‹ Canadiennes d’hierChapitre 30 sur 41 · M Sylvie Carrière à M Tessier

M Sylvie Carrière à M Tessier

Québec, 25 juin 1913

Malgré tout ce que votre bon cœur vous a inspiré pour amortir le coup porté à mes espérances par la lettre de Pauline Bellanger, je reste extrêmement inquiète ; j’ai peur de ne pas pouvoir aller à St-Jean. Pauline n’est plus la seule à vouloir mettre obstacle à mon bonheur ; étourdiment je me suis attiré d’autres adversaires. Il faut que je vous dise comment cela est arrivé.

Samedi soir, après le souper, la vraie Sylvie, l’habitante de St-Jean-Port-Joli, courait en imagination dans l’herbe parsemée de violettes à la recherche de son bien-aimé. L’autre, celle qui est obligée de rester à Québec et de dissimuler, ne se sentant pas en air de causer agréablement, avait pris au hasard dans la bibliothèque un ouvrage de Nietzsche intitulé : « Ainsi parlait Zarathoustra ». Je l’avais déjà lu à tête reposée sans m’y intéresser beaucoup et, à vrai dire, sans y comprendre grand’chose. Ce soir-là, le cerveau vide, les cils lourds de larmes, je le tenais, sans m’en apercevoir, comme semblent l’avoir tenu la plupart de ceux qui ont tenté de l’expliquer. Papa n’avait pas remarqué mon abattement. Il se promenait à l’accoutumée, les mains derrière le dos, de la salle à manger bien éclairée au salon presque complètement obscur. La lanterne du vestibule y traçait toutefois une allée de lumière qui faisait briller au fond de la pièce les appliques du secrétaire et ressortir la blanche figure d’un petit buste de marbre et de bronze, « l’Accordée de village », dont père a fait récemment l’acquisition. Il l’admire d’autant plus qu’il s’en reproche la folle dépense. À chaque tour il s’arrêtait pour le contempler. À la fin de son exercice, après un dernier et long regard au charmant objet, il revenait vers moi en disant :

« Sais-tu que ce petit visage a une beaucoup plus jolie expression que l’original du tableau de Greuze ? »

Ce n’était pas la première fois qu’il en faisait la remarque ; je me crus dispensée de dire quelque chose, d’autant plus que moi, je n’ai vu le tableau de Greuze qu’en reproduction. Il ajouta : « Qu’en penses-tu ? » en même temps qu’il se penchait pour regarder ce que je lisais. Surpris, il s’est mis à rire et à dire :

— Est-ce pour apprendre à danser au-dessus de ta tête que tu tiens Zarathoustra à l’envers ?

J’ai répondu, la voix enrouée :

— J’aurais bien besoin d’apprendre… et, prise d’un grand désir de me décharger le cœur, j’ai continué : Papa, j’ai quelque chose à te dire, veux-tu m’écouter ? Sans me laisser arrêter par son air tout de suite ennuyé, bientôt renfrogné et qui le devenait de plus en plus à mesure que j’avançais dans mes confidences, j’ai raconté mon pauvre roman depuis ma première impression dans l’église de St-Jean-Port-Joli, le dimanche, 11 août 1912. jusqu’à la lettre de Pauline inclusivement. Il s’était d’abord assis dans une attitude de confesseur ; de profil, l’oreille tendue, les yeux dans le vague, un coude appuyé au bras du fauteuil ; puis il s’était levé et tournait autour de la table, les mains aux hanches, le nez pointu, les narines gonflées. Mon aveu terminé, il m’a considérée un long moment sans parler, hochant la tête avec un air de compassion exagéré. Le mécontentement persistait dans ses yeux, mais bientôt une lueur de gaieté, isolée du reste de la physionomie par des guillemets de rides, se montra entre moustache et barbiche. Le cœur battant, les yeux suppliants, j’attendais au moins un mot de pitié affectueuse ; aussi peu que « pauvre petite fille ! » m’aurait fait du bien. La lueur vacilla, se fendit, et laissa tomber moqueusement :

« Je ne te vois pas bien en « accordée de village ». »

Dimanche, à mon retour de la messe de huit heures, j’ai trouvé Hélène en train de déjeuner avec papa. Elle est venue par le bateau de Montréal passer la journée avec nous. J’ai vu tout de suite qu’elle était déjà au courant de mes affaires de cœur et toute disposée à ne pas les prendre au sérieux. J’ai rabattu un voile de glace sur mon visage et le sujet n’a pas été abordé directement.

