‹ Buffon et les critiques de l’Histoire naturelleChapitre 5 sur 5 · V

V

Les ennemis les plus dangereux pour la gloire de Buffon, ce furent précisément les naturalistes linnéens, et nous pourrions dire les naturalistes tout court, puisque aussi bien Linné régnait partout. La première opposition vint donc de ce petit cercle de savans et de connaisseurs qui, dans chaque branche du savoir, juge les auteurs, apprécie l’importance des ouvrages et des découvertes, et leur assigne leur rang et leur place. Elle se traduisit surtout par une affectation de dédain pour le fond de l’ouvrage, dont on reconnaissait volontiers le mérite de la forme.

Le public aurait pu ne pas être informé de cette réserve hostile de la coterie des naturalistes, si Réaumur, qui en était le représentant le plus qualifié, ne s’était senti directement atteint à la fois par Buffon et, détail plus étonnant, par Daubenton lui-même. Dès les premières pages de son discours préliminaire, Buffon oppose « les grandes vues d’un génie ardent qui embrasse tout, d’un coup d’œil, aux petites attentions d’un instinct laborieux qui ne s’attache qu’à un seul point. » Réaumur avait exécuté sur les insectes des recherches minutieuses et d’ailleurs pleines de sagacité ; il avait su y intéresser, outre les naturalistes, le public des lecteurs ordinaires en montrant, à travers ses descriptions, la sagesse et l’espèce de prévoyance de détail dont l’ingénieuse nature avait fait preuve dans l’organisation de ces petits animaux. Or, Buffon, — et c’est là une de ses opinions les moins raisonnables, — faisait profession de mépriser les trop petits animaux et les trop petites recherches.

Quant à Daubenton, il n’avait pas tenu compte dans son projet de classement du Cabinet du Roi d’un autre arrangement que tous les savans de l’Europe connaissaient et admiraient à juste titre, c’est à savoir celui des Cabinets de M. de Réaumur ; et enfin, il recommandait, sans en faire honneur à son auteur, des moyens fort ingénieux que Réaumur avait imaginés pour la conservation des pièces anatomiques. L’accès de mauvaise humeur provoqué par ces petites piqûres, le chagrin de se voir supplanté dans la faveur du public par un rival magnifique, s’ajoutant aux raisons générales, décidèrent Réaumur à encourager la publication des Lettres à un Américain.

Quant aux observations de Malesherbes, elles partaient d’un sentiment plus désintéressé. Mêlé aux naturalistes et assez avancé dans les études de ce genre pour en bien apprécier l’esprit, il avait été chagriné par l’injustice des attaques auxquelles Buffon s’était livré contre Linné et les classifications linnéennes. Sa réfutation savante et judicieuse des opinions de Buffon était évidemment écrite pour le public. Il ne se décida pas à la faire paraître, soit qu’il ait obéi à un sentiment de bienveillance qui tempérait chez lui les mouvemens d’une âme ardente, soit encore qu’il eût personnellement pour Buffon des égards et une considération qu’il n’avait pas pour son œuvre. Il commença d’ailleurs à entretenir avec lui des relations qui devinrent plus étroites, lorsqu’en 1750 il remplaça le duc d’Aiguillon à l’Académie des sciences.

Cette hostilité du clan naturaliste on se tromperait de la croire sans importance parce qu’elle ne se manifeste publiquement que par un ouvrage anonyme, — les Lettres à un Américain ne portent pas le nom de l’auteur, l’abbé de Lignac, et naturellement pas non plus celui de Réaumur, — et par un second ouvrage posthume. En réalité, c’est autour de celle-ci que toutes les autres critiques viendront cristalliser. La valeur du livre de Buffon est dans son autorité scientifique. Si celle-ci est ébranlée, tout sera permis contre lui ; si elle résiste, toutes les autres seront vaines.

