M Tessier à M Sylvie Carrière
St-Jean-Port-Joli, 4 juin 1913
Ce que je dirais, follette ! Je dirais que votre père se pense en carnaval ou qu’il tombe en enfance. Je serais bien surprise si vous retrouviez son « capot » d’écolier dans vos malles du grenier. Tel que je connais mon ami Jacques, il n’a pas dû être lent à s’en débarrasser, ses études terminées. Votre grand’mère l’a probablement donné à un étudiant pauvre. Pas besoin d’endosser les vieilles défroques pour ressusciter le passé, chère enfant ; l’éclair des yeux, même pâli, l’ombre du sourire d’autrefois nous reportent tout de suite au temps de la jeunesse. Votre idée biscornue, — passez-moi l’expression, — nous a bien fait rire, d’autant plus qu’elle cadre avec nos préoccupations actuelles. Alice prétend que je suis trop « antique à la rose », que je devrais rajeunir ma garde-robe d’été pour ne pas paraître ridicule aux élégantes de la ville. Je me défends comme un beau diable. Me voyez-vous en blouse flottante et jupe courte ? les chiens courraient après moi. Je dis ; « celles qui ne me trouveront pas de leur goût n’auront qu’à ne pas me regarder. Je sais bien que ma petite Sylvie n’aura pas honte de sa vieille amie. » J’ai lu à ma mauvaise conseillère le passage d’une de vos lettres où vous louez la sobriété de ma mise ; cela lui a clos le bec, pour le moment du moins. Si je triomphe définitivement de ses atteintes à ma liberté, je n’en serai que mieux disposée à admirer les audaces de votre goût ; elles sont de votre âge. Je suis sûre que votre petite robe vous va à ravir et que vous devez être fière de l’avoir réussie. Quelle petite maman industrieuse vous serez, dans quelques années, avec le cœur et l’habileté que vous avez ! Il me semble vous voir arriver en voiture, le dimanche, avec vos petits enfants bien mis et bien tenus par vos soins intelligents. La pouliche assagie, devenue jument, — avec, probablement, un petit poulain trottinant à ses côtés, — attendra à la porte tant que l’on voudra ; gros’maman sera bien contente de voir tout ce petit monde, à condition qu’il se tienne tranquille et ne touche à rien pendant que nous causerons. Vous ne serez assurément pas de ces mères de famille qui n’ont pas l’air de voir les méfaits de leur progéniture. Je prends mes précautions contre votre futur aveuglement maternel. Pardonnez ma franchise et ma prévoyance excessive, mon égoïsme pour tout dire ; je crains toujours pour ma tranquillité.
Je ne vous ai pas dit, en effet, sur quel oreiller votre bien-aimé a reposé sa tête, l’autre soir, après vous avoir quittée. Je n’aurais pas pensé de m’en informer si mon terrible Élie n’était venu mettre son grain de sel, quelques minutes avant le départ de Jean, le jour de la grande explication. Pour abréger, je rapporte le dialogue sans commentaire.
— Tiens ! tu es revenu de Québec !
— Comme vous voyez…
— J’t’ai pas vu à l’arrivée du train, mardi soir, as-tu couché chez le beau-père ?
— Non, j’ai été à l’hôtel.
— Au « Château-Frontenac » je suppose…
— Non pas… je le laisse aux Américains et aux députés de Montréal. J’ai tout bonnement pris l’escalier de la basse ville pour aller à l’hôtel « Blanchard » sur la « place des Victoires ».
— As-tu fait ta prière devant la statue de Louis XIV ?
— Mieux que ça, j’ai passé la nuit avec elle. À l’hôtel, on m’avait donné une chambre au premier, sur le devant. Comme je ne voulais pas manquer le train de 8 heures le lendemain matin, ma lumière éteinte, j’ai ouvert les persiennes pour être sûr de me réveiller assez tôt. La place est éclairée comme en plein jour. Je voyais tout à clair, au fond, la petite église Notre-Dame-des-Victoires et, au milieu, le buste de Louis XIV sur son terre-plein. En me mettant au lit, qu’est-ce que j’aperçois sur le mur en avant de mon ombre ? Celle de la perruque ondulée et du nez en bec de corbin du Roi-Soleil. L’honneur de sa compagnie ne m’a pas empêché de dormir et, à mon réveil, le grand roi avait repris sa distance. Accoutumé à me lever de bonne heure, avant cinq heures j’avais les yeux grands comme des piastres françaises ; j’ai décidé de m’habiller tout de suite et de monter les 76 marches de l’escalier pour aller prendre l’air et voir lever le soleil sur la Terrasse. Le spectacle en valait la peine ; toute la côte de Beaupré paraissait saupoudrée de mica et il y avait un arc-en-ciel sur la chute Montmorency…
— Tu te trompes, mon garçon, de la Terrasse on ne peut pas voir la chute. Je gage que tu as vu lever le soleil sur les remparts, en regardant la fenêtre de ta blonde. C’est comme ça aussi, probablement, que tu as vu un arc-en-ciel. Mens pas !
— J’m’en cache pas, j’ai passé par là en revenant… Comme je descendais l’escalier, la messe de 6 heures et demie sonnait, deux bonnes vieilles et un petit vieux y entraient, j’ai pensé que je pourrais en faire autant en attendant le déjeuner…
— C’est édifiant ! tu mérites d’aller souvent voir lever le soleil à Québec, puisque tu te conduis si bien…
Sur cette perspective agréable, le « plus joli garçon de la province de Québec » s’est retiré en souriant et, moi, comme dans les contes, je suis restée ici pour tout vous raconter.
Dormez sur vos deux petites oreilles roses, chère fille, et ne soyez pas jalouse du Roi-Soleil.
Votre vieille amie,
V. A. Tessier