M Tessier à M Sylvie Carrière
St-Jean-Port-Joli, 15 mai 1913.
Notre Jean, chère Sylvie, ne m’a pas demandé le secret sur l’entretien que j’ai eu avec lui, dimanche dernier. Il sait que je ne parle qu’à bon escient ou… il croit le savoir. Si j’ai été quelquefois imprudente, il ne s’en est pas aperçu et il n’est pas fâché, je pense, que je m’intéresse à ses petites affaires sentimentales. Je peux donc, sans le trahir, vous rapporter fidèlement ses paroles et vous dire l’impression que j’en ai eue, d’après l’expression de sa physionomie, afin d’éclaircir ce qu’il peut y avoir de normand en elles. Cela vous permettra de juger par vous-même de l’état du cœur et de l’esprit de notre intéressant jeune homme.
Le matin de son retour, il a sauté de voiture pour m’apporter vos remerciements et promettre de revenir bientôt me « conter ça ». Il était rayonnant et pressé. Son père devait avoir hâte de savoir s’il avait réussi à vendre son sucre et quel prix il en avait obtenu.
Dimanche après-midi, j’avais éloigné mes gens en leur défendant de rentrer avant cinq heures, à l’exception de Régina, qui devait revenir des vêpres avec Jean, m’aider à engager la conversation et ensuite se retirer discrètement. Toutes ces précautions à cause de ma surdité qui augmente de jour en jour. Je suis assez bonne physionomiste, heureusement. Il est agréable de suivre les pensées sur un visage aussi ouvert que celui de notre ami et de lire les mots sur d’aussi belles lèvres ; mais je comprends que c’est un peu embarrassant pour un garçon timide, qui n’ose pas encore s’avouer à lui-même les sentiments de son cœur, d’avoir à les crier à l’oreille d’une sourde.
Régina dit en entrant : « Je vous amène un monsieur qui a été reçu la semaine dernière dans un des salons les plus fermés de la vieille capitale, comme disent les gazettes. On ne badine pas ! Il ne mettra pas de temps à nous regarder du haut de sa grandeur pour peu que ça continue. Profitons de ce qu’il n’est pas encore habitué à sa nouvelle dignité pour nous faire raconter son voyage. »
Je suis entrée dans le jeu immédiatement. De mon air le plus invitant, j’ai dit :
« Venez vous asseoir ici, mon petit garçon, dans le fauteuil en face de moi, et dites-moi tout. Commencez par le commencement. Je suppose que le train est entré en gare de Lévis vers une heure… »
— Moins deux minutes, montre en main. J’ai dîné au « Restaurant de la Traverse » et tout en mangeant j’ai fait mon plan pour l’emploi de mon après-midi. Comme il était de trop bonne heure pour me présenter chez M. Carrière, j’ai décidé de me débarrasser en premier lieu de toutes mes affaires. J’avais douze cents livres de sucre à placer, — on rit pas de ça ; — ensuite, je voulais m’acheter un chapeau et des gants. La tire m’embarrassait ; je n’avais pas envie de l’avoir sur les bras tout ce temps-là, d’autant plus que je risquais de l’oublier sur quelque comptoir. J’ai eu l’idée de demander à Turgeon, le marchand de légumes de la basse ville, de l’envoyer porter par sa voiture de livraison. C’est un client de mon père, il s’en est fait un plaisir.
Je sortais de l’épicerie Grenier, rue St-Jean, sur le coup de quatre heures. Là, j’ai vu que, si je voulais revenir chez nous par le train du soir, je n’aurais pas le temps d’aller rendre visite à M Carrière. Je me demandais si c’était bien nécessaire aussi. Dès que je lui avais fait parvenir la tire, ma commission se trouvait faite… puis, je me regardais aux vitrines des magasins, j’avais l’air bête avec mon chapeau trop neuf et mes gants trop jaunes qui faisaient paraître mon pardessus moins propre… D’un autre côté, je vous avais si bien promis d’y aller… quelque chose me disait que je ne le regretterais pas.
— Vous vouliez savoir si la charmante jeune fille que vous avez admirée l’hiver dernier et même tenue dans vos bras, si je ne me trompe, vous paraîtrait la même dans un cadre différent.
