M Démerise Bellanger à sa sœur Pauline
St-Jean-Port-Joli, 25 mai 1913
Il y a longtemps qu’on se dit : « Faut pourtant écrire à Pauline, faut pourtant écrire à Pauline » et il y a toujours eu quelque chose pour nous en empêcher. Dans le jour, l’ouvrage commande ; rendu au soir, les petits garçons font leurs devoirs, on peut pas avoir l’encrier, ou bien on s’endort : quand c’est pas une affaire, c’est une autre.
Aujourd’hui, c’est dimanche et il fait beau. Papa est monté aux champs pour voir comment il va prendre l’ouvrage demain matin ; maman est avec Mam’zelle Louise ; les jeunesses sont pas revenues des vêpres ; tout le monde est sorti, excepté le chien qui garde la maison et ton humble servante qui garde le petit. Je l’ai installé sur le perron, au soleil, avec Pattu, pour regarder passer les bateaux. On en voit justement monter un beau grand à trois cheminées qui a l’air de flotter dans une brume couleur de rose et bleu ciel. Bébé cligne les yeux en suçant son pouce et penche sur le chien qui dort déjà ; il est à la veille d’en faire autant ; j’ai l’œil sur lui tout en écrivant.
Tu as bien de la chance, toi, d’être maîtresse d’école : ta classe finie, plus rien à faire qu’à corriger les devoirs des élèves. Chez les habitants, plus on en fait, plus il en reste à faire. On a donné une bonne escousse depuis un mois, notre grand ménage est presque terminé. Il reste encore la cuisine ; on retarde parce qu’il fait trop froid pour entrer dans le fournil, on a une couvée de petits poulets qu’il faut tenir à la chaleur et on n’a pas fini non plus d’égermer les patates. Le jardinage, c’est pour la semaine prochaine. Notre savon est fait et rendu au grenier ; il y en a deux belles rangées qui vont avoir tout l’été pour sécher, — il nous en reste de l’année dernière. — Notre couture est bien avancée aussi. Je te dis que maman a assez bien habillé les petits garçons ! d’une petite étoffe grise, chinée, tissée à la maison. Moi, je me suis fait faire par Clara Morneau un costume brun, en laine de couleur naturelle que j’ai lavée, cardée, filée, tissée, pressée moi-même et qui ne sent pas en toute le mouton. Les jumelles en ont des bleus. Elles auraient préféré du stoff du magasin, tu comprends, mais sa mère a tenu bon. Elle leur a dit :
« Si vous êtes pas contentes, mes petites filles, vous vous en gagnerez des plus beaux. Vous devriez avoir peur que le bon Dieu vous punisse d’être fièrepettes de même. »
Au couvent, les demoiselles du faubourg se moquent d’elles, naturellement. M Germaine Babin fait bè bè bè chaque fois qu’elle les rencontre ; ça leur prend au cœur mais ne les empêche pas d’être à la tête de leur classe et M Babin de traîner à la queue. C’est vers le milieu de juin qu’elles vont aller chercher leur diplôme. Deux institutrices de plus dans la famille ! Je me promets qu’elles vont rester un an ou deux à la maison pour nous soulager et apprendre à travailler. Elles sont trop jeunes d’abord et trop belles petites filles ensuite pour aller tenir une école au loin sans surveillance. Ce serait bien si c’était dans la paroisse : comme Imelda, y a pas de soin. Pour leur voyage à Québec, qui va se trouver dans les chaleurs, on leur fait venir des robes de crêpe de Chine du magasin Eaton sur catalogue, mais on leur dit pas d’avance. J’en aurai une moi aussi, ça va être ma robe des dimanches pour l’été qui vient ; c’est si bon marché que ça vaut pas la peine de s’en faire. Tu as besoin de piéter, ma chère, si tu veux être aussi chic que nous autres.
Maman m’a promis que j’irais au pèlerinage de la bonne sainte Anne avec Cajétan. Si tu voyais comme il a profité, cette année, notre petit gars, il est résolu pour son âge : fort comme un bœuf, smart, je te dis, pour conduire les chevaux et toujours au-devant, toujours prêt à rendre service Son père veut pas le forcer, il est encore trop jeune pour les gros travaux. Ça ! qu’il joue bien de l’accordéon pour faire danser !
