Chapitre 21
La femme du docteur suivit miss Henley jusque sur le palier de l’escalier ; arrivée là, elle s’arrête soudain ; il lui suffira d’être quelques instants aux écoutes, pour savoir si lord Harry est oui ou non dans la maison.
De son côté, miss Henley va jusque dans la salle à manger ; n’y voyant personne, elle se rend dans le cabinet du docteur, pièce située au rez-de-chaussée. Elle frappe, entre et trouve M. Vimpany en train d’ingurgiter un grog et de fumer, alternativement.
Alors, Iris, d’une voix mal assurée, prononce ces mots :
« Où est lord Harry, le savez-vous, docteur ?
– En Irlande, je suppose », répond-il avec calme.
Miss Henley n’a garde de se répandre en questions inutiles et s’éloigne.
Où le sauvage lord pouvait-il être en ce moment ?
Iris plongée dans ses réflexions cherche la solution du mystère qui l’intrigue si fort. Dès qu’elle aperçoit Rhoda, elle la presse d’aller terminer les malles et ajoute qu’elle y mettra la main elle-même pour accélérer les choses.
En réalité, l’aplomb avec lequel Mme Vimpany nie jusqu’à l’évidence, indispose Iris contre elle. Incapable, pour l’instant, de raisonner avec calme, elle ne peut calculer les conséquences que produirait une rencontre entre lord Harry et elle, après leurs récents adieux en Irlande. Elle n’entend pas que Mme Vimpany soit la première à s’entretenir avec le mystérieux personnage et à l’englober dans son audacieux déni. Au cas où, en quittant la maison, il aurait cédé à de perfides insinuations, se voyant berné, il ne tarderait pas à y revenir, pensait-elle.
La vérité nous fait un devoir de déclarer que la conduite du docteur avait été en tout point digne de la confiance de sa femme ; néanmoins, le souvenir du diamant envoyé à Londres chez un expert, continuait à l’obséder. A l’idée de l’argent, ce vil métal, il devenait le mari le plus soumis de toute l’Angleterre. Au moment où la voiture de lord Harry s’arrêtait devant la porte, le docteur s’emparait d’un flacon de vieux cognac serré dans une cave à liqueurs. Regardant par la fenêtre, il reconnaît le visiteur ; aussitôt, il se met à feuilleter son memorandum-book, mais déjà la servante a ouvert la porte, et il s’avance pour lui barrer le passage.
En réalité, sa mémoire est, pour l’instant, encore plus lente que d’habitude à le servir.
Bref, tout ce qu’il se rappelle, c’est qu’on lui a recommandé d’empêcher qu’une rencontre fortuite pût réunir lord Harry et miss Iris. Le docteur donne alors l’ordre de faire passer le visiteur dans son cabinet de consultation. Là, installé dans son fauteuil professionnel, il reçoit le survenant.
Le fougueux Irlandais demande immédiatement miss Henley.
« Partie ! répondit M. Vimpany.
– Partie, pour aller où ? interrogea le sauvage lord.
– A Londres.
– Toute seule ?
– Non, avec Hugues Montjoie. »
Saisissant le docteur par les épaules, lord Harry lui dit en le secouant de toute sa force :
« Vous n’entendez pas dire que Montjoie doit l’épouser, hein ? »
Le secouant à son tour avec violence, le docteur riposta :
« J’ignore s’il est marié ou non, mais je m’en moque !
– Que le diable vous emporte, avec votre obstination ! repartit lord Harry. Ah ! çà, dites-moi, quand ont-ils décampé ?
– Que le diable vous emporte, vous-même, répéta-t-il, vous et vos questions ;… ils sont partis depuis longtemps déjà.
– Puis-je les rejoindre à la station ?
– Oui, certes, si l’on vous y conduit prestement. »
Voilà comme quoi et comment le docteur se conforma aux recommandations de sa femme, sans se rappeler, toutefois, les conditions qu’elle lui avait faites. En se rendant à la gare lord Harry passa devant l’hôtellerie et, à la faveur de la porte entre-bâillée, il aperçut Montjoie qui payait sa note ; instantanément, il fait arrêter la voiture. Alors ces deux hommes, bien qu’ils ne fussent rien moins que camarades, échangèrent un salut cérémonieux.
