Chapitre 20
Montjoie venait-il donc chercher Iris avant que ses préparatifs de départ fussent achevés ? Les deux femmes, tout en se précipitant à la fenêtre, arrivèrent pourtant trop tard pour voir le visiteur, car déjà il frappait à la porte, caché par la véranda. L’instant d’après, l’on entendit une voix d’homme dans le hall demander miss Henley ; ce timbre clair, sonore, modulé, trahissait un accent irlandais prononcé ; quiconque l’avait entendu une fois, ne s’y pouvait méprendre. Le survenant était lord Harry en personne !
En cette conjoncture embarrassante, Mme Vimpany, conservant toute sa présence d’esprit, se dirige vivement vers la porte pour empêcher le visiteur d’entrer au salon ; mais Iris, l’ayant entendu demander miss Henley, comprit l’iniquité dont la femme du docteur s’était rendue coupable ; comme elle était plus jeune, plus vive, plus alerte, elle lui barra le passage et mettant avec promptitude la main sur la clef de la porte, elle s’écria :
« Attendez une minute, de grâce ! »
Or, devant cette injonction, Mme Vimpany hésite ; incapable pour la première fois de sa vie de formuler sa pensée, elle se borne à faire à Iris signe de se retirer, mais celle-ci s’y refuse, lui adressant à brûle-pourpoint cette terrible question :
« Comment lord Harry sait-il que je suis ici ? »
Tout en entendant distinctement le bruit de pas d’homme sur l’escalier, cette méprisable créature voulait à tout prix s’épargner la honte d’être convaincue d’une perfidie aussi criante à l’égard d’Iris. Du reste, le sens moral était tellement oblitéré chez Mme Vimpany, qu’il n’y avait point de déclaration mensongère devant laquelle elle reculât, pour empêcher miss Henley de découvrir la vérité. Or, prise pour ainsi dire la main dans le sac, la trompeuse ne se déconcerta pas et, avec une scandaleuse effronterie, elle résolut de persévérer dans sa comédie d’artifice et d’hypocrisie.
« Hé ! ma chère, fit-elle, qu’est-ce qui vous prend ? Pourquoi m’empêcher de me retirer dans mon appartement ? »
Dévisageant son interlocutrice, Iris s’écria d’un air étonné et de profond mépris :
« Auriez-vous, par impossible, l’impudence de prétendre que je n’ai pas découvert vos menées secrètes ? »
Toujours est-il, que Mme Vimpany puisait dans sa situation désespérée, un nouvel élément de courage. Devant l’incrédulité pleine de mépris d’Iris, elle jouait son rôle comme jadis elle l’avait joué sur la scène, en dépit des sifflets d’un public hostile.
« Miss Henley, fit-elle, d’un air de suprême dédain, vous vous oubliez !
– A l’expression de votre physionomie, pensez-vous que je n’aie pas deviné que vous avez entendu cet homme comme je viens de l’entendre. Veuillez répondre à ma question.
– Moi ? mais je n’ai rien entendu, riposta avec aplomb la femme du docteur.
– Ah ! traîtresse ! s’écria Iris.
– N’oubliez pas, miss Henley, que vous parlez à une vraie dame !
– Je parle à l’espionne de lord Harry, et je prends pour fausse monnaie toutes vos paroles. »
Les voix glapissantes de ces deux femmes s’élevaient à un diapason assourdissant, en sorte qu’il était impossible de percevoir le roulement de la voiture qui s’éloignait. Personne ne parut à la porte du salon. Connaissant très bien la nature emportée de lord Harry, Mme Vimpany voulait temporiser coûte que coûte !
Sans doute, une autre personne avait dû reconnaître la voix de lord Harry : c’était évidemment le docteur. S’était-il rappelé le service qu’elle lui avait demandé, et pouvait-on faire fonds sur sa discrétion ?
Comme elle se posait ces différentes questions, le désir de savoir la vérité l’emporta sur toute autre considération.
Pour la seconde fois. Mme Vimpany chercha à quitter le salon avant Iris ; mais, cette fois, la plus jeune des deux réussit à avoir barre sur la plus âgée.
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