‹ Canadiennes d’hierChapitre 31 sur 41 · M Tessier à M Sylvie Carrière

M Tessier à M Sylvie Carrière

St-Jean-Port-Joli, 2 juillet 1913

Chère enfant, je suis peinée de ce qui vous arrive. Que voulez-vous que je dise ? Je ne peux pourtant pas vous conseiller la révolte, ni des démarches inconsidérées qui pourraient tourner à votre confusion. Les vieilles tables ont du bon et elles sont encore solides au pays de Québec. Essayez plutôt d’amener votre père à votre point de vue… et faites vite. Pauline a déjà tendu ses filets et la confiance de notre beau coq a été fortement ébranlée par la nouvelle de votre reculade. J’ai eu beau dire et redire que ce n’est pas votre faute, que vous en souffrez plus que tout autre, le ciel de ses yeux s’est couvert de nuages. Je répétais : c’est un gros désappointement pour Sylvie que ce retard, elle était si impatiente de revoir St-Jean et nous tous, vous surtout, Jean, vous plus que tous les autres, elle n’a pas pu changer d’idée si vite, il a dit :

« C’est encore drôle, si elle a parlé de moi à ses amies de la ville… tenez, à sa sœur la grosse dame de Montréal seulement, elle a dû faire rire d’elle. Songez donc, une jeune fille de la société s’intéresser à un campagnard, un habitant, et du « bas-de-Québec » par-dessus le marché, c’est le comble du ridicule ! »

Ce n’est pas lui qui m’a parlé des agissements de Pauline, c’est la bonne femme Cocotte.

Nous avons eu les Quarante-Heures la semaine dernière, la bonne femme est venue à confesse vendredi dans l’après-midi et, en revenant de l’église, elle a rattrapé Alice au moment où celle-ci entrait à la maison. Je venais de la voir passer et je croyais bien qu’elle avait continué tout droit lorsque je l’ai entendue jaspiner dans la cuisine. L’instant d’après, elle paraissait à la porte de la salle en s’annonçant :

« C’est la mère Suplien Gobeil, mame Tessier, qui vient vous donner le bonjour en passant. Je me suis ennuyée des gens du faubourg depuis trois mois, pensez-y. Je suis venue de la demi-lieue juste pour entendre la messe du dimanche et, pour bien dire, en courant. J’veux pas être longtemps, mais j’peux toujours m’assire un p’tit brin. » Sans en attendre la permission et sans interrompre son discours, elle s’installait en face de moi, étalait ses jupes et dénouait les brides de son « chapeau à bec ».

— Je suis moins captive que je l’ai été tout le printemps : d’abord M Louise va et vient dans la maison, j’ai pas besoin de me tenir aux aguets. Surtout depuis que M Bellanger, l’institutrice, est arrivée chez ses parents pour les vacances, j’ai du temps à moi. Elle vient souvent faire son petit tour. M Louise est contente de la voir ; c’est une compagnie pour elle et la demoiselle lui rend toutes sortes de petits services. Quand elle a tombé malade, M Louise, le gros du ménage de printemps était fait mais il restait encore bien des choses à terminer. Vous savez ce que c’est : laver et repasser les dessus de commodes, les rideaux de châssis « ecetera »… Moi, j’allais au plus pressé et j’en avais tout mon raide, le reste… marche ! La demoiselle s’y est mise tout de suite la première journée, elle a arrangé tout ça au goût de M Louise. Les papiers bleus des châssis sur le devant et les côtés de la maison sont roulés à la hauteur qui lui plaît, tous les petits glands pendent de la même façon, pas un qui dépasse l’autre. Les rideaux de jaconas ont été repassés en surplis comme du temps de la grand’mère Leclerc.

La petite sorcière sait s’y prendre pour se faire aimer : Je vous dis qu’elle a fait un gros plaisir aux hommes de la maison au commencement de la semaine. Depuis betôt trois mois on mangeait le pain d’Alph. Abet, le boulanger du faubourg. Quoi est-ce que vous voulez ? Moi, je suis trop vieille pour me remettre à la huche, c’est bien trop éreintant. Ça le faisait exprès, le blé avait été moissonné dans le beau temps, l’automne passé, jamais la farine n’avait été aussi belle que cette année. On voyait que M. Auguste y pensait en mangeant son pain blanc, y était triste… Ça se comprend, qu’est-ce qu’il y a de meilleur au goût, de plus nourrissant et de plus naturel que le bon pain de ménage !

