‹ Canadiennes d’hierChapitre 2 sur 41 · M Tessier à M Sylvie Carrière

M Tessier à M Sylvie Carrière

St-Jean-Port-Joli, 7 septembre 1912.

Votre Cathos, chère mademoiselle, m’avait presque réconciliée avec les autos. J’étais reconnaissante à toutes celles de son espèce de la charmante surprise qu’elle m’avait apportée. Depuis que je suis instruite de sa mauvaise conduite, j’en veux à toutes les autres de la déception dont elle est la cause. Pourtant je devrais être contente de pouvoir en rejeter sur elle la responsabilité. Avant de recevoir votre lettre, je ne m’en prenais qu’à moi de ce manquement à votre promesse. Je craignais d’avoir été impolie. Je me reprochais d’avoir eu trop d’amour-propre pour avouer tout de suite mes infirmités : ma demi-surdité et mes rhumatismes qui me tiennent assise dans ma bergère, les pieds posés sur un tabouret, quand je devrais me lever pour accueillir mes visiteurs. Que d’autres reproches ne me suis-je pas faits, en faction auprès de la fenêtre de ma grande salle, ce jeudi que j’attendais votre visite avec tant d’impatience ! Il me semblait que j’aurais en plus de présence d’esprit, ce jour-là, ayant eu le temps de me ressaisir un peu. Depuis que j’ai reçu votre si charmante lettre, je partage presque la bonne opinion que vous avez de moi et je vous en suis reconnaissante.

Petite fille, votre apparition m’avait bouleversée. J’aurais été moins troublée, je crois, de voir arriver devant ma porte la berline de votre grand-père attelée de Suzette, sa grande jument rousse, que de vous voir descendre de cette voiture moderne, en évocatrice du passé. Vous avez réveillé en moi une foule de souvenirs engourdis dans le coin le plus secret de mon cœur : quelques-uns vieux de soixante ans, d’autres moins anciens de moitié mais également chers. Et je vous avais reconnue sur le coup, à votre air de famille, avant d’entendre votre nom. Comme vous ressemblez à ces chers amis d’autrefois ! Vous avez les beaux cheveux noirs et la taille élancée de votre mère ; mais les yeux lumineux, le petit nez légèrement retroussé, le teint nacré rappellent votre tante Amélie : et le sourire de votre père, le beau Jacques Carrière, qui le rendait si séduisant, mais si dangereux aussi, il faut bien l’avouer, il trône dans toute sa gloire sur votre petite bouche.

Comme vous avez été gentille de venir me voir et combien je déplore ce malencontreux accident qui m’a privée de votre seconde visite ! J’espère de tout mon cœur que vous n’en resterez pas là. Le premier pas est fait vers le pays de votre famille : il est même étonnant que vous n’ayez pas songé à le faire avant cette année : il faut vous repiquer bien vite en pleine terre, petite déracinée. Voyez comme, déjà, vous vous sentez chez vous dans notre cher Saint-Jean. Vous aimez notre modeste église et vous avez trouvé, seule, le sentier tortueux et à pic qui mène au « chemin des amoureux », belle jeunesse ! Notre falaise, vous l’avez découverte, mais elle vous a conquise. Vous ne vous doutiez pas que vous étiez de St-Jean-Port-Joli à ce point, de ce bon « bas-de-Québec » si dédaigné de ceux qui ne sont pas assez bien doués pour en sentir le charme… et puis, vous avez l’accent qui nous distingue, le léger grasseyement qui nous fait paraître plus Français que les Canadiens français des autres régions du pays.