Elle m’invite, comme chaque année, d’aller à Valois passer les mois d’été avec la famille. Je l’ai remerciée et informée que papa aura ses vacances en juillet cette année et que nous irons ensemble à St-Jean-Port-Joli. Elle s’est écriée :

« Tu me surprends, il vient de me dire qu’il ne pourra pas quitter son bureau avant le 15 août, son ministre est absent et ne sera pas revenu avant cette date. »

— Alors, je resterai aussi à Québec, ai-je répondu.

Le beau Jacques est demeuré muet, absent… Il a repris intérêt à la conversation quand Hélène lui a annoncé son départ pour l’Europe avec Gustave et les enfants, dans les premiers jours de septembre. Ils comptent voyager dans la région de Bordeaux pendant les vendanges, longer la Côte d’Argent et se rendre jusqu’à Burgos, en Espagne. Bon voyage !

Voilà la situation, elle n’est pas rassurante. Je n’oserai plus parler de mes projets. Papa a manifestement changé d’idée ; il a renoncé à revoir son pays natal et n’a plus envie de racheter la maison paternelle. Le fin fond de l’affaire, gros’maman, c’est que ce petit-fils de cultivateur ne veut pas avoir un habitant pour gendre, fût-il le mieux doué des jeunes gens du pays. Il renie ses origines et ses principes. En ai-je assez entendu de ces tirades sur la beauté et la noblesse de la vie rurale ! Mis en demeure de prouver sa sincérité, il renâcle. Il est vrai qu’il a consenti sans la moindre hésitation au mariage d’Hélène avec un fils de cultivateur… Mais c’est parce que les braves parents de Gustave, trop pauvres pour l’établir sur une terre, l’ont placé dès l’âge de seize ans en qualité de « bell boy » dans une maison de courtage et que, à force de ramasser les bouts de ficelle et de porter les papiers d’un bureau à l’autre, le jeune homme est parvenu à s’initier aux affaires et à réussir dans la spéculation. La tache originelle se trouve effacée.

Gros’maman, un passage de la lettre de Pauline Bellanger bien qu’entachée de canadianisme — ce qui est impardonnable à une institutrice diplômée, primée du prince de Galles — m’a permis un peu d’espoir. Elle vous écrit : « Si Jean l’aime, il sait où elle reste, elle n’a pas besoin de courir après. » C’est admettre que Jean ne l’aime pas, elle, Pauline, puisqu’elle a recours à des manigances pour m’éloigner de lui. Je veux avoir confiance ; si Jean m’aime réellement, en effet, il sentira que je l’appelle de toutes les forces de mon âme et il viendra me chercher. Il faudra bien alors que papa consente à mon bonheur ; sinon, je deviendrai nietzchéenne… je briserai les vieilles tables.

J’espère ne pas être obligée d’en venir là. La sécheresse de son cœur n’est que superficielle, j’en suis persuadée. L’âge, le fonctionnarisme, la fréquentation de l’ami Montaigne, ont déposé une croûte que j’essaierai de percer ou de soulever pour donner de l’air à ses bons sentiments. Et puis, Hélène ne sera pas toujours là pour défaire mon ouvrage par son snobisme. Encore dernièrement, il parlait du bonheur qu’il aurait à revoir son petit pays ; je ne peux pas croire qu’il y renonce tout à fait. Mais je ne veux pas attendre au 15 août. Pendant que je me morfondrai à la ville, la grosse Pauline tendra des pièges à mon beau Jean. Venez à mon secours, gros’maman, trouvez quelque chose. Le ministre du commerce a bon dos, dites à mon chéri qu’il est seul responsable des modifications apportées à notre programme. Dites-lui, de plus, que je l’aime de tout mon cœur, tout au moins, faites-le lui entendre. Dites que je me désespère à l’idée d’attendre encore ; faites comme si c’était pour vous, chère gros’maman, sauvez le bonheur de

Votre malheureuse fille,

Sylvie

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