‹ Canadiennes d’hierChapitre 41 sur 41 · M Sylvie Carrière à M Gustave Berti

M Sylvie Carrière à M Gustave Berti

St-Jean-Port-Joli, 11 août 1920

Le bel habitant qui m’a dédaignée, autrefois, est mort depuis deux ans et je le savais avant de venir à St-Jean. Autrement, je m’en serais peut-être abstenue pour ne pas donner prise à la critique. Je suis bien aise de pouvoir y prolonger mon séjour sans alarmer les personnes qui me veulent du bien en leur donnant des doutes sur la pureté de mes intentions.

Cependant, il se passe ici des choses que j’aurais préféré te cacher quelque temps encore. Je ne voulais pas te dire avant d’avoir terminé mon installation — j’allais écrire « intronisation » tant je me sens monter en dignité — que j’aurai bientôt feu et lieu à St-Jean-Port-Joli. Mais, puisque tu dois partir pour voyage prochainement, je ne veux pas que tu t’éloignes sans être rassurée sur mon compte, avec le remords, peut-être, de ne pas m’avoir remise en mains sûres avant ton départ. Une parfaite quiétude te sera nécessaire dans les milieux internationaux où tu vas te mouvoir.

Sais-tu que je ne désespère pas de te voir admise avant peu dans l’imposante assemblée « des plus puissants cerceaux de l’univers » ; on ne les pèsera pas avant l’ouverture de la session et, avec les progrès du féminisme, toutes les espérances te sont permises. Le jour où je verrai dans les gazettes que tu as joué au « golf » avec Lloyd George, je serai bien fière de toi.

J’ai l’intention d’habiter ma future maison au moins cinq mois de l’année ; et quand, à l’hiver, je regagnerai Québec ou Montréal, ce sera pour faire du service social… probablement en qualité de garde bénévole à l’hôpital Ste-Justine. En ce moment, je ne veux pas penser à l’avenir : je fais halte dans le présent.

Ma raideur professionnelle, comme tu dis si bien, ne m’est pas venue sans quelque fatigue. Les soins, généreusement rémunérés, que j’ai été appelée à donner, ne peuvent se comparer aux dévouements héroïques dont j’ai été souvent témoin ; mais enfin, j’ai bien gagné de me reposer un peu et ce n’est pas le bon temps de parler mariage. Il y a eu, déjà, trois Sylvie bien distinctes, je ne me sens pas mûre pour un quatrième avatar ; et, comme de nos jours, il n’y a pas de maris pour toutes les demandantes, je ne veux pas frustrer une jouvencelle à la taille souple, plus agile que moi à la course au bonheur, du bon parti que vous tenez en réserve.

D’ailleurs, si tu penses que la trentaine m’a rendue moins exigeante, tu te trompes. Celui que j’accepterais maintenant devrait posséder les qualités réunies de ceux qui m’ont dédaignée et, de plus, il faudrait qu’il sache découvrir ma retraite. J’imagine que, conduit par son destin, il viendra à cheval, par un beau clair de lune ; il attachera sa monture au tronc velouté d’un de mes bouleaux, mettra chapeau bas et genou en terre pour demander ma main. Je la lui accorderai avec condescendance.

En prévision d’un retard à l’accomplissement de mon rêve, j’ai loué pour 99 ans, un boqueteau situé à l’entrée du village appelé « le bocage du curé » et j’y fais construire une maisonnette. Mes plans sont faits et il y a un commencement d’exécution : creusage du puits et des fondations.

Pour me reposer de regarder travailler les terrassiers, je me suis mise à la besogne. J’ai esquissé une allée, désigné l’emplacement d’un minuscule miroir d’eau et d’un escalier de pierre, — le terrain est accidenté, — tracé des plates-bandes, des corbeilles et un petit potager. Je manie le pic et la houe, le sécateur et le râteau.

