puis les îles du Bic auxquelles il donna le nom d'îlots de Saint-Jean; le 1er septembre il reconnut l'entrée de la grande rivière de Saguenay & les deux iles (l'île Blanche & l'ile Rouge) qui lui font face. Poursuivant sa route, il s'arrêtait le 6 septembre sur une île couverte de coudriers, laquelle conserve encore le nom d'ile aux Coudres qu'il lui donna, & le lendemain il atteignit un amas d'iles, où commençait le pays de Canada. La plus grande était chargée de vignes, ce qui la lui fit appeler d'abord ile de Bacchus; mais il préféra ensuite le nom d'île d'Orléans, qui lui est resté. Au bout se trouvait un endroit convenable pour le mouillage de ses navires: il s'y arrêta le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, dont ce lieu prit le nom; c'est la rivière Saint-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadacone, résidence royale du chef de Canada, remplacée maintenant par la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des sauvages.

Après avoir pourvu à la sûreté de ses navires dans le havre de Sainte-Croix, Cartier résolut de pousser sa reconnaissance dans le haut du fleuve jusqu'à Hochelaga avec le plus petit des trois bâtiments & les embarcations. Parti le 19 septembre, il navigua sans interruption jusqu'au 28, qu'il atteignit les domaines du chef Ochelay, à l'entrée d'une rivière où le courant était rapide & dangereux (la rivière Richelieu d'aujourd'hui), & bientôt après un grand lac formé par l'élargissement du fleuve (le lac Saint-Pierre actuel); là il lui fallut laisser le navire pour continuer de remonter avec les embarcations seules, & le 20 octobre on arrivait à Hochelaga, au-dessous des rapides impétueux appelés aujourd'hui le courant de Sainte-Marie. La capitale était assise au pied d'une montagne bien cultivée, qui reçut le nom de Mont-Royal, lequel s'est perpétué à la même place sous la forme de Montréal, ainsi qu'on appelle maintenant le chef-lieu du Haut-Canada.

En redescendant le grand fleuve, il remarqua, le 7 octobre, un affluent de la rive septentrionale dont l'entrée était signalée par quatre petites îles boisées, & auquel il donna le nom de Fouez (c'est-à-dire de Foix), qu'a remplacé celui de Trois-Rivières. Quatre jours après il rentrait au havre de Sainte-Croix, où les matelots des deux navires restés au mouillage avaient pendant son absence élevé un fort. Il y passa tout l'hiver, très-maltraité par le scorbut, qui lui enleva vint-cinq de ses compagnons, & aurait fait de plus grands ravages si les indigènes ne lui eussent enseigné un remède souverain dans la décoction des feuilles & de l'écorce d'épinette blanche ou de pesse du Canada (pinus alba de Linné). Enfin, le 6 mai 1536, il appareilla pour retourner en France, abandonnant la carcasse d'un de ses navires, faute de monde pour le réarmer. Les restes en ont été retrouvés dans la vase par les habitants de Québec, le 26 septembre 1843, & quelques fragments en ont été envoyés, comme une précieuse relique, au musée de Saint-Malo.

Le 21 mai Cartier reconnaissait Honguedo, puis le cap de Prato, d'où il gagnait l'île de Brion, & le 1er juin, prenant au sud-est, il touchait successivement à deux pointes de terre qu'il appela le cap de Lorraine & le cap de Saint-Paul, au nord & à l'est de l'ile du cap Breton; il abordait ensuite à Terre-Neuve dans une anse qu'il appela le havre du Saint-Esprit, & qui n'est autre que le port aux Basques de nos jours: puis il rangeait la côte jusqu'aux îles de Saint-Pierre, où il rencontra plusieurs navires français, & prenant enfin le large au sortir du hâvre de Rognouse ou baie des Trépassés, il rentrait à Saint-Malo le 16 juillet suivant.