M Sylvie Carrière à M Tessier
Québec, 30 mars 1913.
Je ne vous savais pas souffrante, pardonnez-moi de vous avoir fait languir. Si j’ai hésité à vous donner ma troisième raison d’envisager l’avenir avec confiance, ce n’était pas pour piquer votre curiosité et pas davantage parce que je doute de votre discrétion. Cependant, c’est un bien gros secret que je vais vous confier et vous comprendrez, sans que j’y insiste, la nécessité de ne pas le divulguer pour l’instant.
J’ai une dot, chère madame. Je suis bien persuadée que notre jeune ami ne se laisserait pas influencer par une semblable considération, mais je veux m’épargner jusqu’à l’ombre d’une inquiétude à ce sujet. S’il doit m’aimer, il faudra que ce soit de façon absolument désintéressée et, de plus, que j’en sois sûre.
C’est un petit héritage que je tiens de ma pauvre maman. Papa l’a placé avantageusement et n’a jamais voulu en distraire un sou ; il a fait boule de neige depuis douze ans. J’avais presque oublié son existence. C’est en comptant mes atouts que je me le suis rappelé. Je ne suis pas dépensière, mes goûts sont modestes, nous vivons retirés et très simplement dans notre vieille maison des remparts qui date du temps des Français, à ce qu’on dit, et même qui aurait été habitée par Montcalm. À part un très beau canapé, un bureau ancien que maman avait apportés de la maison paternelle, et un secrétaire de palissandre qui vient en droite ligne de Paris, le mobilier est de style Confédération et n’a pas été renouvelé depuis le mariage de mes parents. Cati épingle encore, deux fois par année, sur le tapis du salon, de vénérables rideaux contemporains de l’ameublement ou peu s’en faut.
Si le vil métal n’a pas beaucoup occupé mon esprit jusqu’à présent, j’en fais grand cas dans les circonstances actuelles. Quel bonheur ce sera de ne pas paraître au contrat les mains vides ! Je ne craindrai pas que le mariage manque aux arrangements. Les parents de Jean qui, eux, ne seront pas amoureux de moi, pourraient, à juste titre, s’inquiéter du surcroît de dépense que leur occasionnera l’entrée, dans leur maison, d’une jeune dame de la ville. Je suis convaincue que l’apport d’une dot assez considérable peut faciliter les choses.
De mon côté, chère gros’maman, je ne vais pas au hasard. Grâce à la pouliche, je connais « les lieux ». Grâce au vieux cheval, je connais les capacités calorifiques d’un capot de chat sauvage, quand il y a un beau garçon dedans, surtout. Comme système de chauffage pour une grande maison, j’admets que c’est insuffisant, même si l’on y ajoute, pour l’ordinaire et pour réchauffer les vieux qui ont passé l’âge de l’amour, un bon gros poêle à trois ponts. Tante Louise m’a fait part de leurs intentions à ce sujet et des changements qu’ils se proposent d’effectuer quand « Petit » se mariera. Comme j’aurai les moyens d’en payer les frais, on me permettra peut-être d’aménager à mon goût les pièces destinées au jeune ménage. Je me propose de transformer le salon en « living room », d’ajouter aux beaux meubles anciens quelques fauteuils modernes, un tapis, des rideaux frais, quelques coussins, des abat-jour… même de porter respectueusement le portrait de Léon XIII dans la chambre de tante Louise et, dans celle du père Leclerc, la croix de tempérance qui orne un pan du salon. Je garderai le curé Boissonnault, il fait bien dans le trumeau. Si je me rappelle bien, deux cabinets d’égales dimensions s’ouvrent sur le salon. Rien de plus facile, en déplaçant seulement une cloison, que de les transformer en une grande chambre à coucher avec salle de bain contiguë. Rien n’empêchera d’en installer en même temps une autre. à l’étage supérieur. Tout le monde s’en trouvera bien. Vous savez par expérience, chère madame, qu’il est possible, à relativement peu de frais, de se donner, à la campagne, tout le confort de la ville puisque, depuis longtemps, votre maison en est pourvue.