Vous n’avez pas à vous excuser d’écrire longuement, vous voyez que je suis votre exemple avec enthousiasme. J’ai, moi aussi, un petit coin bien tranquille où je m’installe, comme vous dans votre chambre : porte fermée, cœur ouvert. Seulement, vous êtes jeune, vous marchez sans canne, vous ne pesez pas 190 livres, vous n’êtes pas obligée de vous appuyer aux murs et aux meubles pour faire péniblement quelques pas. Je vous sais gré d’avoir consenti à vous immobiliser toute une soirée pour faire plaisir à une vieille campagnarde que vous connaissez à peine : c’est l’indice d’un charmant caractère. Il eut été si commode et si expéditif de griffonner au verso d’une carte postale illustrée quelques mots d’excuses banales : Regrette infiniment… retard imprévu… panne… bon souvenir… Sylvie Carrière ; et il aurait bien fallu que la veuve Tessier s’en contente. Elle aurait probablement dit en soupirant : C’est la manière moderne, tout marche par l’électricité en ce pauvre siècle du cinéma. Au lieu de cela, vous me faites part de vos impressions, vous avouez un penchant à la mélancolie, vous faites appel à ma sympathie. Elle vous est tout acquise, chère enfant, et votre confiance m’enhardit à vous demander quelque chose. Dites-moi donc de quelle arrière-grand mère ou de quelle parente inconnue de moi tenez-vous ce petit nom charmant et bien français de Sylvie ? Il est rare au Canada… Comment se fait-il que vous paraissiez avoir dix-huit ans quand, d’après mes calculs, vous devriez dépasser trente ans ? Puisque j’ose vous poser ces questions si directes, j’aurai de l’audace jusqu’au bout de ma curiosité. Pourquoi, petite fille, votre pensée s’envole-t-elle habituellement vers Montréal, précisément au moment où, de votre fenêtre, vous regardez descendre le soleil derrière les Laurentides : quand vous devez avoir sous les yeux la courbe harmonieuse de la côte de Beaupré, peut-être même la chute Montmorency et l’île d’Orléans ; quand, en tournant la tête, vous pourriez presque voir lever la lune sur les hauteurs de Lévis ? Est-ce pour admirer davantage votre ville par comparaison, ou est-ce pour regretter l’autre ? Avez-vous un amoureux dans cette grande ville bruyante et cosmopolite, ou est-ce seulement votre sœur et ses enfants que vous y suivez en imagination ?

Vous n’êtes pas obligée de satisfaire ma curiosité, ne le faites que si le cœur vous en dit ; mais pour vous y inciter et comme gage de ma discrétion, je vais vous faire une confidence qui, je le crois, vous fera sourire : votre père a été mon premier cavalier. Il ne s’en souvient probablement pas, l’ingrat, les hommes oublient vite ces choses-là, mais les femmes gardent toujours en quelque recoin du cœur le souvenir de leur premier amour.

N’allez pas croire au moins que j’ai du vague à l’âme ; il y a belle lurette que j’en ai passé l’âge. Il n’y a plus de place en moi que pour des sentiments de tout repos. Cependant, je ne suis pas tout à fait remise de l’émotion que m’a causée votre visite et, pour reprendre mon assiette, il me faut en parler avec quelqu’un qui me comprenne. Ce n’est pas madame Rivet (cette dame que vous avez vue chez moi) que je pourrais prendre pour confidente : sa jalousie est déjà suffisamment éveillée. C’est une bonne amie dont j’apprécie les grandes qualités, mais à qui je ne conte pas grand chose de mes affaires. Sa vieille amitié a des exigences de jeune amour : elle est fidèle et généreuse mais terriblement exclusive. Vous avez vu qu’elle est affligée d’un tic, une contraction des mâchoires qui pousse le menton en avant, fait cligner les yeux et craquer les muscles du cou. Ce que vous avez pris pour une insistance indiscrète est une manie qui provient en partie de ce mouvement nerveux de la tête. Elle dit toujours trois fois les mots qu’elle veut accentuer, en tiquant du menton sans retenue. Je vous citerai en exemple la sortie qu’elle m’a faite quelques minutes après votre départ :

« Comme de raison, les Carrière, les Carrière, les Carrière ont toujours eu la première place dans votre cœur, votre cœur, votre cœur. Ils vous ont négligée pendant trente ans, mais dès qu’ils daignent se remontrer, vous leur tendez les bras, les bras, les bras et vos amis de tous les jours sont négligés, négligés, négligés. On va souvent se coucher sans penser à regarder les étoiles, mais on se lève à trois heures du matin pour voir passer une comète, une comète, une comète ! »

Que pensez-vous de cette façon d’intensifier les reproches, chère belle comète ?

