‹ Capitale de la douleur Répétitions; Mourir de ne pas mourir; Les petits justes; Nouveaux poèmesChapitre 8 sur 15 · L'HABITUDE

L'HABITUDE

Toutes mes petites amies sont bossues: Elles aiment leur mère. Tous mes animaux sont obligatoires, Ils ont des pieds de meuble Et des mains de fenêtre. Le vent se déforme, Il lui faut un habit sur mesure, Démesuré. Voilà pourquoi Je dis la vérité sans la dire.

DANS LA DANSE

Petite table enfantine, il y a des femmes dont les yeux sont comme des morceaux de sucre, il y a des femmes graves comme les mouvements de l'amour qu'on ne surprend pas il y a des femmes au visage pâle d'autres comme le ciel à la veille du vent. Petite table dorée des jours de fête, il y a des femmes de bois vert et sombre: celles qui pleurent, de bois sombre et vert: celles qui rient.

Petite table trop basse ou trop haute, il y a des femmes grasses avec des ombres légères, il y a des robes creuses, des robes sèches, des robes que l'on porte chez soi et que l'amour ne fait jamais sortir. Petite table, je n'aime pas les tables sur lesquelles je danse, je ne m'en doutais pas.

LE JEU DE CONSTRUCTION

_À Raymond Roussel._

L'homme s'enfuit, le cheval tombe, La porte ne peut pas s'ouvrir, L'oiseau se tait, creusez sa tombe, Le silence le fait mourir.

Un papillon sur une branche Attend patiemment l'hiver, Son cœur est lourd, la branche penche, La branche se plie comme un ver.

Pourquoi pleurer la fleur séchée Et pourquoi pleurer les lilas? Pourquoi pleurer la rose d'ambre?

Pourquoi pleurer la pensée tendre? Pourquoi chercher la fleur cachée Si l'on n'a pas de récompense?

--Mais pour ça, ça et ça.

ENTRE AUTRES

À l'ombre des arbres Comme au temps des miracles,

Au milieu des hommes Comme la plus belle femme

Sans regrets, sans honte, J'ai quitté le monde.

--Qu'avez-vous vu?

--Une femme jeune, grande et belle En robe noire très décolletée.

GIORGIO DE CHIRICO

Un mur dénonce un autre mur Et l'ombre me défend de mon ombre peureuse. Ô tour de mon amour autour de mon amour, Tous les murs filaient blanc autour de mon silence.

Toi, que défendais-tu? Ciel insensible et pur Tremblant tu m'abritais. La lumière en relief Sur le ciel qui n'est plus le miroir du soleil, Les étoiles de jour parmi les feuilles vertes,

Le souvenir de ceux qui parlaient sans savoir, Maîtres de ma faiblesse et je suis à leur place Avec des yeux d'amour et des mains trop fidèles Pour dépeupler un monde dont je suis absent.

BOUCHE USÉE

Le rire tenait sa bouteille À la bouche riait la mort Dans tous les lits où l'on dort Le ciel sous tous les corps sommeille

Un clair ruban vert à l'oreille Trois boules une bague en or Elle porte sans effort Une ombre aux lumières pareille

Petite étoile des vapeurs Au soir des mers sans voyageurs Des mers que le ciel cruel fouille

Délices portées à la main Plus douce poussière à la fin Les branches perdues sous la rouille.

DANS LE CYLINDRE DES TRIBULATIONS

Que le monde m'entraîne et j'aurai des souvenirs.

Trente filles au corps opaque, trente filles divinisées par l'imagination, s'approchent de l'homme qui repose dans la petite vallée de la folie.

L'homme en question joue avec ferveur. Il joue contre lui-même et gagne. Les trente filles en ont vite assez. Les caresses du jeu ne sont pas celles de l'amour et le spectacle n'en est pas aussi charmant, séduisant et agréable.

Je parle de trente filles au corps opaque et d'un joueur heureux. Il y a aussi, dans une ville de laine et de plumes, un oiseau sur le dos d'un mouton. Le mouton, dans les fables, mène l'oiseau en paradis.

Il y a aussi les siècles personnifiés, la grandeur des siècles présents, le vertige des années défendues et des fruits perdus.

Que les souvenirs m'entraînent et j'aurai des yeux ronds comme le monde.

