‹ Canadiennes d’hierChapitre 1 sur 41 · CANADIENNES D’HIER (Lettres familières) · M Sylvie Carrière à M Valérie Anctil-Tessier

CANADIENNES D’HIER (Lettres familières) · M Sylvie Carrière à M Valérie Anctil-Tessier

Québec, 27 août 1912

Nous sommes revenus depuis dix jours de notre randonnée à travers le bas-Québec et, jusqu’ici, je n’ai pas eu le loisir de vous expliquer pourquoi j’ai manqué à ma promesse de vous rendre visite en repassant. Je voulais écrire à tête reposée et il m’a été impossible de le faire tant que ma sœur, son mari et ses enfants n’ont pas été partis pour Montréal. Comme la température était merveilleuse, la semaine dernière, et notre vieux Québec, très en beauté, nos hôtes y ont prolongé leur séjour au-delà de mes prévisions et de leur première intention. Chaque jour ils remettaient leur départ au lendemain… Je devais forcément consacrer tout mon temps à cette aimable et remuante famille, sans quoi j’aurais cru manquer à mon devoir de maîtresse de maison. Maintenant que Cathos, l’auto de mon beau-frère, a repris le chemin de la métropole, emportant toute l’animation de notre austère demeure, au lieu de la suivre en imagination et me livrer à la mélancolie, comme il m’arrive toujours après beaucoup de mouvement, je tourne ma pensée vers vous et Saint-Jean-Port-Joli : c’est le meilleur moyen de dissiper mes idées noires. Papa a retrouvé ses revues et la tranquillité qu’il faut pour en goûter la lecture ; je viens de fermer ma fenêtre, après avoir vu descendre le soleil derrière les Laurentides, car déjà le vent fraîchit, et je présente sans plus tarder mes excuses et mes bonnes raisons.

Tout d’abord, laissez-moi vous dire, chère madame, que les heures passées dans votre joli village ont été les plus agréables de tout mon voyage. Tout ce que j’ai vu chez vous m’a plu : l’église, où nous sommes arrivés justement à l’heure de la grand’messe, m’a particulièrement charmée. J’aime ces petites églises de campagne parce qu’on ne s’y perd pas et qu’on en voit distinctement l’ornementation. J’ai examiné les bois ouvragés de la vôtre d’autant plus à mon aise qu’il nous a fallu monter à la tribune de l’orgue pour trouver un endroit où s’agenouiller. Il n’était pas propice au recueillement, toutefois, et les découpures de la voûte n’ont pas été mes seules causes de distractions puisque, sans me retourner, presque sans lever les yeux, j’ai pu voir que le possesseur de cette belle voix moelleuse et profonde qui a chanté un cantique après l’élévation, est un fort joli garçon. J’ai remarqué aussi que l’organiste sait accompagner et soutenir la voix sans la couvrir. Elle mérite des félicitations que j’aurais aimé lui offrir sur-le-champ.

Si j’étais demeurée plus longtemps en votre compagnie, chère madame, je vous aurais parlé de mon admiration pour notre beau fleuve ; chez vous, il m’a semblé le voir avec des yeux nouveaux. J’ai passé une heure, après le dîner, en contemplation devant ce grand charmeur.

Partie à la découverte à travers le bocage qui encadre l’hôtel — pendant que mes neveux jouaient au croquet et que leurs parents, calés dans des fauteuils, somnolaient sur la véranda — j’ai dégringolé la falaise, au risque de me casser le cou, afin d’atteindre plus vite un sentier délicieux, bordé de thuyas chauffés au soleil, qui semblait y conduire directement. Ils embaumaient, ces thuyas, mais ils m’empêchaient de le voir. Je l’ai bientôt aperçu, cependant, dans une éclaircie : ruisselant de lumière, aveuglant, splendide. J’ai abandonné le sentier ombragé et sauté de roche en roche jusqu’à une petite anse de sable, meublée d’une énorme pierre en forme de fauteuil, où je me suis installée pour jouir de ce premier moment de solitude au pays de mes aïeux. Tout m’a paru familier ; non seulement le Saint-Laurent et les Laurentides qui viennent de loin et sont de vieilles connaissances, mais encore la grève de Saint-Jean-Port-Joli, ses rochers roux, ses petites anses, ses galets que je voyais pourtant pour la première fois. La pointe de la Rivière-Ouelle qui paraît enjamber le fleuve et ferme l’horizon à l’est, le Pilier, l’île aux Coudres, m’ont été signalés par un gamin qui, à quelque distance, s’amusait à faire des ricochets en sifflant éperdument et s’est approché à point pour me les nommer ; mais il me semblait les avoir toujours connus !