Afin de ne pas m’exposer, d’ici quelque temps, à ce genre d’aménité, je n’ai pas dit à mon exigeante amie que j’ai reçu de vous une si aimable lettre et encore moins que je passerais à vous écrire tout un après-midi que j’avais promis de lui consacrer.

J’ai beaucoup regretté que mon cousin Élie Dumas, sa sœur Régina et mon Alice aient été absents quand vous êtes venue. J’aurais aimé vous les présenter et aussi qu’ils m’aident à vous faire connaître notre St-Jean. Ma Régina vous aurait conduite chez nos voisins d’en face et madame Caron se serait fait un plaisir de vous laisser voir l’intérieur de la maison de vos grands-parents. Il y a dans le salon quelques restes de l’ancien ameublement : une table, un grand canapé, le piano carré, ainsi que le tapis à ramages et le papier-tenture posé par votre grand’mère il y a plus de quarante ans, ce papier que votre grand-père trouvait si laid (vieil or et café au lait) et qui revient à la mode de nos jours. Il est merveilleusement conservé grâce à cette mauvaise habitude qu’ont les bonnes gens de la campagne, sauf exception, de ne pas enlever les doubles fenêtres en été et de tenir bien closes les persiennes de la pièce de réception, pour la garder fraîche. Oui, fraîche… et humide en même temps. Le pauvre grand piano a souffert de ces précautions de ménagère mal inspirée, il a la voix enrouée et la touche dure. Malgré cela, vous auriez peut-être aimé promener sur son clavier vos petites mains si pareilles à celles de votre tante Amélie. Ensuite, on vous aurait fait remarquer les érables, plantés par votre grand-père. qui font à mon parterre un si beau champ de verdure. Votre beau-frère vous aurait attendue patiemment ou se serait décidé à vous accompagner avec votre sœur et les enfants. Vous auriez sans doute pensé à demander qu’on vous indique l’endroit où reposent ceux de votre famille, de génération en génération : vous auriez vu notre cimetière qu’on n’aperçoit pas de la route. Il est caché par le presbytère et les maisons qui entourent la place de l’église, dans un creux de terrain, tout au bord du fleuve. Chez nous, notre dernier sommeil est bercé par le bruit des vagues.

Ma Régina m’a priée de vous dire combien elle est flattée de votre appréciation de notre musique d’église. Il lui revient une part de vos éloges puisque la partie instrumentale lui est confiée. Elle ne veut pas qu’on dise qu’elle est organiste et maître de chapelle, ce sont de trop grands noms pour les modestes fonctions qu’elle remplit. Cependant, comme elle s’y applique de tout son cœur, il y paraît.

Les exercices de chant ne sont pas assez fréquents, ni aussi suivis qu’il le faudrait. Le chœur traîne et la prononciation nouvelle du latin laisse à désirer. En compensation, nous avons deux bons solistes : Joseph Frenette et Jean Leclerc. Ce dernier, surtout, joint à une belle voix de baryton un sens musical très juste et il est de plus. — ce qui ne gâte rien, — un fort joli garçon. C’est, d’ailleurs, la moindre de ses qualités En voilà assez pour aujourd’hui : j’ai peur de vous avoir fatiguée plutôt qu’intéressée.

Pardonnez à mon vieil âge et à ma grande amitié, chère mademoiselle, ce débordement de questions indiscrètes, de détails sans importance, de sentiments et de souvenirs. Mon esprit aurait voulu le contenir, mon cœur voulait tout dire à la fois.

Valérie A. Tessier

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