M Sylvie Carrière à M Tessier
Québec, 5 mai 1913.
Je suis sûre que M. Jean Leclerc est allé, dès son retour, rendre compte de sa mission et vous porter nos remerciements, comme nous l’en avions prié. Cette certitude m’a permis d’attendre, pour vous écrire, d’avoir mis un peu d’ordre dans mes idées, puisque j’ai pris l’habitude, non seulement de vous raconter les incidents de mon petit roman, mais encore de vous confier mes impressions, d’ouvrir mon cœur à deux battants. Il est débordant de joie en ce moment. Grâce vous en soit rendue !
Toutefois, cette visite que vous m’aviez promise et qui paraissait si certaine, un moment, — un moment qui m’a paru long et qui a, quand même, duré une partie de l’après-midi, — j’ai cru que je ne la recevrais pas et qu’on me faisait courir le poisson d’avril de la plus cruelle façon. Quand elle est enfin venue, savez-vous à qui je dois l’heureuse tournure de cette rencontre pourtant si bien préparée par vous ? À la personne qui semble la moins faite pour comprendre les choses sentimentales, à ma bonne Cati. C’est elle qui, à son tour, a été l’instrument de la Providence. Décidément, dans les affaires de cœur, les femmes ont plus de flair que les hommes ! Le beau Jacques Carrière, lui, en est encore à se douter de quoi que ce soit. Il se préparait à partir pour son bureau, mardi matin, quand votre lettre est arrivée. J’ai attendu qu’il soit sorti pour la décacheter. Le cœur me battait avant de l’ouvrir ; elle venait si tôt après votre dernière que je devinais une nouvelle extraordinaire. Vous ne me disiez pas, au juste, quel jour viendrait le visiteur tant désiré, mais immédiatement j’ai commencé de l’attendre d’une minute à l’autre. J’avais pourtant compris qu’il se présenterait dans l’après-midi ; c’était plus fort que moi. Je ne tenais pas en place. La sonnette me donnait sur les nerfs et Dieu sait si elle a carillonné dans le courant de la matinée. Tous les vendeurs de fruits et de légumes, les arrangeurs de parapluies, les affileurs de couteaux, tous les « quêteux » de la ville s’étaient donné le mot, je crois, pour venir tirer le cordon. Le doux temps les faisait tous sortir. Ce jour-là, en effet, le printemps faisait son entrée solennelle dans sa bonne ville de Québec. Les bourgeons éclataient, les oiseaux chantaient, un recueillement de Fête-Dieu planait dans l’air qui sentait l’eau d’érable. Dans la maison, il faisait une chaleur insupportable, même en tenant toutes les fenêtres ouvertes. Papa avait dit en sortant : « Laissez le calorifère s’éteindre ; si le temps se refroidit vers le soir, il y aura toujours la ressource de faire du feu dans la grille de la salle à manger ou dans celle du salon. »
Vers midi, j’avais réussi à reprendre mes esprits et c’est très posément qu’au dîner j’ai dit à papa que vous m’annonciez la visite d’un jeune homme, rencontré chez vous à Noël, qui devait nous apporter de la tire d’érable faite par lui mais offerte par vous… pour nous sucrer le bec, ai-je ajouté en riant. Il s’est écrié :
« Elle doit être bien bonne ! il y a longtemps que je n’en ai mangé venant directement de la « cabane »… M Tessier nous gâte… elle est vraiment très aimable ».
Je pensais en moi-même : elle l’est encore plus que tu ne le crois, va, pauvre papa, mais je me suis bien gardée de le dire. J’avais hâte qu’il parte afin de reprendre le cours de mes agréables pensées.