DENISE DISAIT AUX MERVEILLES:

Le soir traînait des hirondelles. Les hiboux Partageaient le soleil et pesaient sur la terre Comme les pas jamais lassés d'un solitaire Plus pâle que nature et dormant tout debout.

Le soir traînait des armes blanches sur nos têtes. Le courage brûlait les femmes parmi nous, Elles pleuraient, elles criaient comme des bêtes, Les hommes inquiets s'étaient mis à genoux.

Le soir, un rien, une hirondelle qui dépasse, Un peu de vent, les feuilles qui ne tombent plus, Un beau détail, un sortilège sans vertus Pour un regard qui n'a jamais compris l'espace.

LA BÉNÉDICTION

À l'aventure, en barque, au nord. Dans la trompette des oiseaux Les poissons dans leur élément.

L'homme qui creuse sa couronne Allume un brasier dans la cloche, Un beau brasier-nid-de-fourmis.

Et le guerrier bardé de fer Que l'on fait rôtir à la broche Apprend l'amour et la musique.

LA MALÉDICTION

Un aigle, sur un rocher, contemple l'horizon béat. Un aigle défend le mouvement des sphères. Couleurs douces de la charité, tristesse, lueurs sur les arbres décharnés, lyre en étoile d'araignée, les hommes qui sous tous les cieux se ressemblent sont aussi bêtes sur la terre qu'au ciel. Et celui qui traîne un couteau dans les herbes hautes, dans les herbes de mes yeux, de mes cheveux et de mes rêves, celui qui porte dans ses bras tous les signes de l'ombre, est tombé, tacheté d'azur, sur les fleurs à quatre couleurs.

SILENCE DE L'ÉVANGILE

Nous dormons avec des anges rouges qui nous montrent le désert sans minuscules et sans les doux réveils désolés. Nous dormons. Une aile nous brise, évasion, nous avons des roues plus vieilles que les plumes envolées, perdues, pour explorer les cimetières de la lenteur, la seule luxure.

· · ·

La bouteille que nous entourons des linges de nos blessures ne résiste à aucune envie. Prenons les cœurs, les cerveaux, les muscles de la rage, prenons les fleurs invisibles des blêmes jeunes filles et des enfants noués, prenons la main de la mémoire, fermons les yeux du souvenir, une théorie d'arbres délivrés par les voleurs nous frappe et nous divise, tous les morceaux sont bons. Qui les rassemblera: la terreur, la souffrance ou le dégoût?

· · ·

Dormons, mes frères. Le chapitre inexplicable est devenu incompréhensible. Des géants passent en exhalant des plaintes terribles, des plaintes de géant, des plaintes comme l'aube veut en pousser, l'aube qui ne peut ne plus se plaindre, depuis le temps, mes frères, depuis le temps.

SANS RANCUNE

Larmes des yeux, les malheurs des malheureux. Malheurs sans intérêt et larmes sans couleurs. Il ne demande rien, il n'est pas insensible, Il est triste en prison et triste s'il est libre.

Il fait un triste temps, il fait une nuit noire À ne pas mettre un aveugle dehors. Les forts Sont assis, les faibles tiennent le pouvoir Et le roi est debout près de la reine assise.

Sourires et soupirs, des injures pourrissent Dans la bouche des muets et dans les yeux des lâches. Ne prenez rien: ceci brûle, cela flambe! Vos mains sont faites pour vos poches et vos fronts.

· · ·

Une ombre... Toute l'infortune du monde Et mon amour dessus Comme une bête nue.

CELLE QUI N'A PAS LA PAROLE

Les feuilles de couleur dans les arbres nocturnes Et la liane verte et bleue qui joint le ciel aux arbres, Le vent à la grande figure Les épargne. Avalanche, à travers sa tête transparente La lumière, nuée d'insectes, vibre et meurt.

Miracle dévêtu, émiettement, rupture Pour un seul être.

La plus belle inconnue Agonise éternellement.

Étoiles de son cœur aux yeux de tout le monde.

NUDITÉ DE LA VÉRITÉ

«_Je le sais bien_»

Le désespoir n'a pas d'ailes, L'amour non plus, Pas de visage, Ne parlent pas, Je ne bouge pas, Je ne les regarde pas, Je ne leur parle pas Mais Je suis bien aussi vivant que mon amour et que mon désespoir.

