‹ Canadiennes d’hierChapitre 14 sur 41 · M Sylvie Carrière à M Tessier

M Sylvie Carrière à M Tessier

Québec, 25 janvier 1913

Je reviens enfin ! Vous n’avez peut-être pas trouvé le temps long depuis ma dernière lettre, vous aviez tant besoin de repos ; mais moi j’étais impatiente de reprendre le porte-plume et je n’en ai pas eu l’occasion avant aujourd’hui.

Il faut vous dire, si vous ne l’avez pas appris par les journaux, que M Gustave Berti a reçu au « Château », mercredi dernier, l’élite de la société québécoise. Elle a de nombreuses relations à Québec, ma sœur Hélène. En premier lieu, ses compagnes de couvent, ses amies de jadis la revoient toujours avec plaisir ; ensuite, la place de plus en plus importante que prend son mari dans le monde des affaires lui vaut de nombreuses invitations et lui crée des obligations auxquelles il lui serait impossible de se soustraire, sans nuire aux intérêts de Gustave, même si elle en avait le désir. Or, elle ne l’a pas, ce désir ; elle est beaucoup plus frivole, plus mondaine que moi, ma sœur aînée, ma seconde mère. Par conséquent, elle ne peut pas quitter « l’Athènes du Canada » comme on dit modestement ici, en certain milieu (qui n’est pas le nôtre, je vous en avertis) ; elle ne quitte jamais, dis-je, le bon vieux Québec sans inviter ses amis et amies, de vieille et de fraîche date, à quelque grande réception, bal ou, comme cette année, thé, bridge et sauterie.

Quoique ce genre de distraction me laisse plutôt indifférente, je n’ai pas pu me dispenser d’aider ma sœur à s’acquitter de sa fatigante tâche d’hôtesse. J’espère m’en être tirée avec grâce et dignité. Mon devoir est fait, je passe à mon plaisir.

Je me retrouve, dans votre grande salle, au plafond bas reluisant de propreté, le jour de Noël après-midi. Par les deux fenêtres, aux rideaux amidonnés de frais, pénètre la blancheur dorée d’un beau jour d’hiver. Tout reluit dans la pièce : l’argenterie du buffet, le cadran de la pendule, les vitres de la bibliothèque… Un rayon de soleil se fraye un passage à travers les plantes vertes de la serre, à seule fin de faire reluire les yeux à demi clos de votre chatte d’Espagne, qui est étendue de tout son long dans votre fauteuil. Seule, la glace de l’étagère, placée à contre-jour, doit se contenter de refléter mon visage. Je viens de mettre ma toque, je l’incline sur l’oreille droite, je fais bouffer mes cheveux sur la gauche ; je me crois seule avec la chatte, je ne vous ai pas entendue venir et je me mire avec quelque complaisance. Tout à coup, j’aperçois votre visage à côté du mien dans la glace. Vous souriez de ma coquetterie avec un grain de malice. Sans paraître le remarquer, je dis que je viens d’entendre sonner le Magnificat et que je veux être prête à partir afin de ne pas faire attendre M. Leclerc. Vous m’aidez à passer mon manteau et vous en levez le col d’un geste qui affecte d’être machinal. Vous voudriez bien que j’enfonce ma toque jusqu’aux oreilles, mais je résiste et, quand vous insinuez que je devrais emporter votre bon châle parfumé de camphre, par mesure de précaution, je juge cette précaution inutile.

La porte s’ouvre, Régina entre. Elle est revenue de l’église en voiture avec votre jeune ami, et me dit qu’il ne peut pas venir à la maison parce qu’il doit tenir sa pouliche qui est impatiente de partir. Je sors précipitamment pour ne pas faire attendre la pouliche. Madame Pellet, M Levrard, Delvina Duvallon (vous voyez que je me rappelle leurs noms) passent à ce moment sur le trottoir. Elles s’arrêtent sans vergogne pour me voir monter en voiture, en me dévisageant chacune à sa façon : l’une, béatement ; l’autre, en pinçant le bec ; la troisième, en accomplissant le tour de force de regarder à la fois ma personne et le bout de son nez.

Mon beau cavalier a préparé ma place ; sa frémissante pouliche ne lui donne pas le temps de faire des cérémonies. Il me pousse entre les deux peaux d’ours bordées de languettes bleues et rouges, se glisse auprès de moi, et nous voilà en route avant qu’il ait eu le temps d’introduire sa deuxième jambe dans la voiture. Nos bonnes commères restent plantées, stupéfaites de la rapidité de l’enlèvement, prêtes à crier au scandale.