— Peut-être bien… elle est encore plus fine que je la croyais. À force de me faire « étriver » par tout un chacun à cause de notre aventure, j’ai pensé à elle continuellement depuis que je la connais. J’étais sous l’impression qu’elle avait appris tout ce qu’on avait dit et qu’elle était fâchée d’être venue en voiture avec moi. Mais non : elle s’est montrée avenante, pas fière… en voyant son beau sourire, j’ai été tout de suite rassuré. Au bout de dix minutes, j’avais oublié ce qu’il y avait de pas ordinaire dans ma situation. C’était bien moi, petit Jean Leclerc, qui étais, en compagnie de cette princesse de contes de fées, en train de boire du thé dans une mignonne tasse de porcelaine. Malheureusement, mes mains en paraissaient d’autant plus rustiques. La fille du roi n’avait pas l’air de s’en apercevoir. En me servant, elle parlait du bon thé chaud de tante Louise, de ses bonnes croquignoles, du charmant accueil de mes parents ; elle m’a dit qu’elle n’oublierait pas de sitôt le bon tour que la pouliche nous a joué. Après ça, M. Carrière est entré, il a été aimable, il s’est mis à parler de St-Jean-Port-Joli, — ça y fait bien d’être de la même paroisse, — je me suis senti à l’aise tout de suite. Il a une politesse pas gênante ; c’est un vrai monsieur !
— C’était le bon temps de faire la grand’demande. Vous trouviez peut-être la demoiselle trop laide ?
— Elle est bien trop jolie et surtout trop haut placée pour moi. Vous vous moquez, madame Tessier, vous savez bien que je ne dois pas penser à elle.
— Néanmoins, vous avez pensé à elle continuellement depuis que vous la connaissez, Jean, vous venez de le dire.
Il avait un doigt de rouge sur le front et une buée sur les yeux. Il ne répondit pas de vive voix, je vis qu’il disait en lui-même :
« C’est pas possible, ce serait trop beau… J’aurais pu être de sa classe, mais je n’en suis pas. Elle n’accepterait pas la vie que je pourrais lui faire. Même si elle ne devait pas travailler aux champs et à la laiterie, notre milieu lui paraîtrait trop commun ; elle serait malheureuse et moi aussi. »
J’ai répondu à ses pensées :
« Si elle vous aime, Jean, tout lui paraîtra beau, toutes les tâches lui sembleront faciles. Chez son père, elle est forcément un peu désœuvrée, il y a si longtemps que Cati dirige la maison, Sylvie ne peut pas faire autrement que de s’en remettre à elle. Je suis sûre qu’elle préférerait souvent prendre une part plus active à la conduite de leur intérieur. Quand elle se sentira responsable du bonheur et de la prospérité d’un mari bien-aimé, de l’avenir de ses enfants, de la conduite de ses employés, vous verrez qu’elle ne rechignera pas devant la besogne. Si elle était de ces jeunes filles frivoles qui ne rêvent que bals et théâtre, je ne vous conseillerais pas d’en faire votre femme ; mais elle a fait ses preuves. Elle a été à même de profiter de toutes les distractions mondaines et elle a choisi de suivre des cours, de cultiver son esprit et de vivre tranquillement dans la société de son vieux père. Comme elle est d’un naturel charmant, ses études ont servi à former son cœur et sa raison de même que son intelligence et ne l’ont pas rendue prétentieuse. Vous qui avez assez d’instruction pour apprécier la culture intellectuelle, quelle meilleure garantie de bonheur pouvez-vous désirer ? Quelle compagne plaisante à retrouver le soir, après les fatigues de la journée, que ma Sylvie ! Vous serez obligé de vous raser un peu plus souvent, mais le jeu en vaudra la chandelle !