PERSPECTIVE

Un millier de sauvages S'apprêtent à combattre. Ils ont des armes, Ils ont leur cœur, grand cœur, Et s'alignent avec lenteur Devant un millier d'arbres verts Qui, sans en avoir l'air, Tiennent encore à leur feuillage.

TA FOI

Suis-je autre chose que ta force? Ta force dans tes bras, Ta tête dans tes bras, Ta force dans le ciel décomposé, Ta tête lamentable, Ta tête que je porte. Tu ne joueras plus avec moi, Héroïne perdue, Ma force bouge dans tes bras.

MASCHA RIAIT AUX ANGES

L'heure qui tremble au front du temps tout embrouillé

Un bel oiseau léger plus vif qu'une poussière Traîne sur un miroir un cadavre sans tête Des boules de soleil adoucissent ses ailes Et le vent de son vol affole la lumière

Le meilleur a été découvert loin d'ici.

LES PETITS JUSTES

SUR LA MAISON DU RIRE

Sur la maison du rire Un oiseau rit dans ses ailes. Le monde est si léger Qu'il n'est plus à sa place Et si gai Qu'il ne lui manque rien.

POURQUOI SUIS-JE SI BELLE?

Pourquoi suis-je si belle? Parce que mon maître me lave.

AVEC TES YEUX

Avec tes yeux je change comme avec les lunes Et je suis tour à tour et de plomb et de plume, Une eau mystérieuse et noire qui t'enserre Ou bien dans tes cheveux ta légère victoire.

UNE COULEUR MADAME

Une couleur madame, une couleur monsieur, Une aux seins, une aux cheveux, La bouche des passions Et si vous voyez rouge La plus belle est à vos genoux.

À FAIRE RIRE LA CERTAINE

À faire rire la certaine, Était-elle en pierre? Elle s'effondra.

LE MONSTRE DE LA FUITE

Le monstre de la fuite hume même les plumes De cet oiseau roussi par le feu du fusil. Sa plainte vibre tout le long d'un mur de larmes Et les ciseaux des yeux coupent la mélodie Qui bourgeonnait déjà dans le cœur du chasseur.

LA NATURE S'EST PRISE

La nature s'est prise aux filets de ta vie. L'arbre, ton ombre, montre sa chair nue: le ciel. Il a la voix du sable et les gestes du vent Et tout ce que tu dis bouge derrière toi.

ELLE SE REFUSE TOUJOURS

Elle se refuse toujours à comprendre, à entendre, Elle rit pour cacher sa terreur d'elle-même. Elle a toujours marché sous les arches des nuits Et partout où elle a passé Elle a laissé L'empreinte des choses brisées.

SUR CE CIEL DÉLABRÉ

Sur ce ciel délabré, sur ces vitres d'eau douce, Quel visage viendra, coquillage sonore, Annoncer que la nuit de l'amour touche au jour, Bouche ouverte liée à la bouche fermée.

INCONNUE

Inconnue, elle était ma forme préférée, Celle qui m'enlevait le souci d'être un homme, Et je la vois et je la perds et je subis Ma douleur, comme un peu de soleil dans l'eau froide.

LES HOMMES QUI CHANGENT

Les hommes qui changent et se ressemblent Ont, au cours de leurs jours, toujours fermé les yeux Pour dissiper la brume de dérision Etc...

NOUVEAUX POÈMES

_à G._

NE PLUS PARTAGER

Au soir de la folie, nu et clair, L'espace entre les choses a la forme de mes paroles La forme des paroles d'un inconnu, D'un vagabond qui dénoue la ceinture de sa gorge Et qui prend les échos au lasso.

Entre des arbres et des barrières, Entre des murs et des mâchoires, Entre ce grand oiseau tremblant Et la colline qui l'accable, L'espace a la forme de mes regards.

Mes yeux sont inutiles, Le règne de la poussière est fini, La chevelure de la route a mis son manteau rigide, Elle ne fuit plus, je ne bouge plus, Tous les ponts sont coupés, le ciel n'y passera plus Je peux bien n'y plus voir. Le monde se détache de mon univers Et, tout au sommet des batailles, Quand la saison du sang se fane dans mon cerveau, Je distingue le jour de cette clarté d'homme Qui est la mienne, Je distingue le vertige de la liberté, La mort de l'ivresse, Le sommeil du rêve,

Ô reflets sur moi-même! ô mes reflets sanglants!

ABSENCES