‹ Canadiennes d’hierChapitre 40 sur 41 · M Gustave Berti à M Sylvie Carrière

M Gustave Berti à M Sylvie Carrière

Valois, 10 août 1920

Chère petite sœur, veux-tu bien me dire ce que tu prétends faire et ce que signifie cette retraite à St-Jean-Port-Joli, quand tes parents et tes amis de Montréal te réclament à cor et à cri ? Est-ce pour te laisser désirer que tu diffères ta venue ou est-ce qu’il t’a passé une nouvelle fantaisie par la tête ?

Je me refuse à croire que le bel habitant qui t’a dédaignée autrefois, — et qui doit être, à présent, père d’une nombreuse famille, — puisse reprendre son empire sur le cœur de la personne sérieuse et avertie que tu es devenue avec les années.

Je profite de l’à-propos pour te dire que si tu consentais à te départir de ta raideur professionnelle et a redevenir une jeune fille comme les autres, nous pourrions peut-être trouver parmi nos relations un mari qui te conviendrait. Gustave a même pensé à l’un de ses jeunes associés qui t’a beaucoup admirée jadis. Sa situation financière n’était pas alors ce qu’elle est aujourd’hui et mademoiselle Carrière, bachelière, d’allure indépendante et portée à se moquer de ses admirateurs, l’intimidait beaucoup. Parvenue à la trentaine, la susdite demoiselle pourrait peut-être se montrer plus accommodante…

Gustave invite, chaque semaine, pendant les vacances, deux ou trois des plus chic types de ses bureaux à venir passer le week end avec nous et le jeune Wistful est au nombre des privilégiés. Tes neveux profitent de leur présence pour organiser des divertissements de toutes sortes : excursions aux environs, sur terre et sur lac, joutes de tennis, parties de pêche, régates, goûters sur l’herbe, que sais-je encore… C’est une aubaine pour la jeunesse de Valois. Je prends part, comme une jeune, à tous ces amusements, le tennis excepté, et je ne m’en porte que mieux.

Viens donc te joindre à nous, sœurette, sois donc moins bas-de-Québec, je veux dire plus moderne, plus dans le mouvement. À quoi peux-tu t’occuper, là-bas, toute la sainte journée ? À rêver au bord de l’eau, lire, pêcher à la ligne, écrire tes mémoires ? À la rigueur, tu pourrais faire tout cela ici, et nous aurions au moins le plaisir de te voir à l’heure des repas.

Je n’en ai plus pour longtemps, à présent, avant de partir pour l’Europe. Gustave a décidé d’envoyer nos fils étudier à Paris ; ses moyens lui permettent de leur donner ce vernis. Ici, dans les collèges, on est trop indulgent pour les fils de famille, leurs études s’en ressentent. Nous n’avons pas l’intention de les faire recommencer leurs classes — cela les mènerait trop loin — mais ils vont suivre des cours libres de haute philosophie, de sciences sociales, etc. Je les confierai à un correspondant sûr, je les installerai confortablement et j’ai pensé de les abonner à « l’Université des Annales » qui présente tous les hivers un programme de conférences extrêmement intéressantes.

Comme je ne pourrai pas, tout de même, revenir immédiatement à Montréal et que Paris, depuis la guerre, ne m’attire plus autant, — il est devenu trop américain, — je me propose de porter mes pas du côté de Genève. On me dit que la ville est superbe et que les grands couturiers de Paris y exposent leurs dernières créations. C’est comme à Nice, d’ailleurs, on voit là, dans les vitrines, des choses qu’il faut découvrir, à Paris.

Et puis, il y aura, bientôt, l’ouverture des sessions de la Société des Nations. Je serais enchantée d’assister à quelques-unes des séances. Cette assemblée des plus puissants cerveaux de l’univers devrait être bien imposante. Il se trouvera très probablement dans l’entourage de ces messieurs un — peut-être plusieurs — des visiteurs distingués que nous avons reçus à notre table depuis quelques années ; il se fera, je n’en doute pas, un devoir de me présenter, sinon les grandes vedettes, du moins quelques personnalités intéressantes. Je serais curieuse de savoir si Lloyd George a autant d’esprit qu’on lui en prête et ce qu’il pense de l’avenir du Canada.

Arrache-toi à ta province, petite sœur, viens vite nous rejoindre.

Je t’embrasse affectueusement.

Hélène

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