Je parlais tout haut dans ma chambre, en passant ma robe de foulard bleu à pois blancs, en mettant la dernière main à ma toilette. Je composais un marivaudage — demandes et réponses — des plus agréables, qui finissait par une proposition de mariage. Il était bien deux heures quand j’ai sursauté au centième coup de sonnette de la journée. J’entendais Cati — poum, poum, poum — aller ouvrir en grommelant, puis monter l’escalier en s’arrêtant à chaque marche pour souffler. Elle portait avec précaution un paquet qu’elle déposa sur la table de chevet en disant :
« Un livreur d’épicier que j’connais pas me l’a mis dans les mains, puis il s’est sauvé aussi vite qu’il était venu ; moi, je pense qu’il s’est trompé de porte. »
Du premier coup d’œil, j’avais vu, écrit de votre main, dans un coin du colis : « Politesse de M. Leclerc. » Toute ma joie s’était envolée. J’eus à peine la force d’articuler :
« C’est de la tire que M Tessier nous envoie, mets-la dans la glacière. »
Cati n’avait pas eu le temps de tourner le dos que je m’étais jetée à plat ventre sur mon lit. J’étais si déçue, si malheureuse que je ne pouvais même pas pleurer. Mon cœur battait à grands coups, puis s’arrêtait. Je prenais de grandes aspirations pour le remettre en marche et je soupirais encore désespérément deux heures après, lorsque Cati vint tout doucement m’appeler :
« Mam’zelle, mam’zelle, il y a un monsieur en bas qui voudrait vous voir. Il dit qu’il est envoyé par M Tessier. Je l’ai fait passer au salon. »
Cette fois, je n’avais pas entendu sonner et je faillis m’évanouir de surprise. Cati bougonnait :
« J’me demande pourquoi vous êtes changée comme ça. Êtes-vous malade ? Y vous mangera pas ! Si ça a du bon sens d’être gênée de même ! Pincez-vous un peu les joues… »
Il était là, debout, tremblant de timidité, je lui tendais une main glacée qu’il touchait à peine et il s’asseyait tout au bord du fauteuil que je lui indiquais, les deux genoux sous son chapeau. Moi, je claquais des dents. Je vous prie de croire que la conversation ne fut pas, d’abord, très animée. Je venais de m’informer de votre santé pour la troisième fois et, pour la troisième fois, il me répondait, la voix enrouée : « Elle va très bien, je vous remercie », lorsque Cati fit son entrée avec une brassée de bois, des copeaux, dans un coin relevé de son tablier, un numéro de l’Événement, et se mit en frais de faire du feu dans la grille en disant à part soi :
Qui est-ce qui aurait dit que le temps se couvrirait si vite, y faisait si beau soleil à matin. Une p’tite « attisée » peut pas faire de mal.
Cric ! elle frottait une allumette, crac ! la flamme dévorait le journal, s’élançait haute et claire, et l’audace de Cati montait en même temps. Elle s’adressa d’abord à moi, puis à la visite :
« Ça va vous donner des couleurs ; par exemple, vous mettrez pas de temps à avoir trop chaud… Vous feriez mieux d’ôter votre pardessus, monsieur. »
Notre Jean s’en défendait, il n’était pas venu pour longtemps. Je m’enhardis à mon tour, j’osai dire… avec élan :
« Je vous garde, je veux vous présenter à mon père ; vous souperez avec nous. »
Cati insistait :
« Bon ! donnez-moi votre chapeau pendant que vous y êtes, j’vas accrocher votre butin dans le passage. »
Lorsqu’elle revint avec le thé, dix minutes après, elle avait repris son attitude de domestique bien stylée. Nous étions assis confortablement dans nos fauteuils, le même reflet rosait nos visages et une agréable causerie était engagée qui ne devait rien à Marivaux. Il circulait dans la pièce un tout petit, tout timide bonheur qui me donnait les plus belles espérances et donnait à notre beau Jean beaucoup plus d’assurance. C’est à un jeune homme en possession de tous ses moyens que papa serra cordialement la main, une demi-heure plus tard. J’ai vu son étonnement admiratif ; il ne s’attendait pas de le trouver aussi bien de sa personne. J’étais heureuse à étouffer. Quelle réaction après l’angoisse de l’après-midi ! Papa s’étant mis tout de suite en frais d’amabilité, j’en ai profité pour aller voir à la cuisine ce qu’il y aurait à manger. Cati, un peu nerveuse, se montra froissée de mon ingérence ; elle me répondit brusquement :
« Seigneur ! vous avez pas coutume de crever de faim. J’ai un soufflé aux légumes, du veau froid, une salade. Si vous le voulez absolument, il y aura de la soupe ; il en restera pas pour demain, mais c’est égal. Si le p’tit habitant en a pas assez, il ira manger chez eux. »
— Et pour le dessert, Cati ?