« On m’a dit que je vous trouverais à la station, avec miss Henley, dit lord Harry.
– Qui vous a donné ce renseignement ?
– Le docteur Vimpany.
– Il doit pourtant savoir que le train n’arrivera pas à la station avant une heure, repartit Montjoie.
– Ce gredin m’aurait-il trompé ? un mot encore ; miss Henley est-elle à l’hôtel ? demanda lord Harry.
– Non, elle n’y est pas.
– Comptez-vous l’emmener avec vous à Londres ?
– Miss Henley seule le sait.
– Enfin où est-elle, monsieur ?
– Tout a un terme en ce monde, monsieur, même ma patience à vous répondre. »
L’Anglais et l’Irlandais se dévisagèrent gravement : celui-ci, le teint empourpré et l’œil en feu ; celui-là, l’air froid et impénétrable. Ils se fussent, à coup sûr, pris de querelle, si la perspicacité native du sauvage lord ne lui était venue en aide. On se souvient que lorsqu’il avait demandé à voir miss Henley, le docteur, toujours inventif, s’était débarrassé de lui à l’aide d’un mensonge. Que fallait-il en augurer ? qu’il voulait à tout prix l’empêcher de voir Iris.
Sur ce, le sauvage lord quitte Montjoie, se rend chez le docteur et donne l’ordre au cocher de faire stationner la voiture sur la route, puis met pied à terre. Il veut pénétrer dans la place à la muette ; en effet, M. Vimpany n’a entendu ni le bruit de la voiture, ni celui du heurtoir. Or, au moment où il jette un coup d’œil dans le hall, il voit miss Henley qui ouvre doucement la porte.
Surpris de se trouver en présence d’Iris, lord Harry en oublie les considérations qui auraient dû se présenter à son esprit à ce moment critique. S’avançant vers elle, avec entrain et bonne humeur, il lui tend les deux mains chaleureusement ; aussitôt, elle lui fait signe de se reculer et elle lui adresse la parole avec une inflexion de voix intentionnellement plus basse. Après avoir désigné du doigt la porte du docteur, elle s’exprima en ces termes :
« La seule et unique raison qui me décide à vous voir, c’est de me garer à l’avenir de toute autre déconvenue ; j’ai eu connaissance de votre déplorable conduite et de vos folies sans nombre. Partez, dit-elle d’une voix brève, partez ; allez prendre conseil de votre espionne ! »
Le sauvage lord ne proféra pas un mot d’excuse.
Du palier de l’escalier, Mme Vimpany, immobile, distinguait la voix de miss Henley, mais non les paroles qu’elle prononçait ; il lui semblait, d’ailleurs, qu’elle ne recevait aucune réponse. Soupçonnant vaguement une trahison domestique, elle se met en demeure de quitter son poste d’observation et de descendre plusieurs marches en se penchant sur la rampe pour mieux voir. Arrivée au tournant qui dominait l’intérieur du hall, la vue de miss Henley et de lord Harry produit sur elle l’effet d’un foudroiement.
Par contre, l’arrivée de Mme Vimpany semblait causer un véritable soulagement au sauvage lord. Il gravit plusieurs marches pour la saluer, mais cette fois encore, il ne rencontra qu’un accueil farouche et un regard froid comme l’acier.
Quel contraste offraient ces deux personnes ! D’un côté, une femme émaciée et pâle rongée de soucis ; de l’autre côté, un beau jeune homme dans toute la force de l’âge et de l’intelligence, à la belle prestance, aux grands yeux à la prunelle bleue, au sourire séduisant, aux grâces naturelles, bref, ayant tous les dons propices aux bonnes fortunes ; cet explorateur fanatique des voies scabreuses, cet être extravagant, en rébellion ouverte contre toutes les lois, appelé par les membres respectables de la société, le bandit irlandais, ne laissait pas, néanmoins, d’attirer aussi bien l’attention des hommes que des femmes. Son visage au type aristocratique, contrairement à l’usage, ne portait ni favoris, ni moustaches ; aussi se demandait-on si lord Harry était un acteur ou un prêtre catholique ? ou si, enfin, sa vie aventureuse ne rendait pas ce déguisement nécessaire en plus d’une partie du monde ? Parfois même, on lui faisait cette question à brûle-pourpoint. L’Irlandais, comme on sait, est souvent porté à des flambées de colère dans ses moments de surexcitation, mais, par contre, quand il est au calme, on remarque chez lui une grande aménité de caractère.
