‹ CaraChapitre 20 sur 59 · XX

XX

Lorsqu'elle se trouva dans l'avenue de Villiers, elle resta un moment sans savoir de quel côté tourner ses pas.

Rentrer chez elle? Elle n'en eut pas la pensée. Non pas qu'elle n'eût point été touchée par ce que Maraval venait de lui dire avec un accent si convaincu et si sympathique; elle en avait été bouleversée au contraire, et elle ne doutait point que tout cela ne fût parfaitement vrai; mais, quand les dangers qu'on venait de lui faire toucher du doigt seraient mille fois plus terribles qu'elle ne les avait vus, ils ne pouvaient pas l'arrêter. Elle s'abaisserait en se faisant comédienne. Eh bien, ne le savait-elle pas avant d'entendre Maraval? Plutôt que de subir cet abaissement, elle devait se marier. En théorie, cela pouvait être vrai, mais Maraval ne connaissait pas sa situation personnelle. C'était, au contraire, dans le mariage, qu'était pour elle l'abaissement le plus déshonorant.

Il fallait qu'elle fût chanteuse; et, puisque s'était pour elle le seul moyen de ne pas laisser déshonorer la mémoire de son père et de ne pas flétrir son amour, il le fallait malgré tout et malgré tous.

C'est-à-dire que pour le moment il fallait qu'elle trouvât un maître qui la mît au plus vite en état de paraître sur un théâtre, puisque Maraval, par intérêt et par sympathie pour elle, refusait d'être ce maître.

Mais où était-il, ce maître?

Debout devant la porte de Maraval, immobile, réfléchissant et ne trouvant rien, elle se sentait perdue dans ce Paris immense, la lumière sur laquelle elle avait tenu les yeux fixés, et qui l'avait guidée, venant de s'éteindre tout à coup.

Sa mémoire troublée ne retrouvait même plus les noms des maîtres qui quelques jours auparavant lui étaient vaguement connus.

Cependant elle ne pouvait pas rester immobile dans cette avenue, où les passants la regardaient curieusement; elle se mit en route vers Paris. En marchant, une bonne inspiration, une idée, se présenteraient sans doute à son esprit.

Elle arriva ainsi jusqu'aux environs de la Trinité, où l'enseigne et la devanture d'un cabinet de lecture lui suggérèrent enfin ce qu'elle avait à faire. Elle entra dans ce cabinet de lecture et demanda un almanach des adresses. À l'article des professeurs et compositeurs de musique elle trouva le nom qu'elle avait vainement demandé à sa mémoire: Lozès, rue Blanche.

Ce qu'elle savait de Lozès, c'était qu'il était chanteur assez médiocre, mais par contre bon professeur: au moins jouissait-il de cette réputation; il dirigeait une sorte de petit conservatoire où il avait pour élèves une bonne partie de ceux qui ne suivent pas les cours du vrai. Il faisait souvent jouer et chanter ses élèves en public, et plusieurs de ceux qu'il avait formés avaient obtenu des succès retentissants en ces dernières années.

Elle monta la rue Blanche jusqu'au numéro que l'almanach lui avait indiqué; mais, n'étant plus sous l'oppression du trouble qui l'avait saisie en sortant de chez Maraval, le sentiment des dangers qu'elle courait lui revint; si on allait la reconnaître! et il lui semblait que chacun de ceux qui la regardaient étaient des amis ou des employés de son oncle; alors elle assurait d'une main fébrile le voile épais qui lui cachait le visage.

L'école de Lozès était située au fond d'une cour, dans un atelier vitré qui avait servi autrefois à un photographe; et on y arrivait de plain-pied après avoir traversé un petit vestibule, sans que personne fût dans ce vestibule pour vous recevoir ou vous annoncer.

Lorsque Madeleine eut poussé la porte de ce vestibule, elle s'arrêta un moment sans oser entrer.

Au fond de l'atelier, un jeune home à la figure énergique et de carrure athlétique chantait le grand air de Rigoletto, qu'un gros homme au teint jaune, vêtu d'une robe de chambre crasseuse et chaussé de chaussons de feutre, écoutait, assis dans un vieux fauteuil, en roulant des yeux blancs,--Lozès, sans aucun doute, qui donnait une leçon; et ce n'était pas le moment de le déranger.

Cependant, comme Madeleine ne pouvait pas rester immobile au milieu de l'atelier, elle regarda autour d'elle pour voir si elle ne trouverait pas une place où elle pourrait attendre sans attirer l'attention. Déjà les gros yeux blancs de Lozès, qui s'étaient fixés sur elle à son entrée, ne l'avaient que trop intimidée. Dans un coin formant enfoncement, elle aperçut deux vieilles femmes de tournure vulgaire et bizarrement accoutrées, assises sur des banquettes; elle se dirigea doucement de leur côté et s'assit derrière elles.

Aussitôt elles se retournèrent, et longuement, attentivement elles la dévisagèrent, en tachant de percer son voile.

--C'est-y pour prendre une leçon de môsieu Lozès que vous venez? demanda l'une d'elles à voix basse.

Madeleine sans répondre fit un signe affirmatif.