— Des confitures, un gâteau et pi, la « fameuse » tire, donc, il faut qu’il y goûte… retournez à votre salon ; tiens ! vous allez savater vot’ robe en rôdant autour du poêle.
Je tournais autour, non pas du poêle, mais d’une question que j’ai fini par poser, tout bas :
— Le trouves-tu beau, Cati ?
Elle a penché la tête.
— Pas trop laid… mais votre papa était plus beau, étant jeune.
J’entendais marcher mes deux hommes à l’étage supérieur ; Papa faisait visiter sa maison à notre visiteur. Il est content d’avoir réussi à la moderniser sans lui enlever son caractère ancien.
Àtable, dès le potage, le beau Jacques a causé avec entrain. Il a félicité notre jeune ami d’avoir choisi la meilleure part, c’est-à-dire la vie saine et indépendante de la campagne ; d’avoir compris que rien ne vaut mieux pour être heureux que d’être attaché au sol par de fortes racines ; que rien n’ennoblit la vie comme de se sentir le gardien de traditions séculaires qu’il faut transmettre à son tour. Il devenait lyrique, citait Virgile et Victor Hugo et, gaiement solennel, il a terminé son envolée par un conseil amical :
« Jeune homme, méfiez-vous de la politique. Il n’y a pas de danger immédiat, vous êtes encore jeune, mais si, plus tard, vous deveniez fatigué d’être tranquille et votre propre maître ; si les électeurs du comté de l’Islet vous demandaient d’être leur humble serviteur, résistez de toutes vos forces ; je vous en prie dans votre propre intérêt, ne vous portez pas candidat à la députation ! »
Notre Jean riait de bon cœur : moi, je le mangeais des yeux.
Àce moment, Cati apporta la tire, telle qu’elle était sortie des mains de son créateur, et me donna des assiettes chaudes pour m’en faciliter le service. Papa mangea sa part, amollie, étendue dans une assiette, avec une cuillère. Nous, les jeunes, avons dédaigné ce moyen trop facile. Je ne vous apprendrai pas, chère madame, que, pour ne rien perdre de son goût fin, on doit manger la tire avec un couteau, qu’il faut plonger dedans obliquement et lever assez haut, en le retirant, pour la faire filer. Les bulles d’air qu’elle contient crèvent alors, en craquant comme de fines branches sèches, et dégagent cette odeur, « cette saveur » de grand bois, d’écorce de bouleau, de pelote de neige, qui s’en va si vite et que seuls des palais canadiens peuvent, je crois, saisir et apprécier. Le fil doré en s’étirant devient argenté, on l’enroule vivement sur le bout du couteau, il ne reste plus qu’à tirer à belles dents sur la bouchée et… à s’en déprendre en la laissant fondre lentement. Quand la tire est aussi délicieuse qu’était la vôtre, ce jour-là, il faut fermer les yeux pour la mieux savourer. Inutile de recommander le silence, il s’impose : il n’y a pas moyen d’ouvrir la bouche.
