‹ Buffon et les critiques de l’Histoire naturelleChapitre 4 sur 5 · IV

IV

Tandis que Buffon dispersait en quelque sorte ses hautes facultés sur des objets divers, étrangers à l’histoire naturelle proprement dite, incertain de la direction qu’il adopterait définitivement, un naturaliste illustre, Linné, à l’autre bout de l’Europe, avait poursuivi la carrière la plus unie, la plus conséquente, la plus invariablement consacrée à cet ordre de sciences.

Au moment où les premiers volumes de l’Histoire naturelle générale et particulière étaient seulement annoncés, comme étant en préparation, c’est-à-dire en 1748, presque toutes les œuvres de Linné avaient déjà paru, les œuvres importantes au moins, à l’exception de la Philosophie botanique qui est de 1751 et du Species Plantarum qui est de 1752. Le Systema naturæ, où se trouvent jetées les bases d’une distribution méthodique des trois règnes, avait été publié en 1735. Les Fundamenta botanica sont de 1736 ; le Genera plantarum est de 1737, et les Classes plantarum de 1738. Ces ouvrages s’étaient répandus rapidement dans toute l’Europe. Ils avaient fait connaître partout la classification et les principes de la nomenclature linnéenne. Celle-ci était empruntée en quelque sorte aux usages de l’état civil des hommes, consistant à désigner chaque être naturel par deux noms, l’un plus général qui indique le genre, c’est-à-dire la parenté, l’autre sorte de prénom spécifique qui caractérise l’individu. Cette réforme, à la fois si simple et si nécessaire, avait été adoptée universellement, et appliquée à toutes les branches des connaissances humaines. On a pu dire avec raison de Linné qu’il a été le réformateur le plus heureux qui ait jamais paru. Ses innovations, nombreuses pourtant, ont été acceptées sans résistance et sans retards. En deux mots, à ce moment, où Buffon allait jeter les premiers fondemens de sa réputation, Linné était à l’apogée de la sienne.

Et cependant, ces deux hommes étaient exactement contemporains. Ils étaient nés dans la même année 1707. Mais, tandis que Buffon, doué d’une intelligence vaste et capable de tout connaître, mais sans vocation précise, hésitait longtemps avant de décider où il porterait, par une détermination volontaire, tout l’effort dont il était capable, le génie de Linné avait été au contraire dirigé dès le début, par une impulsion en quelque sorte irrésistible, vers les études naturelles et ne s’en était jamais écarté.

L’histoire de l’enfance de Linné est remplie de légendes gracieuses qui tendent toutes à montrer cette sorte de prédestination naturaliste. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce goût décidé se manifesta dès son passage à l’école de son village et lui ouvrit l’accès des Universités de Lund et d’Upsal que la modestie de ses ressources lui aurait interdit. À l’âge de vingt-quatre ans, il conçut le plan de sa classification célèbre fondée sur la considération des organes reproducteurs des plantes. Son ardeur à la recherche des plantes ne connaissait ni bornes ni obstacles. La joie qu’il éprouvait à en découvrir, fait seule comprendre les conditions dans lesquelles il accepta de déterminer la flore de la Laponie, voyageant avec des moyens nuls, seul, à pied, le bâton à la main, sans autre bagage qu’une chemise de rechange et qu’un portefeuille d’herbier, passant les montagnes, traversant les rivières à la nage, toujours heureux de ses peines lorsqu’il avait réussi à récolter quelque espèce inconnue.

En butte à la jalousie de quelques compatriotes et surtout de Rosen, le professeur de botanique d’Upsal, Linné se réfugia en Hollande, s’y fit recevoir docteur en médecine et passa trois ans à Hartekamp auprès d’un riche amateur, Cliffort, qui lui avait confié la direction de ses collections et de ses jardins. C’est là qu’il composa les ouvrages qui ont fondé sa réputation. Il visita ensuite l’Angleterre et vint à Paris en 1738, où il se lia d’amitié avec Bernard de Jussieu, puis rentra dans son pays, où il trouva un accueil qui le dédommagea de ses anciens déboires. Il succéda à son jaloux adversaire Rosen dans la chaire de l’Université d’Upsal. Il y donna un enseignement très apprécié de ses nombreux auditeurs. Dans la belle saison, deux fois par semaine, depuis l’aube jusqu’à la nuit, il dirigeait dans les environs des herborisations instructives, embellies par la fantaisie et la gaieté de la jeunesse qui l’entourait. Quel contraste avec l’existence solitaire de Buffon, que Sainte-Beuve, dans un tableau aussi saisissant que véridique, nous montre, quittant dès le matin son habitation pour monter de terrasse en terrasse à travers ses jardins, jusqu’à ce cabinet isolé de la tour Saint-Louis où nul n’osait venir le troubler.

Le style de leurs ouvrages n’est pas moins différent que leurs méthodes de travail et, nous le verrons, que le fond même de leurs doctrines. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner le style de Buffon, qui, dans la partie descriptive tout au moins de son histoire naturelle, avec ses articulations nombreuses, est celui d’un pur écrivain plutôt que d’un savant. Le style de Linné est tout différent. Il est concis, expressif, taillé dans un latin dur et imagé. On a dit que l’on y comptait le nombre des faits par le nombre des mots. On en trouvera un bon exemple dans sa diagnose des reptiles qui commence par tous les termes qui peuvent exprimer le plus fortement la répulsion :

Amphibia pleraque horrent corpore frigido, cute nuda, multa colore lurido, facie torva, obtutu meditabundo, odore tetro, sono rauco, loco squalido, pauciora veneno atroci, etc. Les mots employés pour décrire le cheval sonnent tout autrement : Animal generosum, superbum, fortissimum, cursu furens.

Ce n’est pas pour le vain plaisir d’opposer ces deux génies si différens que nous venons de rappeler leurs disparates, c’est pour faire comprendre la raison des oppositions que Buffon a rencontrées de la part du monde savant, pendant sa vie et après sa mort. C’est qu’il surgissait en plein triomphe de l’école de Linné, continuée plus tard par celle de Cuvier et de ses élèves, et que lui-même représentait d’autres doctrines et devait former une autre école dont le temps n’était pas encore venu. De là ces appréciations qui déroutaient Sainte-Beuve lorsque, interrogeant les naturalistes contemporains, il en recevait les réponses les plus dédaigneuses. L’un d’eux lui disait : « Il y a encore Bernardin de Saint-Pierre qui a fait de beaux tableaux dans ce genre-là. » Cuvier lui-même, qui semble plus juste, est forcément empêché de l’être tout à fait, et il rabaisse Buffon lorsqu’il le juge en ces mots : « C’est un auteur fondamental pour l’histoire des quadrupèdes. »

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