Mon terrain est borné à l’ouest par un rideau de très vieilles épinettes. Prosper Bernier qui marche sur ses cent ans, l’œil à la mignonnette et le pied poudreux, de tout temps leur a tiré son bonnet à mèche : il ne les a pas connues jeunes. Elles se résignent à l’envahissement de leur domaine, en dodelinant de leurs têtes encore vertes, sans s’inquiéter des suggestions que me font les ouvriers. Elles sentent bien qu’elles n’auront pas à redouter la cognée tant qu’elles m’appartiendront ; que je ne me lasserai jamais de les voir, au coucher du soleil, se dresser, noires, sur le ciel embrasé, la montagne bleue, le fleuve miroitant et le paisible cimetière qui participe à cette splendeur, que leurs troncs droits et gommeux aux branches sans aiguilles, entre lesquelles apparaît la pointe argentée du clocher, me feront toujours l’effet d’être les colonnes d’un temple et me seront à jamais sacrés. Elles ont compris, dans leur sagesse, que je ne suis pas venue dans ce bocage pour en chasser son âme mais pour y raffermir la mienne, et elles continuent à se passer les oiseaux comme si de rien n’était.

Les bonnes gens de la paroisse n’imitent pas cette discrétion. Leur curiosité, pas trop bienveillante les premiers jours, est devenue amicale quand ils ont vu mon ardeur au travail. Pas rien qu’une fois on m’a crié du haut d’un « voyage de foin » ou d’entre les flancs d’un tombereau : « C’est trop fort pour vous, la demoiselle », ou « Vous savez pas vous y prendre, laissez donc faire les hommes » ; et, ce qui est plus aimable : « Vous feriez une bonne femme d’habitant, vous ! » Maintenant, on ne s’étonne plus de me voir à l’œuvre ; je fais partie du paysage. On me salue familièrement et l’on m’invite à prendre part à la vie paroissiale. Dimanche, M Daniel Robichaud, la secrétaire du « Cercle des fermières », m’a emmenée visiter les travaux de tissage exécutés, l’hiver dernier, par les membres du cercle dont elle est la principale animatrice. On est en train de les étiqueter pour les envoyer à l’Exposition de Québec.

Mes amis Dumas n’ont pas voulu m’entendre parler d’aller à l’hôtel. Régina dit que je suis la visite la moins encombrante qu’elle connaisse : absente toute la journée, et qui s’endort, le soir, en sortant de table ; elle ne souhaite pas que ma maison soit trop vite habitable. J’apprécie comme je dois sa gentillesse et ses petits soins, mais j’attends avec impatience le moment d’aller chercher mes vieux meubles à Québec. En distribuant les portes et les fenêtres de ma maison, je ne les ai pas oubliés. Le beau canapé a sa place marquée à côté de ma future cheminée et le petit secrétaire, un espace à sa taille sous un jour favorable.

Régina, qui cherche sans cesse à me faire plaisir, a insisté pour que j’accepte, en souvenir de notre chère gros’maman, un objet qui lui a appartenu : meuble, bibelot, bijou ; elle m’en a laissé le choix.

J’avais remarqué, la veille de la « grande procession », parmi les décorations que l’on sortait des coffres : banderoles tricolores, petits drapeaux en faisceaux du Sacré-Cœur et du pape, beaux drapeaux français, le vieux pavillon du père de M Tessier qui était pilote, comme tu sais. Il devait servir de repoussoir aux autres en raison de ses dimensions et de ses couleurs fanées. J’ai demandé à Régina de me le donner. Elle a été surprise de ma préférence et n’a pas compris la nature de l’intérêt que je porte à cette relique. J’ai jugé inutile de le lui expliquer, mais j’ai ajouté à la liste des travaux que je fais exécuter sur mon terrain l’érection d’un mai à l’ancienne mode, tel qu’on en plantait autrefois à la porte des demeures seigneuriales.

Je me propose d’en faire l’inauguration l’été prochain. Ce sera ma façon de pendre la crémaillère.

Tu seras priée, ma chère Hélène, de venir assister à la cérémonie avec Gustave et vos deux philosophes. Je serai heureuse de vous recevoir chez moi, avec tous les égards que vous méritez, mais je t’avertis que je ne céderai à personne l’honneur de hisser au point le plus élevé de mon petit domaine le symbole de la force qui nous protège et de la largeur d’esprit qui nous permet de garder notre âme : l’Union Jack.

— FIN —

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