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M Tessier à M Sylvie Carrière

St-Jean-Port-Joli, 1 février 1913

Vous aviez raison de dire, ma chère enfant, que j’ai été imprudente. Vous ne me le reprochez pas, mais, moi, je me juge sévèrement. À soixante-huit ans, être moins clairvoyante qu’une jeune fille de vingt-deux ans, c’est humiliant pour la vieille grand’mère !

J’ai de bonnes excuses : je voulais vous recevoir de mon mieux, rendre votre court séjour dans notre cher St-Jean aussi agréable que possible. Vous l’aviez vu par un beau jour d’été, je désirais vous donner une idée de ses plaisirs d’hiver et procurer en même temps à mon Jean la satisfaction de faire voir à une personne capable de les apprécier en connaisseuse la fine petite bête dont il est fier et son joli sleigh rouge garni de ses robes de fourrures. J’étais loin de penser que votre promenade prendrait cette tournure extraordinaire et provoquerait tant de commentaires, commentaires dont il ne faut pas exagérer l’importance d’ailleurs. Ce qui m’inquiète, c’est l’aveu que vous me faites en terminant.

Inutile de vous dire que ce n’est pas notre jeune ami qui m’a mise au courant du qu’en dira-t-on, il a bien trop de délicatesse pour cela. Quand il est venu, le premier de l’an, s’informer de votre santé, il n’a pas fait la moindre allusion à ce que je savais aussi bien que lui. J’ai imité sa réserve. Il y avait, ce jour-là, trop de monde à la maison, et vous ne m’aviez encore rien dit : j’attendais votre version pour me former une opinion sur la portée de l’incident.

Vous avez eu raison de prévoir qu’il y aurait du bruit dans notre Landerneau. Non seulement, on s’est amusé de votre petit accident, mais encore on s’est demandé, dans le voisinage de notre Jean, ce que vous alliez faire chez son père, le jour de Noël dans l’après-midi. À la campagne, quand un jeune homme conduit, en grand appareil et par un beau jour de fête, une jeune fille chez ses parents, on est porté à croire qu’il est question de mariage entre eux. Il l’emmène visiter « les lieux », comme on dit, afin que l’accord puisse se faire en toute connaissance de cause et que l’union projetée ne manque pas « aux arrangements ».

Aussitôt après votre départ, ce jour-là, les petites Bellanger sont allées aux informations. Elles n’ont pas eu de peine à faire parler tante Louise qui était encore toute chaude d’admiration pour votre belle façon et votre manteau de seal. Pour s’excuser de son enthousiasme, elle a dit en riant, désignant le père Leclerc du doigt :

« Ce vieux fou-là n’a pas pu s’empêcher de lui baiser la main. Il est vrai que la demoiselle a des mains comme il n’y en a pas beaucoup : on voit bien qu’elle est pas accoutumée à la grosse ouvrage ».

Il y a eu aussi les remarques plus ou moins malicieuses des commères — des deux sexes — qui ont vu Jean faire le « bras croche ». Autrefois, à la campagne, c’était l’attitude obligée des mariés qui revenaient, en voiture, de leur messe de mariage. L’usage s’en perd, on adopte de plus en plus les manières de la ville ; mais, de nos jours, en hiver, il arrive souvent qu’on voie passer des couples ainsi enlacés. L’obligation de se garantir du froid justifie cette pose familière. Il n’y a rien là que de très ordinaire, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Ce qui a fait jaser, c’est la surprise ; on vous voyait pour la première fois ; c’est votre élégance, c’est la parfaite convenance de votre taille à celle de votre cavalier. Madame Pellet a demandé tout naïvement à Régina :

« Dites-moi donc, mam’zelle Régina, mame Tessier a-t-elle l’intention de faire un mariage entre ces deux-là ? »

C’est ce mot magique « mariage » qui est venu à l’esprit de tous ceux qui vous ont vus passer. Moi-même, en vous regardant partir, j’ai dit à Alice, qui était à la fenêtre avec moi :

« Quel beau couple ! Comme ils sont bien assortis ! »

Chère fille, j’hésite à vous rapporter les taquineries que mon Élie et Joseph Frenette ont servies à notre jeune ami pour son dessert, le jour des rois. Réflexion faite, puisque j’ai beaucoup à me faire pardonner, je vous dois une confession générale. Je tiens à vous dire, toutefois, que ce sont propos en l’air et qu’ils n’iront pas plus loin.

Les compères ont fait semblant de croire que votre petite aventure n’était pas due au hasard, que Jean l’avait préparée afin d’être le plus longtemps possible en votre compagnie.