Pendant que papa, resté dans la salle à manger, parcourait ses journaux, nous étions retournés au salon, Jean et moi. Je lui avais demandé de chanter et il avait aimablement accepté sans se faire prier. Seulement… je lis assez bien la musique quand elle n’est pas trop compliquée, mais je n’ai pas assez d’oreille pour improviser un accompagnement. J’avais tiré de leur casier, les uns après les autres, tous nos vieux cahiers et nous les avions feuilletés ensemble sans trouver un morceau qui convint à sa voix. Je m’étais pourtant mise au piano pour chercher le ton et l’air de « la Chanson des blés d’or » que je connaissais un peu ; Jean fredonnait pour m’aider à les trouver et je n’y réussissais qu’à demi. Papa, cependant, n’était pas absorbé dans sa lecture au point de ne pas souffrir de mes tâtonnements. Il patientait, mais je l’entendais froisser son journal. Il finit par le jeter sur la table et venir se mettre derrière moi en disant entre ses dents : « Mon Dieu ! c’est pourtant bien simple » et, penché sur mon dos, il se mit à jouer des deux mains, en martelant la mesure. Il n’en fallait pas plus pour me faire perdre contenance. J’avais retiré mes mains, baissé la tête, serré les coudes ; je me faisais aussi petite que possible. Voyant le peu de succès de sa leçon et ma confusion, il m’a tapoté gentiment le bras en murmurant : « Donne-moi ta place, fillette. »
Les modulations exactes se trouvèrent tout de suite sous ses doigts et la ritournelle vint se placer d’elle-même au bout du couplet. Notre ami, se sentant appuyé, donnait généreusement sa belle voix et l’accompagnateur, visiblement émerveillé, s’animait au jeu. La chanson finie, il proposa un chant d’église et joua les premières mesures de « Adeste fideles ». Après, sans lui donner le temps de souffler, à ma suggestion, il le fit passer à la berceuse de « Jocelyn.
Les vieux échos de la maison, endormis depuis les dernières fêtes de Montcalm peut-être, sortaient des murs épais et flottaient, rajeunis. Assise dans l’ombre, sur le canapé, je pleurais doucement, je ne vous le cache pas. Des moments comme ceux-là, non seulement se gravent dans la mémoire pour toujours, mais ils ont tout de suite un goût de souvenir.
Le concert tirait à sa fin, le vieux serin de Cati s’égosillait dans la cuisine, — je ne sais pas pourquoi elle n’avait pas songé à couvrir la cage ; — pour cacher mon émotion et essuyer mes yeux en traversant le vestibule, je partis en courant sous prétexte d’aller le faire taire. Cati était assise dans sa chaise berçante, les bras croisés sur ses genoux, la bouche tremblante, son chapelet à la main. Je lui ai demandé en passant :
« Trouves-tu que le petit habitant chante bien, pau’vieille ? »
Elle a salué avec componction et daigné dire :
« Pour un Canadien de St-Jean-Port-Joli, il est révérend… C’est quasiment plus beau qu’à la Basilique !… faut dire aussi qu’il est accompagné au superfin ! on dirait-y que M. Jacques a pas touché le piano depuis la mort de vot’maman. »
En guise de « God save the King », papa jouait à présent « À la claire fontaine ». Je retournais au salon en chantant sans me méfier du refrain. Une fois partie, il a bien fallu que je continue jusqu’au bout et que je chante de mon air le plus innocent :
« Lui y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai. »
Mon cher père aurait bien pu se dispenser d’aller reconduire Jean jusqu’à la porte. Il m’a fait penser à votre belle-mère, si ce n’est que lui, il ne l’a pas fait par malice. Avant de me coucher, j’ai mis sur le bout de mes doigts le baiser que j’aurais été en droit d’attendre si, comme vous l’assurez, Jean chasse de race.
Vous avez sans doute été curieuse de connaître les impressions de voyage de votre jeune ami, gros’maman. J’espère qu’il ne vous a pas fait promettre une discrétion absolue…
Merci de tous vos bienfaits, chère Providence ; vous n’avez pas affaire à une ingrate.
Sylvie.