Ces critiques se produisirent de deux côtés, de la part des dévots et des encyclopédistes. « Les dévots sont furieux et veulent le faire brûler par la main du bourreau, écrit le marquis d’Argenson, à propos du livre sur la Théorie de la Terre. Véritablement, il contredit la Genèse en tout. » La Sorbonne s’émeut ; elle menace de prononcer la censure ; elle exige la rétractation de propositions comme celles-ci, que les planètes avaient fait partie du soleil et que cet astre s’éteindrait probablement, propositions dont le système cosmogonique de Laplace devait faire autant de vérités moins de cinquante ans plus tard. « Les matérialistes regardent son énorme préface comme le rétablissement de l’épicurisme, disent les Lettres à un Américain. Dans son ouvrage, tout s’opère fortuitement. Il met l’attraction newtonienne à la place du hasard d’Épicure. » On ajoute — et l’allusion à Réaumur est ici transparente : « Tandis que d’autres auteurs savent nous élever au Créateur en nous amusant de l’histoire d’un insecte, M. de Buffon nous le laisse à peine apercevoir en nous expliquant la fabrique de l’univers. »

L’opposition des encyclopédistes a, bien entendu, d’autres causes. On sait le mot de Voltaire à propos de l’Histoire naturelle « qui n’est pas déjà si naturelle. » C’est une malice ou, tout au plus, une critique de la solennité et de la pompe que l’on a reprochées au style de Buffon. Voltaire avait d’autres raisons, que ce n’est pas le lieu d’examiner ici, de s’en prendre à Buffon, ne fût-ce que l’amitié du grand naturaliste pour le président de Brosses, et sa longue persévérance à soutenir à l’Académie française sa candidature que d’ailleurs Voltaire faisait échouer régulièrement.

D’Alembert n’aimait pas Buffon, ni sa personne ni son talent. Il ne l’appelait que « le grand phrasier, le roi des phrasiers… » « Ne me parlez pas de votre Buffon, disait-il à Rivarol, qui au lieu de nommer simplement le cheval, s’écrie : « La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, est celle de ce fier et fougueux animal… » Oui, comme ce sot de Jean-Baptiste Rousseau, riposta Rivarol, qui au lieu de dire : « De l’Est à l’Ouest » s’écrie :

Des bords sacrés où naît l’aurore
Aux bords enflammés du couchant.

Montesquieu, au moment de l’apparition des trois premiers volumes, écrit à Ceruti : « M. de Buffon a, parmi les savans de ce pays-ci, un très grand nombre d’ennemis, et la voix prépondérante des savans emportera, à ce que je crois, la balance pour bien du temps. Pour moi, qui y trouve de belles choses, j’attendrai avec tranquillité et modestie la décision des savans étrangers. Je n’ai pourtant vu personne à qui je n’aie entendu dire qu’il y avait beaucoup d’utilité à le lire. »

Diderot fait exception. Il eut des rapports plus étroits avec Buffon et, sauf une ou deux circonstances où il donna cours à sa malice, il le traitait avec la plus grande considération.

On a plusieurs fois reproduit un long passage des mémoires de Marmontel qui se rapporte à Buffon. Nous n’en voulons extraire que quelques lignes, qui justifient bien notre thèse : « … Il avait, écrit Marmontel, le chagrin de voir que les mathématiciens, les chimistes, les astronomes, ne lui accordaient qu’un rang très inférieur parmi eux ; que les naturalistes eux-mêmes étaient peu disposés à le mettre à leur tête ; et quelques-uns même lui reprochaient d’avoir fastueusement écrit dans un genre qui ne voulait qu’un style simple et naturel. »

Il y avait une autre raison à la malveillance des encyclopédistes, qui voyaient la publication de l’Histoire naturelle s’avancer au milieu de la persécution suscitée à la philosophie. Buffon s’en tenait à l’écart, non pas, comme ils le lui reprochaient, pour éviter la défaveur de la cour et celle du roi, et par crainte « d’être enveloppé dans le commun naufrage, » mais par suite de cette règle de conduite qui l’éloignait de toutes les agitations, de toutes les démarches qui ne se rapportaient pas à la grande et laborieuse tâche qu’il avait assumée.

