M Sylvie Carrière à M Tessier
Québec, 27 septembre 1912
Elles fondaient dans la bouche, ou plutôt, elles nous ont fondu dans la bouche, car nous avons fini de les manger. Comment assez vous remercier de vos délicieuses reines-Claude, mûres à point, déposées avec tout leur duvet sur un lit de feuilles d’érables ; offertes par votre lettre avec la bonne odeur de votre jardin et la poésie d’un beau jour d’automne à la campagne ; et, pas envoyées par la poste, apportées avec précaution par un charmant commissionnaire ! Il fait bien les choses le beau soleil de St-Jean, chère madame, non seulement il mûrit les fruits à la perfection, mais il fait aussi des artistes en amabilité.
J’aurais voulu que M. Dumas reste jusqu’à l’arrivée de papa et qu’il prenne le thé avec nous, mais il n’y a pas eu moyen de le garder. Je n’ai pas osé trop insister parce qu’il m’a dit que vous l’attendiez sans faute par le train du soir.
Cati avait tiré, de la plus haute tablette de l’armoire de la salle, notre compotier de porcelaine des grandes occasions ; j’avais dressé dedans, sur les feuilles d’érables, les beaux fruits odorants et l’avais posé sur le buffet, en attendant le moment du dessert, derrière la soupière d’argent que vous avez donnée en cadeau de noces à mes parents. Je crois que papa avait senti les prunes, par le trou de la serrure, avant d’entrer car, dès le seuil, il a fait : « h’m’m’m » et marché droit au buffet. En voyant les feuilles d’érables, il s’est douté, tout de suite, de leur provenance. Sa barbiche de Français a eu un léger tremblement.
Jamais dessert n’a été savouré avec plus de recueillement. Jamais nous n’avions mangé de fruits si délicieusement fondants, ni de si légers en même temps que si lourds de valeur sentimentale.
Papa a parlé, toute la soirée, de St-Jean-Port-Joli : du jardin de son père, de la disposition de ses arbres fruitiers et de ses plantes d’ornement ; des framboises blanches, des « gadelles noires », de l’allée qui conduisait au berceau couvert de houblon ; des dînettes que ses sœurs y faisaient et qu’il allait troubler par ses espiègleries de garçon turbulent ; de leur petite amie, Valérie Anctil, aux splendides yeux noirs ; des gâteries de la bonne madame Dumas, sa grand’mère, qui cuisait dans son grand four, en même temps que les gros pains de ménage, de tout petits pains pliés, que Valérie apportait tout chauds et qu’ils mangeaient ensemble, avec de la crème épaisse et du sucre d’érable. Je ne peux pas écrire tout ce qu’il lui est revenu à la mémoire en dégustant vos bonnes prunes : ce serait trop long. Il aura grand plaisir à réveiller ces souvenirs en votre compagnie, l’été prochain, si madame Rivet vous le permet.
Merci mille fois, chère madame, de votre très aimable attention. Père et fille en ont été tout remués.
Sylvie Carrière