Je pense bien qu’il retournera pas à l’école l’automne prochaine. C’est inutile, il a pas de talent pour les études. Il a de la misère à apprendre son histoire du Canada que c’en est une farce. C’est moi qui lui fais repasser ses leçons, le matin, avant qu’il parte pour l’école mais les petites filles sont toujours après ! Chaque fois qu’il passe une goélette sur le fleuve, si c’est pas Luce c’est Lucile qui lui dit : « Regarde, Cajétan, regarde passer l’Émérillon ou la Petite-Hermine », ou bien donc : « Va vite chercher la longue-vue, je crois que c’est la Grande-Hermine qui accoste l’île aux Coudres, vois-tu débarquer Jacques Cartier ».
Son père aime pas qu’on l’étrive ; hier encore, il disait :
« Moquez-vous pas de lui, c’en est toujours un qui aura pas envie d’être un homme de profession. En faut pour cultiver la terre et nourrir les paresseux qui ont peur de se salir les mains. J’en sais guère plus long que lui, moi, ça m’a pas empêché d’élever une grosse famille. Je sais qui est-ce qui nous a créés et mis au monde, je sais qu’on est des Français, je sais que le pape reste à Rome ; c’est tout ce qu’il faut. »
Maman arrivait de la laiterie sur ces entrefaites, elle a pris feu :
« Finis donc, mon pauvre vieux, dis donc pas de folie ; y a pas de quoi te vanter. Premièrement, t’as pas tout fait tout seul, me semble que j’ai fait plus que ma part dans c’t’affaire-là. T’as eu bien de la chance de m’avoir pour tenir ces comptes, sans parler du reste… »
Son père disait :
« Fâche-toi pas, ’tite femme, je disais ça pour rire. »
Il voulait l’embrasser, a dévirait la tête en disant :
« Recule-toi, tu sens rien que la vieille pipe. Tu vas scandaliser les enfants, tiens ! »
On riait, nous autres… Comme tu sais, elle a toujours le dessus, papa finit toujours par demander pardon. Ils ont raison tous les deux : ça ferait pas de mal à Cajétan d’en savoir un peu plus, mais puisqu’il n’y a pas moyen ! D’un autre côté, c’est bien vrai qu’on sera peut-être bien contents, plus tard, de l’avoir pour nous donner à manger. Pour les autres, c’est pas certain mais pour moi, c’est ma destinée de rester « attachée sur le bien » et d’aider à élever les enfants de Cajétan après les petits derniers de notre mère. C’est tout naturel puisque je suis l’aînée et que je porte, par-dessus le marché, le nom de la chère mémère qui nous a tant dodichés.
Vous seriez bien surprises, hein ? les jeunes, si je me mariais, à la fin, et plus richement que toutes vous autres… Ça me fait penser de te dire que l’avocat manqué à M. Auguste, le plus beau chantre de St-Jean-Port-Joli, a une blonde à Québec. Il a été la voir, la semaine dernière, sous prétexte de placer son sucre d’érable qu’il aurait pu vendre aussi avantageusement à un commerçant de la paroisse. C’est M Tessier qui protège les amours. Elle a fait venir c’te demoiselle Carrière à Noël, soi-disant pour lui faire entendre une messe de minuit comme il ne s’en chante pas dans les villes. Petit l’a emmenée chez son père, on a cru que c’était par accident, — il me semble qu’on t’a écrit tout ça, dans le temps, — ben, ma fille, c’était tout arrangé d’avance et ça continue comme de plus belle. La demoiselle va venir avec son père passer les vacances à l’hôtel — au « Castel de la falaise » s.v.p. — Si tu voyais Jean, ma chère, il porte pas à bas. Il a toujours coutume d’être bien mis, M Louise est si orgueilleuse de lui, mais ce printemps ! c’est bien simple, il a l’air anglais : raide comme une barre dans son complet bleu marine, avec chemise rayée bleu pâle, cravate à pois blancs, petit feutre gris, souliers jaunes. Il met ça le dimanche, tu comprends ; sur semaine, il est comme de coutume en chemise de flanelle rouge, culotte d’étoffe du pays et bottes sauvages. Pour labourer et creuser des fossés, il peut pas faire autrement, mais « monsieur » ne se crache plus dans les mains et il endure des gants pour travailler… quand il fait chaud, c’est ressuant en pépère : faut souffrir pour être beau !