L’élégant sleigh rouge glisse et crisse sur les traces reluisantes des voitures qui reviennent des vêpres, tiré avec entrain par Fanny, la pouliche isabelle à queue et crinière blanche et brune. Son jeune maître me confie qu’il l’a domptée lui-même, qu’elle le connaît et obéit à son moindre signe. L’été dernier, à peine âgée de trois ans, elle a gagné la coupe aux courses des Trois-Saumons. Je lui en fais mon compliment ; il m’en remercie d’un sourire, puis il fronce les sourcils et m’avoue qu’elle est un peu ombrageuse, mais qu’un mot d’encouragement suffit à la rassurer. S’il le désire, elle marche à pas mesuré comme un cheval de labour.

La fine petite bête trottait allègrement. Le gros du village était loin derrière nous. Les maisons devenaient plus espacées et plus éloignées de la route ; on voyait les deux bords de la vallée du Saint-Laurent et le fleuve nous accompagnait. J’étais transportée entre deux montagnes bleues dans un pays enchanté. L’air était vif ; le soleil déclinant faisait étinceler la neige et clignoter les yeux. Je restais sans paroles devant la beauté de ce qui m’entourait, infiniment émue et désireuse de voir durer ce moment rare. Mais la pouliche ne l’entendait pas ainsi. Littéralement, elle volait entre les balises vertes de la route, au-dessus des belles ombres bleues qui s’allongeaient sur son passage. Les guides bien en mains, mon cavalier murmurait : « doucement, la petite, doucement ! » Sa voix me berçait agréablement mais ne calmait pas la petite. Comme nous arrivions en vue de la maison de son père et qu’il me désignait des cils, si l’on peut dire, en tournant à peine la tête, les bâtiments de la ferme, Fanny, qui obéissait au moindre geste, — quand cela lui plaisait, — obliqua vivement à droite, enfila l’allée à une allure immodérée et ne consentit à s’arrêter qu’à la porte de son écurie. Il ne nous restait plus, pour l’instant, qu’à descendre de voiture. Notre ami, un peu décontenancé, m’expliqua que, s’il avait été seul, il l’aurait bien maîtrisée, mais qu’en ma compagnie il n’avait pas voulu risquer de verser dans un banc de neige ; il ajouta : « Attendez une minute, que je la mette dedans ; après, si vous voulez dire comme moi, on entrera se chauffer ».

Les cheminées lançaient au ciel bleu de longues et fines bouffées blanches qui se coloraient légèrement aux derniers rayons du soleil. Lui, tout rond sur sa Laurentide, n’attendait pour plonger que le moment où je me retournerais pour le voir jeter un pont d’or de dix-neuf milles de long sur les glaces flottantes du St-Laurent. Je montais les marches du perron à reculons pour ne rien perdre du spectacle. Toutes les fenêtres du voisinage flamboyaient et, quand la porte s’ouvrit, un pan de flamme nous précéda dans la maison. Tante Louise, qui lisait en tournant le dos à la fenêtre, se leva précipitamment, tout ahurie de cette intrusion, en laissant tomber ses Annales de la Propagation de la Foi. Pendant que son neveu me présentait et la mettait au courant de notre mésaventure, M. Leclerc, père, qui fumait tranquillement sa pipe, en bras de chemise, devant la porte du poêle, au moment de notre arrivée, s’était esquivé pour endosser son veston. J’avais retiré mes gants et je présentais mes doigts à la chaleur du fourneau lorsqu’il reparut en tirant sur ses manchettes. Comme il venait de m’entendre nommer, j’ai voulu lui épargner l’ennui d’une nouvelle présentation et je lui ai tendu la main d’un geste vif en disant :

« Bonjour, M. Leclerc. — Bonjour, mademoiselle… »

Vous auriez souri de son effarement, gros’maman. Il avait pris ma main dans la sienne et la tenait avec précaution, presque enfermée, comme s’il y avait senti battre un petit cœur d’oiseau. Après un instant d’hésitation, tout rougissant, il courba sa tête grise et mit sur le bout de mes doigts un baiser que n’aurait pas désavoué le Français le plus homme du monde. Le geste, venant de lui, n’avait rien de banal ; il n’est pas dans les habitudes canadiennes. Un peu confus de son audace, tout d’abord, il s’était vite remis et me considérait de ses yeux bleus, plus hardis de beaucoup que ceux de son fils, en souriant malicieusement. Encouragé par mon air amusé, il dit, mi-plaisant, mi-galant :

« Vous êtes-vous trouvée bien menée, mademoiselle ? J’avais averti Jean qu’il ferait mieux de ne pas sortir la pouliche : il n’a pas voulu m’écouter, comme de raison. Pour faire le faraud avec une jolie fille à côté de lui, y avait pas d’autre cheval assez fringant à l’écurie. À présent que je vous connais, j’peux pas le blâmer ; à sa place, j’en aurais fait autant. Ben, mon garçon, t’as montré ce que ta pouliche est capable de faire, j’te conseille de prendre le vieux ch’val pour reconduire mam’zelle Carrière, y pas d’danger qu’il parte en peur çui-là ».

