II
Je sors au bras des ombres, Je suis au bas des ombres, Seul.
La pitié est plus haut et peut bien y rester, La vertu se fait l'aumône de ses seins Et la grâce s'est prise dans les filets de ses paupières. Elle est plus belle que les figures des gradins, Elle est plus dure, Elle est en bas avec les pierres et les ombres. Je l'ai rejointe.
C'est ici que la clarté livre sa dernière bataille. Si je m'endors, c'est pour ne plus rêver. Quelles seront alors les armes de mon triomphe? Dans mes yeux grands ouverts le soleil fait les joints, Ô jardin de mes yeux! Tous les fruits sont ici pour figurer des fleurs, Des fleurs dans la nuit, Une fenêtre de feuillage S'ouvre soudain dans son visage. Où poserai-je mes lèvres, nature sans rivage?
Une femme est plus belle que le monde où je vis Et je ferme les yeux. Je sors au bras des ombres, Je suis au bas des ombres. Et des ombres m'attendent.
FIN DES CIRCONSTANCES
Un bouquet tout défait brûle les coqs des vagues Et le plumage entier de la perdition Rayonne dans la nuit et dans la mer du ciel. Plus d'horizon, plus de ceinture, Les naufragés, pour la première fois, font des gestes qui ne les soutiennent pas. Tout se diffuse, rien ne s'imagine plus.
BAIGNEUSE DU CLAIR AU SOMBRE
L'après-midi du même jour. Légère, tu bouges et, légers, le sable et la mer bougent.
Nous admirons l'ordre des choses, l'ordre des pierres, l'ordre des clartés, l'ordre des heures. Mais cette ombre qui disparaît et cet élément douloureux, qui disparaît.
Le soir, la noblesse est partie de ce ciel. Ici, tout se blottit dans un feu qui s'éteint.
Le soir. La mer n'a plus de lumière et, comme aux temps anciens, tu pourrais dormir dans la mer.
PABLO PICASSO
Les armes du sommeil ont creusé dans la nuit Les sillons merveilleux qui séparent nos têtes. À travers le diamant, toute médaille est fausse, Sous le ciel éclatant, la terre est invisible.
Le visage du cœur a perdu ses couleurs Et le soleil nous cherche et la neige est aveugle. Si nous l'abandonnons, l'horizon a des ailes Et nos regards au loin dissipent les erreurs.
PREMIÈRE DU MONDE
_À Pablo Picasso._
Captive de la plaine, agonisante folle, La lumière sur toi se cache, vois le ciel: Il a fermé les yeux pour s'en prendre à ton rêve, Il a fermé ta robe pour briser tes chaînes.
Devant les roues toutes nouées Un éventail rit aux éclats. Dans les traîtres filets de l'herbe Les routes perdent leur reflet.
Ne peux-tu donc prendre les vagues Dont les barques sont les amandes Dans ta paume chaude et câline Ou dans les boucles de ta tête?
Ne peux-tu prendre les étoiles? Écartelée, tu leur ressembles, Dans leur nid de feu tu demeures Et ton éclat s'en multiplie.
De l'aube baillonnée un seul cri veut jaillir, Un soleil tournoyant ruisselle sous l'écorce. Il ira se fixer sur tes paupières closes. Ô douce, quand tu dors, la nuit se mêle au jour.
SOUS LA MENACE ROUGE
Sous la menace rouge d'une épée, défaisant sa chevelure qui guide des baisers, qui montre à quel endroit le baiser se repose, elle rit. L'ennui, sur son épaule, s'est endormi. L'ennui ne s'ennuie qu'avec elle qui rit, la téméraire, et d'un rire insensé, d'un rire de fin du jour semant sous tous les ponts des soleils rouges, des lunes bleues, fleurs fanées d'un bouquet désenchanté. Elle est comme une grande voiture de blé et ses mains germent et nous tirent la langue. Les routes qu'elle traîne derrière elle sont ses animaux domestiques et ses pas majestueux leur ferment les yeux.
CACHÉE
Le jardinage est la passion, belle bête de jardinier. Sous les branches, sa tête semblait couverte de pattes légères d'oiseaux. À un fils qui voit dans les arbres.