Je n’ai pas demandé le nom du petit siffleur aux yeux brillants qui m’a fait les honneurs de votre « bas-de-la-côte », je l’ai pris pour le génie du lieu. Il m’a dit : « Venez par ici. Mam’zelle. regardez la belle chaloupe à M. Legros, là sur le sable, c’est lui qui l’a faite… tout seul, vous savez ; il pourrait aller avec jusqu’en Angleterre, s’il voulait. » Il m’a initiée aux mystères de la pêche à l’anguille, expliqué comment il faut tendre les claies et placer les coffres, qu’il me montrait du doigt, pour prendre beaucoup de poisson. Puis, il s’est retourné et m’a fait remarquer, aux pentes de la falaise, l’heureux contraste des minces bouleaux aux troncs blancs et veloutés, au léger feuillage vert pâle, avec les tilleuls aux larges feuilles sombres qui les avoisinent. Il a attiré mon attention sur les tentations de gourmandise offertes par les groseilliers sauvages, les framboisiers et les noisetiers. Il m’a désigné, d’un geste sinueux, les étroits sentiers rouges taillés dans le tuf, puis il m’a menée voir au pied de l’un d’eux — celui-là même qu’on peut gravir le plus facilement et qui conduit presque directement à votre verger — une petite source cachée dans les fougères, qui détache sa note haute sur le puissant chuchotement du grand fleuve.

J’ai quitté à regret le petit homme et son merveilleux domaine, le moment venu de me présenter chez vous. Je ne savais pas alors qu’un plus grand plaisir m’y attendait. J’allais vous rendre visite un peu par devoir, pour me conformer au désir de mon père, qui m’avait fait promettre au moment du départ, — puisque nous devions passer par Saint-Jean-Port-Joli, — d’aller le rappeler au souvenir de son aimable amie madame Tessier.

Vous aviez connu mes grands-parents, mes tantes, toutes les anciennes relations de notre famille… Comme vous m’avez parlé d’eux, chère madame, et avec quelle émotion ! Comme ils sont sympathiques, présentés par vous ! Étaient-ils vraiment ainsi, ou votre amitié embellissait-elle ces êtres chers que, moi, je n’ai pas connus ?

J’aurais préféré causer avec vous seule et vous demander quelques éclaircissements, mais la dame nerveuse qui était en visite chez vous n’entendait pas céder son tour de parole et mon beau-frère, après avoir flâné deux heures, était pressé de se remettre en route. Toute la famille m’attendait plus ou moins patiemment dans la voiture.

Si, au moins, nous avions pu nous arrêter en revenant comme nous nous l’étions proposé. J’aurais voulu vous présenter ma sœur, ses deux fils, et son mari, qui vaut aussi la peine d’être vu. C’est le parfait modèle du businessman moderne : un peu trop sûr de soi peut-être, mais très gentil.

Une vulgaire panne d’auto a dérangé tous nos calculs. Après ce contretemps, on a filé à grande allure sans parvenir à rattraper le temps perdu. L’angélus sonnait quand nous sommes passés à votre porte, et mon beau-frère avait un rendez-vous d’affaires dans la soirée même, à Québec.

Voilà comment j’ai été privée de faire plus ample connaissance avec vous, chère madame. En tout cas, ce n’est que partie remise. J’espère trouver bientôt l’occasion de vous revoir ainsi que votre beau pays.

Je commence à être confuse de la longueur de ma lettre. Je vous devais des explications qui auraient dû couvrir quatre pages tout au plus, et voilà que je vous impose un bavardage de huit pages. Soyez indulgente : je suis souvent seule… souvent triste : vous avez connu les miens, vous m’avez parlé d’eux avec un accent qui m’a touchée. C’est votre faute si, dans les courts instants que nous avons passés ensemble, vous avez su trouver les mots qu’il fallait pour inspirer le désir de s’épancher.

Je vous prie d’agréer, chère madame, avec mes excuses réitérées, l’expression de mes sentiments respectueux.

Sylvie Carrière

Page 1