M Tessier à M Sylvie Carrière
St-Jean-Port-Joli, 10 avril 1913.
Oui, chère fille, je vous trouve un peu folle, un peu exaltée, mais bien gentille tout de même. J’ai compris que la belle Régina vous a mise au courant de mes craintes exagérées ou ridicules et que vous avez voulu jouer le rôle d’un rayon de soleil : chasser mes idées noires, me distraire par votre manière gaie de dire les choses sérieuses et par le grand sérieux avec lequel vous dites vos petites blagues. Avec l’aide de Dieu et du docteur Simart, vous avez pleinement réussi. Me voilà encore une fois sur pied et rassérénée pour quelque temps.
On a bien fait, ma petite fille, de ne pas emmener me voir M. René Bazin. Ce n’est pas moi qui aurais pu faire honneur à la province de Québec et à St-Jean-Port-Joli par ma présence d’esprit. J’aurais été trop intimidée pour parler sensément. Par exemple : je sais que « La Terre qui meurt » est celui de ses romans qui a le plus de portée et de valeur littéraire ; j’aurais été assez sotte pour lui dire que je préfère « la Sarcelle bleue ». Je sais aussi qu’il n’aurait pas pu s’attendre à voir des tableaux de maîtres aux murs de mon salon ; mais il aurait eu envie de rire des agrandissements au crayon des portraits de mes pauvres parents. J’aurais eu honte de mes souvenirs de famille et je lui en aurais voulu à cause de cela. J’ai trop conscience de mes lacunes, — si je puis m’exprimer ainsi, — et je suis trop timide pour désirer recevoir de ces visiteurs extraordinaires ; mais j’aurais bien aimé entendre parler tous ces messieurs de la Mission française. J’ai lu leurs discours dans les journaux et les larmes m’en venaient aux yeux. C’est mère supérieure et toutes nos autres religieuses qui auraient été heureuses de les voir et de les écouter, elles sont si fières de leur beau pays et de ses hommes de talent ! Savez-vous une chose ? On ne leur fait pas plaisir en parlant contre leur gouvernement. C’est tout juste si elles ne l’approuvent pas de les avoir persécutées.
Passons maintenant à vos petites affaires personnelles. Vous avez réponse à tout, chère fille, et vos arguments sont convaincants, quand on n’y regarde pas de trop près. Je vous approuve de vouloir garder secret, quelques mois encore, celui qui doit emporter, selon vous, les dernières hésitations. Ceci posé, permettez-moi de vous dire que vous attachez une importance exagérée à la question pécuniaire. Je comprends que, dans l’incertitude où vous êtes des sentiments de notre jeune ami, vous soyez un peu nerveuse et portée à ne voir la situation que d’un côté : le vôtre.
Mettez-vous, un peu, à la place de l’autre partie, vous verrez que le problème se pose de façon différente et votre jugement y gagnera en sûreté. Regardez : vous trouvez tout naturel qu’on puisse, sans aimer l’argent pour lui-même, être sensible aux avantages qu’il procure, puisque vous êtes si heureuse d’en avoir et que vous comptez sur votre dot pour aplanir les difficultés. Cependant vous exigez de notre Jean un amour qui ne tienne compte d’aucune considération extérieure. Je me tromperais fort si notre beau garçon avait jamais eu l’intention d’épouser une jeune fille uniquement pour son argent ; il a l’air satisfait de la part qui lui est faite, et le cultivateur, le vrai, obéit, même quand il ne s’en rend pas compte, à des motifs qui peuvent paraître mesquins aux yeux des profanes, mais qui sont d’un intérêt infiniment supérieur à la question de gros sous, ou du moins qui ne s’y rapportent qu’indirectement. Il sait, d’instinct, ce qui peut être favorable ou nuisible à la prospérité de sa terre et au maintien des traditions familiales.