Votre nom n’avait pas été prononcé, mais tout le monde pensait à la reine que vous auriez été à ma table, ce jour-là, et à la promenade mouvementée qui défrayait, depuis 15 jours, la conversation des gens de la paroisse. Joseph Frenette savourait sa bonne salade de fruits et semblait à cent lieues de toute autre préoccupation lorsqu’il parut soudainement frappé d’une idée. Il se mit à dire :

« J’y pense, là, Jean… ta pouliche, tu prétends être capable de la mener et ramener à volonté… dans ce cas-là, c’est ta faute si elle a enfilé l’allée au lieu de passer tout droit devant chez vous ».

Avant que notre petit gars, estomaqué, ait eu le temps d’avaler sa bouchée. Élie, à son tour, attaquait :

« Ton père badinait, aussi, quand il t’a conseillé d’atteler le vieux cheval ; il ne fallait pas le prendre au mot. Vous avez cinq chevaux à l’écurie, il était facile d’en trouver un qui a le pas un peu plus long. Ça t’aurait exempté de retourner chez vous à pied et de laisser Castor en pension chez le père Duvallon. Avoue donc que tu voulais prolonger ta promenade sentimentale au clair de lune ».

Et Joseph revenait à la charge :

« Tu fais bien de te pousser, Jean ; si j’avais tes moyens, moi, je n’céderais pas ma place à d’autres ».

Et mon Élie, le bout du nez frétillant, renchérissait :

« Ce que tu as de mieux à faire, à présent, mon garçon, c’est de battre le fer pendant qu’il est chaud ; monte à Québec faire la grand’demande ».

Impitoyable, Joseph ajoutait d’une voix suave :

« Tu as justement besoin de quelqu’un pour aider ta tante à traire les vaches… »

Je leur faisais signe de se taire, de ne pas insister, mais vainement : ils étaient lancés. Notre Jean, une légère rougeur aux tempes, avait souri au début ; mais, à la fin, il était sérieux comme un pape. J’étais fatiguée, mécontente ; la dernière bouchée dans le bec. j’ai levé la séance pendant que mes deux haïssables tiraient le bouquet en s’écriant allegro vivace :

— On ira danser à ses noces, pas ? Joseph.

— On ira si on est invité.

— Si on n’est pas invité, on ira en survenants.

J’ai emmené Jean dans la grande salle, avant la fin de la dernière fusée. Ils ont eu toute liberté de se réjouir, tout en fumant, du succès de leur petite comédie.

J’ai demandé pardon à mon jeune ami de lui avoir attiré. — bien involontairement, Seigneur ! — ces propos déplacés. Il ma répondu gentiment :

« Il n’y a pas d’offense, madame. Soyez tranquille, je peux endurer les plaisanteries plus ou moins bien intentionnées de mes amis sans sortir de mon caractère. Ils auraient voulu être à ma place, c’est aisé à voir. Tout ce que je demande, c’est que ces propos ne parviennent pas aux oreilles de M Carrière : elle pourrait croire que j’y suis pour quelque chose. Pour moi, je suis content, je ne donnerais pas mon après-midi de Noël pour bien de quoi. »

J’ai souri et laissé tomber le sujet. J’avais mon « Chanteclerc » tout prêt. Jean alla dans l’entrée glisser le volume dans la poche intérieure de son désormais fameux capot de chat, revint s’asseoir en face de moi, dit quelques mots de la température en regardant distraitement au dehors, puis s’absorba dans ses pensées au point de n’avoir plus conscience de ma présence. La voix moqueuse de Joseph Frenette le tira de sa rêverie :

« Voyons, voyons, Jean, c’est pas poli ce que tu fais là, mon vieux. Demande pardon à madame Tessier, remercie-la de son bon dîner et viens-t-en chanter les vêpres ».

J’ai tout dit ; du moins, je le crois. Je voudrais bien avoir épuisé le sujet et qu’il n’en soit plus question. J’espère que mon imprudence n’aura pas de conséquences graves ni pour vous ni pour d’autres. Soyez raisonnable, ma petite Sylvie. Je conçois que vous ayez eu un moment d’émoi, que votre esprit ait trotté, excité par le piquant de l’aventure ; mais vous avez eu le temps de vous ressaisir depuis plus d’un mois que vous êtes retombée dans votre milieu. « Loin des yeux, loin du cœur », dit le proverbe. Vous n’avez pas la romanesque veuve Tessier, là, pour faire le pont entre vous et votre bel ami, vous pouvez mieux mesurer la distance qui vous sépare de lui. C’est bien dommage qu’elle soit presque infranchissable : il est digne d’être aimé d’une reine !

Faites vos réflexions, chère enfant. Si, malgré tout, vous persistez dans vos dispositions présentes, confiez-vous à votre bon père. Il doit être meilleur juge que moi en matière de convenances. Mon long séjour à la campagne m’a appris à ne pas leur accorder assez d’importance, peut-être, à considérer le mérite personnel des gens plutôt que leur rang social. Votre père vous aime, il sera indulgent et saura mettre les choses au point. Ce sera un grand soulagement pour moi de le savoir au courant de ce qui s’est passé.

Votre amie sincère,

V. A. Tessier.

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