Mam’zelle Louise a été malade depuis son ménage de printemps. Elle est un peu mieux, mais le docteur veut pas qu’elle se lève. Maman laisse son ouvrage, tous les matins, pour aller aider la bonne femme Cocotte à lui faire sa toilette et brasser son lit de plume. Il paraît que ça va être long à cause de son âge et aussi parce qu’elle s’est ruinée à travailler, à vouloir tout faire toute seule. C’est comme sa mère disait, une fois, en revenant de la voir :
« À quoi est-ce que ça sert de se morfondre pour amasser de l’argent ? Tu vois Louise, par exemple, si elle avait pas tout pris sur son dos quand sa belle-sœur est morte, M. Auguste se serait remarié au bout de six mois, c’est bien sûr ; mais s’il avait été assez raisonnable pour prendre une personne de son âge, les deux créatures auraient pu s’adonner ensemble à faire chacune sa part de l’ouvrage… On sait bien, le connaître comme on le connaît, — il est assez collantfillette, — il aurait aimé en prendre une jeune et recommencer à élever une famille. Louise a voulu garder l’héritage pour les enfants du premier lit, travailler comme deux et se rendre indispensable. De son côté, le bonhomme a calculé qu’une personne de sa capacité se trouve pas à tout bout de champ.
Tout ça pour aboutir à marier Jean avec une fille de la ville qui trouvera bien moyen, elle, de se faire servir et de les faire dépenser leur argent… mais, c’est pas encore fait ce mariage-là. Si Pauline avait été plus fine, l’année dernière, quand elle a été fille suivante aux noces de Zélie, M. Auguste l’appelait ma p’tite bru par ci, ma p’tite bru par là ; il a dansé avec elle, a voulu la prendre par la taille, lui voler un bec… une amitié ! mais une amitié ! C’est vrai qu’il avait mis un clou dans son verre de bière, mais n’importe. Louise, elle, avait rien pris, elle était dans les mêmes sentiments. Souventes fois, elle m’a donné à entendre que Pauline pourrait relever d’elle. Jean disait pas oui, mais il disait pas non. Si Pauline avait su s’y prendre il aurait fini par se déclarer. Quand on pense qu’elle aurait pu s’établir proche de nous autres, résider au bord de l’eau, vivre en dame tout en travaillant et qu’elle a mieux aimé attendre son commerçant de prunes de Montréal qui a une blonde dans chaque paroisse qu’il visite depuis Vancouver jusqu’à Halifax. J’espère que ça va finir cette histoire-là. Je lui ferai écrire qu’elle s’en revienne tout de suite après son examen. Pas de traînage à Montréal ! »
Ma fille, fais-en ton profit, la commission est faite.
Imelda vient à la maison presque tous les dimanches. Elle dit que si tu fais la folle, elle va se pousser pour Jean, elle ; qu’il ne faut pas se laisser couper l’herbe sous le pied par la demoiselle de Québec. Tu sais qu’Imelda a deux ans de moins que toi et des cheveux blonds comme on en voit rarement.
Zélie attend la maladie à la fin du mois. Sa mère ne peut pas faire autrement que d’aller passer quinze jours avec elle. Les maîtresses d’école vont être obligées de mettre la main à la besogne, je ne pourrai pas suffire. C’est bien de valeur mais c’est comme ça. Tout le monde, à la maison, a bien hâte de te voir. Bébé t’embrasse à la pincette.
Ta vieille Démerise
Mam’zelle, faut pas me marquer une mauvaise note a cause des taches d’encre ; ma plume crache comme un « chiqueux » !