Ce n’est pas difficile de vous aimer, Sylvie, vous avez ensorcelé tout le monde ici ; comment Jean pourrait-il résister à l’attrait que vous inspirez, surtout quand il se sentira aimé ? Je suis sûre que vous plaisez aussi à ses parents. Mais la « terre » sera présente aux arrangements et elle est jalouse ; elle se méfiera de la jeune fille élevée trop délicatement et craindra d’être négligée ou abandonnée. Auguste Leclerc est cultivateur dans l’âme, conscient et content de l’être. Il n’a pas toujours été de la Croix de saint Louis, mais il a toujours eu le sentiment très vif de son devoir envers le bien paternel. Quand venait le temps des labours, il était à son poste ; quand les foins étaient bons à faucher, le dix juillet, il n’attendait pas la fête de la bonne sainte Anne pour commencer de les faire. Levé avant le soleil, il travaillait au clair de la lune et des étoiles, s’il le fallait, tant que la dernière gerbe n’était pas engrangée, le dernier minot de patates entré dans la cave. À l’heure qu’il est, non seulement il conserve la direction des travaux, mais il veut encore mettre la main à la besogne, malgré son âge et ses rhumatismes. Chaque printemps, régulièrement, il se donne un tour de rein parce qu’il se force à ouvrir la saison lui-même, à labourer au moins les premières planches. C’est à cause de cet attachement au sol qu’il n’a pas hésité à retirer Jean du collège quand il a cru que l’intérêt de sa terre l’exigeait ; et c’est parce que Jean chasse de race qu’il s’est conformé de si bonne grâce à la décision paternelle. Prions saint Isidore, ma petite fille ; c’est lui qu’il faut amadouer.
Je vous ai dit que Auguste Leclerc a des défauts… qui n’en a pas ? Je ne veux pas que vous ayez des doutes sur son honorabilité. Bon catholique et charitable, on n’en parle pas ; il est au premier rang de ceux qui donnent bonne mesure en vendant leurs produits ; il paie sa dîme sans se faire tirer l’oreille et, ce qui est encore plus rare, en temps d’élections, on n’a pas besoin de le réchauffer pour le faire voter. Il y a eu un temps, d’ailleurs, qu’il se réchauffait bien tout seul ; sans être un ivrogne, il ne « crachait pas dedans », comme on dit. Mais, depuis le terrible accident arrivé à son fils Pierre, il est sobre comme un juge (comme un juge sobre) et vous n’aurez pas besoin de porter la croix de tempérance dans sa chambre pour le faire persévérer dans ses bonnes résolutions.
Notre beau gars, lui, fait du sucre à profusion par le temps qui court. Il paraît que les érables coulent comme dans les bonnes années. Tante Louise a donné cette intéressante nouvelle à Régina, dimanche, au sortir de la messe.
Elle a bien hâte, tante Louise, que « Petit » revienne de la sucrerie ; il est sujet à s’enrhumer et elle craint toujours pour sa santé. Heureusement, dit-elle, qu’il a un bon engagé, Daniel Robichaud, c’est tout ce qu’il y a de plus fiable et de plus dévoué. Mais, quand il y a de la presse et qu’ils sont obligés de faire bouillir la nuit pour ne pas perdre d’eau d’érable, il faut bien que Jean veille à son tour. Ces cabanes à sucre, on voit le jour à travers, le vent y pénètre facilement et il y a de la boucane ! Dire que vous seriez prête à passer des années, avec le mari de votre choix, dans de telles conditions, vous êtes vraiment héroïque, ma petite fille. Vous méritez bien que votre gracieuse image hante, dès maintenant, la maisonnette dans les bois. Durant ces nuits blanches où il doit surveiller l’ébullition du précieux liquide, le souvenir des moments agréables passés en votre compagnie doit conforter notre Jean ou je me trompe fort. Je ne parle pas à la légère : le jour même de son départ pour St-Aubert, nous avons eu la preuve que vous occupez sa pensée. Élie sortait du bureau d’enregistrement, le mardi de Pâques, vers dix heures, comme il passait en traîneau avec son engagé et ses ustensiles de sucrerie. Votre vieux Castor était dans les brancards, l’air honoré d’être encore de service. C’est justement la bonne bête qu’il faut pour courir les érables. Comme il se hâtait lentement, à l’accoutumée, Élie a eu le temps de dire à notre ami sans l’obliger à s’arrêter :
« Du train que vous allez, vous n’commencerez pas d’entailler aujourd’hui. »
Et d’en recevoir cette réponse révélatrice de son état d’esprit :
« Oh ! rien ne presse, j’aime faire durer mes promenades sentimentales. »
Il a sur le cœur, c’est le cas de le dire, les taquineries du jour des rois.
Je vous en ai dit assez, j’espère, pour que votre imagination vous promène dans les grands bois avec le doux objet de vos rêves. Je voudrais qu’elle vous fasse entendre le murmure de l’eau qui prend son cours sous la croûte de glace et la voix fraîche de la sève qui dégouline de la blessure des érables. Les merles sont arrivés !
Sur ce, ma chère Sylvie, je vous laisse à vos méditations. J’ai fait mon possible pour qu’elles soient agréables.
Votre veuve Tessier