Tante Louise tirait de l’armoire vitrée son service à thé des dimanches. Vivement la nappe a été mise, la vaisselle étalée sur la table, une assiettée de croquignoles trônant au milieu, et la bombe-bouilloire de son bec en sifflet a versé de l’eau en ébullition dans la théière de nickel. M. Leclerc, père, avait regagné sa place et rallumait sa pipe avec un tison. Tante Louise m’a débarrassée de mon manteau, l’a porté dans sa chambre et caressé de la joue en le déposant sur le pied du lit. Jean a jeté son paletot sur une chaise et nous nous sommes attablés, en tête à tête, pour boire notre thé brûlant et croquer une branche de croquignole. Tante Louise ne voulait rien prendre, pour ne pas gâter son souper, disait-elle. Elle s’est excusée de ne pas m’avoir fait passer au salon : si elle avait pensé recevoir une aussi grande visite, elle en aurait ouvert la porte d’avance ; une demi-heure suffit pour qu’il y fasse bon. Il y a longtemps qu’on se propose d’installer le chauffage à eau chaude, on retarde toujours ; à vrai dire, pour le moment, ça ne presse pas. Quand Petit se mariera, il faudra bien se décider à faire quelques améliorations. Je voyais notre Jean baisser la tête, je piquais un feu. J’ai dit pour détourner la conversation :

« Vous l’appelez « petit » ce gaillard-là, il doit mesurer près de six pieds ».

Toute surprise de ma naïveté, elle a repris avec animation :

« Mais, ça se dit tout seul, chère demoiselle, grand ou non, je l’ai élevé, sa mère est morte il n’avait pas quinze jours, c’est comme s’il était mon enfant… Étant le dernier de la famille, il a gardé en grandissant son petit nom d’amitié… Je peux bien l’aimer, allez ; si vous saviez comme il est attentionné ! La jeune fille qui l’aura sera bien chanceuse, sans vouloir rien dire de trop : un garçon qui est bon pour sa mère est bon pour sa femme. Mais… il n’est pas marieux ; c’est vrai qu’il est encore jeune, il vient d’avoir vingt-deux ans, il a le temps de changer d’idée ».

— « Ma tante, je t’en prie, change de propos », implora notre Jean et, pour prévenir toute récidive, il se leva en disant :

« M Carrière a eu le temps de se chauffer ; j’attelle le vieux cheval, puisqu’il le faut, et je la reconduis chez M Tessier. Je suis invité à souper ; soyez pas inquiets, à neuf heures je serai de retour ».

Tante Louise ne pouvait pas me laisser partir sans me montrer son salon. Elle ouvrit la porte toute grande pour m’en faire admirer les dimensions et les beaux meubles de noyer sculpté, capitonnés de crin noir, qui viennent de leur oncle le curé. Il était là, l’oncle — en peinture — dans le trumeau, le bréviaire à la main, son double menton étalé sur le rabat noir liseré de blanc.

Petit entrait prendre son paletot. La voiture était à la porte. J’ai pris congé de tante Louise et de M. Leclerc en les remerciant de leur gentillesse.

Nous avons eu le temps de nous installer confortablement dans le beau sleigh rouge. Le vieux cheval, les oreilles basses, une couverture sur le dos, tournait la tête pour voir où nous en étions de nos préparatifs et attendait patiemment l’ordre de se mettre en route. Quand vint le « marche, Castor » de son jeune maître, le brave animal donna un coup de collier dont nous avons senti douloureusement le contre-coup dans la voiture et, pour montrer sa bonne volonté, il partit au grand galop en secouant frénétiquement sa bande de grelots. On entendait ricaner la pouliche dans l’écurie. Cependant, vers le milieu de l’allée, notre Castor s’était déjà mis prudemment à l’amble et il se mit résolument au pas dès qu’il eût gagné la grande route. Le soleil était couché depuis une demi-heure, les premières étoiles s’allumaient au ciel et, comme l’a remarqué notre ami, elles ne jetaient pas beaucoup de chaleur. Le pauvre cheval s’ébrouait, toussait, toute la tête blanche de frimas. le pas court à faire croire qu’il allait s’arrêter. Le fouet était bien là, dans sa gaine, mais mon compagnon jugeait inutile de s’en servir ; il savait à qui il avait affaire.

J’avais enfoncé ma toque, je vous prie de le croire, gros’maman ; je regrettais d’avoir refusé votre bon châle ; mon mignon manchon ne me protégeant le visage que d’un côté à la fois, je commençais à craindre d’attraper mon coup de mort. Discrètement, mon cavalier servant passa un bras derrière ma tête et remonta sur mon épaule gauche la lourde couverture que je ne parvenais pas à y retenir, en disant d’une voix contenue, (contenue au point d’en paraître tendre et qui n’était peut-être que timide :)

« Si vous me le permettez, mademoiselle, je la tiendrai pour l’empêcher de glisser ».