Mam’zelle Bellanger me dit, lundi matin :

« J’ai envie d’essayer à cuire, pas une grosse fournée, une petite. J’sais pas si je réussirai, j’ai un peu perdu le tour depuis que je fais la classe. Vous connaissez le four mieux que moi, vous, mame Suplien, vous m’aiderez à le chauffer à point, le reste ira bien, j’ai ça dans le bras. Je préparerai le levain avant que les hommes reviennent de leur ouvrage, parce que je veux leur en faire la surprise. Faut pas en parler. »

M Louise était du complot et toute transportée ; elle avait hâte au lendemain comme eune enfant. De temps en temps, alle allait soulever le couvercle de la huche pour voir si la pâte levait comme y faut, si a faisait des yeux, a disait : « J’pourrai pas en manger beaucoup, mais j’aurai toujours l’agrément de l’sentir et de voir les autres en manger.  »

M. Auguste, lui, l’avait senti de loin en ramenant les vaches du champ, le lendemain soir. Croyant que l’odeur venait de chez les voisins, y disait en lui-même, — à ce qu’y nous a raconté : —

« Ys ont donc de la chance eux autres de se nourrir du blé qu’ys ont récolté. »

Vous pouvez vous imaginer s’il a été content en arrivant à table d’apercevoir le beau gros pain renflé qui trônait sur la planche. Tout lui riait dans le visage. Il a exclamé :

« Qui est-ce qui m’a fait ce beau plaisir-là ? »

M Louise a répondu, en me faisant un clin d’œil :

« Ça te reste à savoir, mon vieux, mange, on te l’dira après. »

Le souper fini, en faisant son dernier signe de croix, alle a déclaré :

« Après le bon Dieu, c’est Pauline qu’il faut remercier de ce bon pain-là. »

M. Auguste a cogné du poing sur la table en disant :

« Alle est bonne à marier ! »

J’ai demandé : « Jean, lui, qu’est-ce qu’il a dit ? »

— « Rien, y a rien dit, y a mangé avec appétit. Yest jamais ben jasant si vous avez remarqué ; depuis un bout de temps il l’est encore moins ; on dirait qu’il a perdu un pain de sa cuite. Changement de propos. Vous allez dire que je suis bien curieuse, mame Tessier, mais dites-moi donc si c’est vrai que votre demoiselle de Québec viendra pas à St-Jean à c’t-été, on l’a entendu dire à travers les branches ? »

J’ai riposté par une autre question :

— « Est-ce que Pauline ne doit pas se marier bientôt avec un marchand de Montréal ? »

— « Non, ma bonne dame, non. Ça, c’est de l’histoire ancienne, c’est fini, fini, fini… à ce que j’ai cru comprendre, du moins… J’ai l’oreille dure, — c’est bien pardonnable à mon âge, — j’veux pas non plus avoir l’air d’écouter ce qu’a dit à mamzelle Louise en secret. Bon, je m’ennuie pas, mais y faut que j’me sauve. Sans rancune, mame Tessier ! »

Les choses en sont là, de ce côté.

Sylvie, si j’écrivais à votre père pour l’inviter de venir, avec vous, passer la prochaine fin de semaine à St-Jean, chez moi, sa vieille amie, pensez-vous. chère fille, que j’aurais chance d’obtenir une réponse favorable ? Il ne pourra pas se dérober en prétextant le devoir professionnel, il est libre de disposer, comme tous les autres, de sa journée du dimanche. Sondez le terrain ; je ne veux pas m’aventurer à la légère, sortir mon papier à lettres de luxe et mes phrases des dimanches pour m’attirer un refus entortillé dans une lettre ironique, et peut-être compromettre votre cause. Dites-moi ce que je dois faire, mon enfant, et comptez sur le dévouement et l’affection de la bonne femme Tessier.

Page 1