Enfin, dernière et suprême extravagance, je pourrai me payer le luxe d’une jeune et robuste servante qui déchargera tante Louise d’une bonne partie de sa besogne, devenue trop lourde pour une personne de son âge et qui le serait trop, pareillement, pour une commençante inexpérimentée telle que moi. Voyez-vous les difficultés se disperser comme par enchantement ? Qu’il m’aime seulement ! Je me charge du reste.
Si vous êtes fatiguée, chère gros’maman, gardez-vous en pour demain ; je n’ai pas encore fini de vous entretenir de mes petites affaires.
Apprenez que nous avons été invités, papa et moi, à aller passer la semaine de Pâques à Montréal et que nous avons décliné l’invitation. Papa a donné comme raison qu’il souffre de rhumatisme et moi, que je ne veux pas le quitter quand il est malade. Je vous dirai que ses douleurs lui laissent beaucoup de répit. Ma vraie raison, à moi, de ne pas vouloir m’éloigner de Québec en ce moment, c’est que je ne veux pas ajouter soixante lieues à la distance déjà trop grande qui me sépare du pays de mon âme.
Hélène est dans la jubilation et voudrait nous faire partager son bonheur. Elle attend la visite d’un Académicien, conférencier de l’Alliance française. Je croyais qu’elle était rassasiée « d’immortalité » depuis le Congrès de la langue française, l’été dernier ; mais non, elle en redemande. J’y pense, gros’maman, on aurait dû conduire M. René Bazin chez vous quand on l’a promené à travers la province, puisqu’on voulait absolument l’épater. Il aurait vu une belle vieille dame qui trouve le moyen, tout en étant profondément Canadienne, d’être Française de cœur, d’esprit et de manières, et il aurait ajouté un paragraphe enthousiaste à son sympathique et indulgent compte-rendu de la « Mission française au Canada », paru, l’automne dernier, dans la Revue des Deux-Mondes.
Tous les hommes éminents venus à Montréal depuis dix ans ont au moins passé par le salon de M Berti, quand ils ne sont pas devenus ses hôtes pour quelques jours ou pour quelques semaines. Elle va les cueillir à la gare, accompagnée de son mari, cela va sans dire ; mais c’est elle qui fait les honneurs de la ville à ces messieurs et donc tous les frais de la conversation. Elle vous a une aisance, un aplomb qui me confondent. Gustave, lui, perd toute sa faconde de businessman ; il est encore plus intimidé que moi en ces occasions. À table, il ne desserre pas les dents, même pour manger. Il sourit en levant les sourcils, il a l’air de goûter les mots spirituels et la nourriture par la même pression de la langue sur le palais, ou bien il paraît absorbé par quelque grave problème. Je suis convaincue que les enthousiasmes littéraires de sa femme l’ennuient profondément ; mais son petit amour-propre y trouve son compte. Je vous dirai, gros’maman, que je préfère écouter les conférenciers développer leurs idées, à l’aise et sans interruption, dans leurs causeries publiques, que de les entendre répondre à un interrogatoire, en société. Et puis, je vous avoue que je goûte mieux le charme de leur langage quand je ne crains pas d’être mêlée à la conversation.
Il faut des femmes comme ma sœur pour faciliter les relations entre la mère patrie et le Canada, il en faut une par ville : c’est assez. Il faut aussi de braves femmes d’habitants et en bien plus grand nombre pour conserver à la province de Québec sa physionomie française. Moi, j’aurai de l’assurance pour recevoir les visiteurs de marque dans quinze ans, quand je serai entourée d’une douzaine de têtes brunes et blondes qui seront ma joie et mon orgueil. J’aurai pleinement conscience alors d’avoir fait de mon mieux pour perpétuer le « miracle canadien ». On mettra notre portrait dans les journaux : Jean aura les jumeaux sur les genoux ; moi, le petit dernier dans les bras ; votre filleul portera son brassard de première communion. Au-dessous, on lira : « Belle famille canadienne ». C’est la grâce que je me souhaite, gros’maman.
En voilà assez pour aujourd’hui. Je vous ai fait sourire, vous me trouvez un peu exaltée, même un peu folle. Je ne vous en veux pas pour cela.
Votre petite Sylvie vous remercie de vos bons souhaits de fête et vous embrasse affectueusement.
S. C.
P. S. — Quand vous pourrez écrire sans vous fatiguer, chère madame, parlez-moi de lui ; quand vous le verrez, parlez-lui de moi.