Je suis convaincue que le père Auguste va considérer ce joli mariage comme une compensation que vous méritez pour avoir renoncé à un avenir auquel il vous avait lui-même destiné. D’ailleurs, je suis sûre que tante Louise et lui vont raffoler de notre Sylvie : c’est une charmeuse ! Elle saura faire la part des choses et n’essaiera pas de contrarier leurs goûts ni de leur faire changer leurs habitudes. Si la maison n’était pas assez vaste pour permettre d’habiter chacun chez soi, il pourrait y avoir des frictions… mais établissez-vous dans le « bord du suroît », Jean ; utilisez-le au lieu de le tenir fermé d’un bout de l’année à l’autre. Comptez sur Sylvie pour arranger les choses à la satisfaction de tous, et d’autant plus que son père ne la laissera certainement pas partir les mains vides. Elle apportera en ménage un peu plus que le lit garni hors les rideaux, le coffre, la chaise berçante et le rouet traditionnels. »
Il s’est mis à rire en montrant toutes ses belles dents, puis il a dit, avec un air modeste bien joli à voir dans le visage d’un aussi beau gars :
« Vous parlez comme si vous saviez qu’elle voudra de moi. »
J’ai répondu :
« Je ne peux pas m’empêcher de penser que vous êtes pour beaucoup dans son grand enthousiasme pour St-Jean-Port-Joli. Quand j’ai appris qu’elle a refusé d’aller à Montréal, à Pâques, pour ne pas ajouter soixante lieues à la distance qui la sépare du pays de son âme, j’ai compris. L’attachement au pays des ancêtres, l’affection pour les vieilles amies, ça n’empêche pas d’aller se promener à Montréal. J’ai reconnu, à ce trait, le petit dieu malin.
Dans votre excessive humilité, vous croyez peut-être que Sylvie doit préférer à vous l’un des jeunes gens qu’elle a rencontrés ici, à Noël : le petit Josime Bédail, par exemple, qui chante du nez, ou bien Lauréat Sansfaçon dit trousse-culotte, qui a un si joli sobriquet, ou encore Tit’Zim à Cabas André Lolotte qui porte les prénoms et surnoms de quatre générations de Dubé… Soyez de bon compte, Jean. Vous avez dû voir, aux allusions et aux taquineries qu’on ne vous a pas ménagées, que personne ne s’y trompe puisque vos meilleurs amis mêmes ne peuvent se défendre d’un grain de jalousie. Et vous pouvez être certain que si je vous ai demandé d’aller porter la tire, c’est que je savais faire plaisir à ma jeune amie. Vous a-t-elle parlé de ses projets pour l’été prochain ? »
— Oui, un peu. Elle m’a dit qu’elle ne voulait pas passer tout l’été à ne rien faire. Elle a l’intention d’aller aux champs, de travailler aux foins, de râteler derrière la charrette… Je pense bien qu’elle ne fera pas de grosses journées pour commencer, elle se fatiguera vite.
En souriant, après une pause :
— Ça me donnerait des distractions de l’avoir avec nous autres aux champs.
— Vous a-t-elle dit qu’elle voulait aller chez vous ?
— Non, mais moi je ne la laisserais pas aller ailleurs. En tout cas, j’ai bien hâte aux vacances ; on verra bien ; dans le temps comme dans le temps !
Je m’aperçois, en essayant de rapporter fidèlement notre conversation, que ma part a été beaucoup plus considérable que celle de Jean. Je prêchais un converti, mais qui avait besoin d’arguments pour affermir sa foi.
Je crois sincèrement que vos affaires sont en bonne voie, chère fille. Laissons le temps faire son œuvre, attendons patiemment l’été. Dans le temps comme dans le temps, a dit notre Jean.
Pour lui, ce qui presse le plus en ce moment, c’est de trouver quelqu’un pour soigner et remplacer temporairement tante Louise. Elle s’est fatiguée à laver les plafonds et elle fait de la température depuis quelques jours. Rien de grave, cependant ; sa légère indisposition a eu pour effet d’inspirer la prudence au père Auguste. Ce printemps, il a renoncé à labourer, craignant son tour de rein habituel. C’est assez d’une malade dans la maison.
En attendant mieux, ils ont M « Suplien » (Cyprien) Gobeil (la bonne femme Cocotte, autrement dit) pour le train ordinaire, et des voisines obligeantes prennent soin de tante Louise. Espérons quelle se rétablira promptement.
Le beau Jacques Carrière est peut-être moins naïf qu’il en a l’air, mon enfant. Étant jeune, comme dit votre roublarde Cati, il ne manquait pas de perspicacité.
Votre dévouée complice,
V. A. Tessier.