M Tessier à M Sylvie Carrière
St-Jean-Port-Joli, 1 octobre 1912
Chère fille, mon Élie est revenu enthousiasmé de votre accueil, et honteux d’avoir demeuré chez vous si longtemps. Il m’a expliqué comment ça s’est fait. Votre bonne Catherine, qui lui a ouvert la porte, l’a reconnu à son air de famille et lui a dit en le regardant fixement : « Je compte que vous êtes un monsieur Dumas de St-Jean-Port-Joli ? » Vous étiez là, tout près, dans l’entrée, coiffée et gantée, prête à sortir. À peine a-t-il eu le temps de dire « oui » qu’il était introduit, assis dans un fauteuil, remercié des prunes, pressé de questions, enfin, traité en ami qu’on a toujours connu. Il ne sait pas au juste ce que vous avez dit, ni ce qu’il a bien pu vous répondre, il était trop intimidé. Régina lui a demandé quel costume vous portiez ; il ne l’a pas remarqué ; tout ce qu’il sait, c’est que vous avez du chic, les plus jolies manières du monde et des mains comme il n’en avait jamais vu ! Vous avez ensorcelé mon vieux garçon, ma petite Sylvie. Moi qui voulais vous inviter à venir passer quelques jours avec nous le mois prochain… j’ai peur, à présent, que vos beaux yeux fassent des malheureux parmi nos jeunes gens.
Vous vous trompez, belle moqueuse, il n’y a pas l’ombre d’un roman entre ma Régina et notre jeune ami, Jean Leclerc. Elle est son aînée de dix ou douze ans et l’a vu grandir, de sorte qu’elle est moins vivement impressionnée de sa beauté que certaine jeune québécoise de notre connaissance. D’ailleurs, il a conquis notre estime par de tout autres qualités. Ce beau garçon aurait pu faire comme tant d’autres qu’on ne peut blâmer d’avoir quitté leur village. Son père l’avait mis au collège de Ste-Anne de la Pocatière, dans l’espérance de le voir embrasser, plus tard, l’état ecclésiastique. Si notre Jean, à défaut de vocation, avait voulu étudier le droit ou la médecine, l’auteur de ses jours aurait été fier et honoré tout de même qu’il devienne « un homme de profession ». La mort de son fils aîné l’a forcé de changer ses dispositions. C’est en novembre, il y a de cela cinq ou six ans, que ce malheur est arrivé. En revenant d’une partie de chasse à l’île aux Oies, Pierre Leclerc et ses deux compagnons ont été surpris par un coup de vent et se sont noyés presque sous les yeux de leurs parents, à dix brasses du rivage.
Jean faisait, cette année-là, sa rhétorique. Le père, Auguste Leclerc, s’accorda tout l’hiver pour réfléchir. Quand, aux vacances, le jeune homme revint à la maison, porteur d’un beau diplôme de bachelier et s’attendant à des félicitations, son père lui dit sans prendre des gants : « Tout ça, c’est bel et bon, mon garçon, mais ça te servira pas à grand’chose : il faut que tu restes avec moi pour cultiver la terre. Tes deux frères sont établis au loin : Majorique fait le commerce de bois aux Sept-Îles, François est meunier à St-Pamphile, ils ont perdu le tour de mener la charrue et ne voudraient pas se remettre à la culture. J’ai un beau bien qui vient de mes ancêtres, je veux qu’il reste dans la famille. »
Notre Jean, à dix-sept ans, après des succès de collège, s’est mis à la rude besogne de cultivateur. On ne sait pas si le sacrifice lui a coûté beaucoup, il l’a fait si simplement. Il n’est pas exubérant, mais il n’est pas triste. Discrètement, sans lui demander de confidences, sans montrer que je le soupçonne d’avoir quelques regrets, je lui procure des distractions intellectuelles. Il n’est pas le seul, d’ailleurs, à qui je m’intéresse. Joseph Frenette est « petit parent » avec moi, il est l’aîné de vingt-deux enfants et laboure depuis l’âge de douze ans pour aider son père à élever ses vingt et un frères et sœurs. Il n’a pas eu le temps d’aller beaucoup à l’école, celui-là ; il est plus âgé et plus rustique d’apparence que Jean Leclerc, mais il a de l’esprit naturel comme ça se rencontre rarement, et une vivacité de répartie qui me surprend toujours.
Àces deux-là et à quelques autres moins intéressants qui font partie du chœur de chant, à qui nous devons quelque dédommagement pour leur assiduité aux exercices, j’essaie de faire plaisir en leur prêtant des livres et des revues. Je les invite assez souvent à rester après la répétition. On leur donne une tasse de café avec un biscuit, un petit verre de cassis, du sucre à la crème ou bien de la tire de mélasse qu’Alice réussit en la perfection et donc, de la musique de graphophone. Après avoir entendu les grands artistes chanter, chez Pathé frères, mes garçons essaient, à leur tour, les morceaux qui sont dans leurs moyens. Je voudrais que vous entendiez notre Jean chanter « le Credo du paysan », « La chanson des blés d’or », ou encore la berceuse de « Jocelyn ».
Nous passons de cette façon des soirées que, pour ma part, je trouve très agréables, malgré la fatigue qu’elles me causent, et qui semblent faire grand plaisir à mes jeunes amis.
J’ai commencé d’écrire l’histoire de ma jeunesse pour tenir la promesse que je vous ai faite, un peu à la légère. Franchement, je crois qu’elle ne vous intéressera pas, vous allez la trouver trop longue. Rien n’est plus ennuyeux que les jacasseries d’une vieille pie. Écrivez-moi, vous, jeune hirondelle. Vous me devez des confidences qui tomberaient dans les oreilles d’une sourde si vous me les faisiez de vive voix, mais vous me le ferez lire et mon jeune cœur de vieille idéaliste les comprendra, même si vous ne les faites qu’à demi-mot.
V. A. Tessier