Puisque tel était, d’après ces témoignages, l’état d’esprit de beaucoup de savans français à l’égard de Buffon, restaient donc les savans étrangers, dont Montesquieu attendait le jugement. Mais, Linnéens comme les nôtres, ils devaient juger de même. « Je crois, écrivait Grimm en 1756, après l’apparition du vi volume, que le mérite de M. de Buffon perdra de son éclat chez la postérité autant que chez les étrangers… qui, négligeant la forme, ne pourront juger que les idées et le fond. Au contraire la réputation de M. Daubenton ne pourra que gagner auprès d’elle… » Et plus tard, après l’apparition du xi volume, en 1764 : « On a reproché à M. de Buffon une trop grande facilité à créer des systèmes et à s’en engouer ; on a dit qu’il voyait moins la nature dans ses opérations que dans sa tête ; de savans naturalistes des pays étrangers et surtout d’Allemagne, où cette science est particulièrement cultivée, ont relevé un grand nombre de ses erreurs. »

On croit répondre à cette thèse par la grande réputation de Buffon dans toute l’Europe, par les marques de respect qu’il a reçues des savans étrangers, par l’empressement de toutes les compagnies savantes à l’accueillir dans leur sein, l’Académie de Berlin, la Société de Londres, les Académies de Saint-Pétersbourg, de Padoue, de Bologne, des Arcades de Rome. Mais ces témoignages d’admiration n’étaient que le retour de celle dont l’illustre naturaliste était l’objet dans son propre pays. Qu’on ne s’y trompe pas ! Il ne s’agit pas du génie de Buffon, il s’agit de son autorité. Aucun critique ne pouvait songer à mettre en doute la puissance de son imagination, l’étendue de son esprit et la profondeur de ses facultés philosophiques ; aucun même ne pouvait, sans tomber aussitôt dans le ridicule, méconnaître l’extraordinaire impulsion qu’il avait donnée à l’histoire naturelle dont il a préparé l’essor merveilleux au xix siècle. Personne encore ne pouvait fermer les yeux à cette révolution accomplie par lui dans la direction générale de l’esprit public, en substituant aux sciences mathématiques qui avaient eu jusque-là la faveur et l’influence, les sciences naturelles, les sciences d’observation.

Toute cette œuvre est hors de contestation.

Les critiques linnéens de Buffon sont trop bien informés pour y contredire. Ils se sont contentés de répandre le soupçon sur les hypothèses et les réflexions dont est remplie l’Histoire naturelle. Et, du même coup, ils ont rendu suspecte l’œuvre tout entière, aux yeux du lecteur ordinaire. Faudra-t-il donc, pour lire Buffon, être un naturaliste consommé, être capable, à chaque moment, de juger le bien fondé des hypothèses, de discerner la vérité de l’erreur ? C’est la condition de la plupart des ouvrages scientifiques, hors de leur nouveauté, de ne pouvoir être lus, avec profit, que de cette façon. Ils n’ont qu’un moment. Ce moment passé, ils ont en quelque sorte perdu leur rôle éducatif pour les lecteurs ordinaires : ils n’ont plus d’intérêt que de montrer, à qui sait les lire, les variations de la connaissance humaine et ses progrès.

Devrons-nous donc lire encore Buffon, et comment devrons-nous le lire ? Croirons-nous, avec Villemain, qu’il nous faille admirer l’écrivain sans apprécier le naturaliste et accepterons-nous, que « la science, se dérobant à nous, ne nous laisse que son vêtement dans les mains ? » Il y a là une bien dangereuse distinction. Ce serait la marque d’un mépris inadmissible pour la vérité que de séparer ainsi le style des idées et la forme du fond.

Buffon n’est pas un rhéteur. Il est le chef d’une école de naturalistes qui a conçu les sciences de la nature d’une autre manière que Linné et Cuvier. Il est le représentant d’une autre méthode. Il ne suffit pas de dire, avec M. de Lanessan et avec E. Perrier, que l’avènement du Transformisme a justifié ses hypothèses et vérifié la justesse de ses pressentimens, ou avec E. Montégut que la science de 1888 a cassé l’arrêt de la science de 1750. Il faut dire que Buffon est le créateur de la biologie générale, telle que M. Y. Delage la recommande aux naturalistes, et que son Histoire naturelle en est le premier essai. Il faut ajouter que la méthode de Buffon, de Lamarck, de Geoffroy Saint-Hilaire et de Darwin, doit partager la direction des esprits avec celle de Réaumur, de Linné et de Cuvier. Malgré l’apparence, elle n’a pas conduit à de plus grandes erreurs, comme nous le montrerons à propos de Linné et de ses critiques.

A. Dastre.

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