--Pour lors faut attendre, parce que ct'homme il n'aime pas a été dérangé.

L'autre alors prit la parole, et son ton noble, emphatique, théâtral, contrasta singulièrement, avec celui de la première vieille; elle posa une série de questions à Madeleine, qui ne répondit que par signes exactement comme si elle avait été muette.

Heureusement pour elle, la voix de Lozès vient faire taire les vieilles:

--Silence donc dans le coin des mères, cria-t-il, fermez vos boîtes.

Le silence se fit aussitôt, et Madeleine délivrée put suivre la leçon.

L'élève chantait:

Cour-ti-sans race vi-le ... et dam-né-e Ren-dez-moi ma fil-le infor-tu-née.

Lozès sauta de son fauteuil.

--Mais va donc, s'écria-t-il, va donc, de la vigueur, de l'âme; quel pot-à-feu à remuer que ce garçon-là.

Et il lui allongea un vigoureux coup de poing dans le dos.

L'élève recommença avec le même calme, exactement comme s'il donnait la bénédiction aux «cour-ti-sans race vi-le».

Lozès était resté près de lui dans un état de violente exaspération; tout à coup il lui allongea deux ou trois bourrades en l'apostrophant grossièrement.

Alors cet hercule, qui était dix fois plus fort que ce gros bonhomme, se mit à pleurer et à beugler:

--Je ne peux pas, ce n'est pas dans ma nature ... ure ... ure....

--Eh bien! animal, si ce n'est pas dans ta nature, va-t-en beugler avec les veaux. À un autre.

Une jeune fille sortit d'un coin et s'avança auprès du fauteuil où Lozès s'était rassis: elle avait quinze ou seize ans à peine, jolie, élégante et couverte de bijoux, au cou, aux bras, aux mains.

Au moment où elle ouvrait la bouche, Lozès l'arrêta:

--Dis donc, toi, je t'ai déjà fait remarquer qu'on devait m'embrasser en arrivant; si cela ne te va pas, dis-le.

La jeune fille ne dit rien, mais s'avançant vers Lozès qui, sans se lever, tendit son cou vers elle, elle l'embrassa sur sa joue rasée, qui, de loin, paraissait toute bleue.

La bruit de ce baiser fit frissonner Madeleine de la tête aux pieds, et son coeur se souleva. Et quoi! elle aussi, elle devrait embrasser ce comédien!

La pensée lui vint de se sauver au plus vite, mais la réflexion la retint; il fallait persévérer quand même.

La leçon avait commencé, mais elle n'alla pas loin.

--Ce n'est pas ça, s'écria Lozès, arrête, et va t'asseoir sur cette chaise là-bas; tu croiseras tes bras derrière et tu respireras fortement; tu t'arrangeras pour que ta respiration descende sans remuer la poitrine. À un autre.

Un ténor vint remplacer la jeune fille aux bijoux, qui alla s'asseoir sur sa chaise et s'appliqua à faire descendre sa respiration.

Ou bien Lozès n'était pas de bonne humeur, ou bien il avait mauvais caractère, car le jeune ténor avait à peine dit quelques mots, qu'il se fâcha:

--Toi, je t'ai déjà dit de choisir; veux-tu chanter à la manière française, en ouvrant la bouche en rond, ou bien à la manière italienne, en l'ouvrant en large et en souriant; tu as une tête à sourire, souris donc; ça charmera les femmes.

Le ténor recommença en ouvrant si largement la bouche qu'il montra toutes ses dents.

Tout en l'écoutant, Lozès surveillait la jeune fille, qui avait été s'asseoir sur sa chaise; tout à coup, il courut à elle et la fit lever:

--Qu'on m'apporte un matelas, cria-t-il.

Alors, prenant la jeune fille par le bras et la poussant brusquement:

--Couche-toi là-dessus, dit-il, étale-toi tout de ton long et en mesure, tu diras do, do, do, do.

Malgré la gravité de sa situation, Madeleine ne put retenir un sourire.

La leçon avait été reprise, mais bien que Madeleine voulût y apporter attention, elle fut distraite par un chuchotement de voix derrière elle; machinalement elle tourna la tête; elle ne vit qu'une petite porte fermée. C'était de derrière cette porte que venait ce chuchotement, auquel se mêlait depuis quelques instants comme un bruit de baisers étouffés.

Madeleine, comme beaucoup de musiciens, avait l'ouïe d'une finesse extrême, et bien souvent elle entendait distinctement ce que d'autres ne soupçonnaient même pas. Cependant ces chuchotements étaient si forts qu'elle fut surprise qu'ils n'éveillassent point la curiosité de ses voisines.

Brusquement l'une d'elles se leva et courut à la petite porte:

--Ursule, je t'y prends encore à te faire embrasser dans les escaliers, viens ici, petite peste, et ne me quitte plus.

Madeleine eût voulu boucher ses oreilles, comme quelques instants auparavant elle eût voulu fermer ses yeux; et une fois encore elle se demanda si elle ne devait pas sortir immédiatement de cette maison, mais, se raidissant contre le dégoût qui l'envahissait, elle resta.

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