Je « grillais » d’accepter, si je puis m’exprimer ainsi. Pour ne pas paraître trop égoïste, j’ai fait mine d’hésiter et j’ai répondu :

« Je n’ose pas, vraiment, vous imposer cette fatigue, d’autant plus que, si vous immobilisez votre main, elle va sûrement geler ».

— « N’ayez crainte, j’ai de bonnes mitaines de cuir doublées de peau d’agneau avec toute sa laine ; seulement, je serai forcé de renifler, n’ayant plus de main pour me moucher ; ce n’est guère élégant. Approchez-vous un peu plus, mettez votre tête sur… sur mon capot, vous vous en trouverez bien ».

Froidement ironique, la lune sortait d’un nuage et se piquait à la fine pointe d’une épinette pour mieux jouir de mon embarras. Je lui ai jeté un regard de défi et, résolument, j’ai caché mon visage au creux de l’épaule du… capot de chat sauvage. Il était temps : mon mouchoir n’était plus qu’une boule de glace et mes yeux se liquéfiaient.

Peu à peu, le bras charitable, fatigué d’être tendu, resserrait son étreinte et une douce chaleur m’envahissait. Castor allait péniblement au pas, mais mon esprit trottait. Les plus folles idées me passaient par la tête. Je croyais sentir battre contre ma joue le cœur de votre Jean, gros’maman, quand, en réalité, je ne pouvais percevoir que le rythme de sa respiration accentué par son reniflement continuel. Je supputais le prix de ce bienheureux capot qui me tenait au chaud par cette température sibérienne. Je me demandais combien de pauvres chats avaient donné leur sept vies pour sauver la mienne, ce soir-là, et me procurer la joie de reposer sur le cœur du plus joli garçon de la province de Québec.

En apercevant les premières lumières du village, Castor avait compris qu’il devait hâter le pas. Je m’étais redressée, mon cavalier avait retiré lentement son bras engourdi et tourné son visage de mon côté. Son bonnet de fourrure et le col de son paletot étaient couverts de givre, le sourire était figé sous sa moustache blanchie, mais ses joues, son beau nez étaient rouges et tout un firmament d’étoiles brillait entre les cils alourdis de glaçons minuscules.

Castor, en cheval d’expérience, avait décidé de ne pas nous conduire à votre porte principale, craignant, sans doute, de ne pas pouvoir tourner facilement sa voiture à cause de la coupe du trottoir. Il avait pris la montée qui mène directement à l’écurie de votre voisin où il savait trouver abri. Son maître lui avait fait comprendre qu’il devait s’arrêter un instant à la porte de service pour me permettre de descendre ; un pas de plus et nous y étions. À ce moment, M. Narcisse Duvallon, qui nous avait guettés, sortit de chez lui, sa lanterne à la main. Un jet de lumière donna dans les yeux de notre Castor qui fit un seul bond de côté, mais un bon, enfonça dans la neige molle jusqu’au poitrail et tomba les quatre fers en l’air en se débattant pour en sortir. Il entraînait dans sa chute, comme on pouvait s’y attendre, le beau sleigh rouge et ses occupants.

Le père Duvallon avait déposé sa lanterne sur le perron et riait aux larmes, la bouche fendue jusqu’à ses petits favoris frisés. D’une voix entrecoupée de joyeux râles, il se mit à crier :

« Torrieu ! mes amis, pour une culbute, c’en est une !… vous avez rien de cassé, j’espère… en v’là une manière d’arriver aux portes ! Attends, que je t’aide à dételer ta pouliche… »

Il s’essuyait les yeux du revers de ses mains bleuies par le froid, par-dessous la visière de son « casque à palettes ». Son gros ventre lui sautait au menton.

Nous n’avons pas été lents à nous remettre sur pied. J’ai secoué la neige de mon manteau et glissé à l’oreille de Jean :

« N’en parlons pas, ce soir, à madame Tessier ».

Comme j’entrais dans le tambour, j’entendais le bonhomme, qui n’avait pas fini de rigoler, dire en graillant :

« Si vous étiez « eusses » morts là ! »

Voilà, chère bonne amie, la relation exacte de ma petite aventure. Je suis bien sûre que vous en avez appris le dénouement tout de suite après mon départ : les Duvallon ont dû s’empresser d’en régaler le voisinage. Je tenais à vous en faire connaître toutes les circonstances afin que vous deviniez ce qu’il me reste à vous dire et pour m’en faciliter l’aveu.

Gros’maman, je l’aime !

Sylvie

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