Loin d’être désarçonné par le coup d’œil furibond de Mme Vimpany, il dit d’un ton humble et embarrassé :
« Si j’ai eu le malheur de vous offenser, madame, je vous en demande sincèrement pardon. Dites-moi, Arabella, pourquoi me gardez-vous rancune ; pourquoi refuser la main à un vieil ami ?
– J’ai été discrète et j’ai rempli de mon mieux votre odieuse besogne, riposta Mme Vimpany. En résumé, quelle est ma récompense ? Vous pourrez apprendre de miss Henley comment votre sottise irlandaise m’a fait perdre son estime. Moi ? vous serrer la main, y pensez-vous ! fit-elle en haussant les épaules. Quelle plaisanterie ! »
Elle n’eut garde de lever les yeux sur son interlocuteur ; ses regards restaient attachés sur Iris. Du moment qu’elle avait surpris ensemble le sauvage lord et miss Henley, elle n’ignorait pas que tout était fini pour elle. Nier la vérité lorsqu’on est en face de preuves irrécusables, est chose inutile. Le passé était irréparable, il ne restait à Mme Vimpany qu’à se soumettre. Donc, s’adressant à miss Henley, elle reprit :
« Si le chagrin et la honte d’une femme vous inspirent quelque pitié, permettez-moi de solliciter de vous un moment d’entretien particulier. »
L’expression triste et malheureuse répandue sur la physionomie de Mme Vimpany, ne laissa pas de toucher miss Henley ; elles commençaient à gravir toutes deux l’escalier, lorsque, se retournant, la femme du docteur dit au sauvage lord qui les suit :
« Voulez-vous donc que je vous ferme la porte au nez ? »
Sans cesser de rester en parfaite possession de soi-même, lord Harry reprit :
« Permettez-moi, seulement, de m’asseoir là, sur une marche ; je veux attendre l’issue de votre entretien avec miss Henley, après quoi vous aurez la bonté de m’appeler. En tout cas, ne soyez pas surprise, si vous entendez la chute d’un corps ; car si le gredin, que vous avez le malheur d’avoir pour mari, osait se montrer, je me ferais un devoir de le jeter du haut en bas de l’escalier. »
Sur ce, Mme Vimpany ferme la porte. Elle s’adresse alors à Iris, du ton respectueux que l’on prend en parlant à quelqu’un dont la situation est supérieure à la vôtre.
« Je tiens à vous rappeler, miss Henley, que c’est évidemment la dernière occasion que nous aurons de nous revoir jamais. La première fois que je vous ai vue – permettez-moi de vous dire enfin la vérité, – oui, j’ai ressenti un malin plaisir à vous tromper. Mais à quoi bon vous cacher désormais que ma vie n’est qu’une comédie jouée dans un détestable milieu ? Il en est résulté que j’ai empilé mensonges sur mensonges, inventions sur inventions, trahisons sur trahisons ! J’aurais nié la lumière du jour, plutôt que de m’avilir à vos yeux. Hélas, maintenant je sens que tout est fini,… je ne cherche pas même à me disculper… je ne vous demande qu’une chose au monde, c’est de m’oublier ! »
La physionomie, empreinte d’un sombre désespoir, disait aussi clairement que des paroles l’eussent pu faire : « Je ne suis pas digne d’une réponse ». La généreuse Iris poursuivit :
« Vous regrettez sincèrement, je le sens, ce que vous avez fait. Je ne pourrai ni oublier votre repentir, ni vous oublier vous-même. »
Et ce disant, elle lui tend la main, mais le passé pesait trop lourdement sur la conscience de Mme Vimpany, pour lui permettre de répondre à cette invite. Une espionne n’est pas nécessairement dépourvue de cœur ; les yeux de la malheureuse femme étaient remplis de larmes, en jetant à Iris un regard attendri et confus.
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