‹ CaraChapitre 21 sur 59 · XXI

XXI

Cependant la présence de Madeleine avait produit une certaine sensation: on avait remarqué cette jeune femme qui, par sa toilette et sa tenue, ressemblait si peu aux élèves qui venaient ordinairement chez Lozès, et trois ou quatre jeunes gens se rapprochant peu à peu avaient fini par s'asseoir sur les banquettes, et ils s'étaient mis à la regarder, la toisant des pieds à la tête, l'examinant, la déshabillant comme si elle avait été exposée là pour leur plaisir.

Bien qu'elle évitât de tourner ses yeux de leur côté, elle avait senti le feu de ces regards braqués sur elle et le rouge lui était monté au visage.

C'étaient ses camarades, ces jeunes gens qui marchaient, s'asseyaient, se mouchaient avec des poses scéniques, la tête de trois quarts, le poing sur l'épaule, le sourire aux lèvres, s'écoutant entre eux comme on écoute au théâtre avec des attitudes fausses.

Demain elle devrait leur donner la main et les laisser la tutoyer, puisque entre eux ils se tutoyaient tous «Bonjour, ma petite chatte.--Comment vas-tu, ma vieille?»

Lozès annonça que c'était fini «pour aujourd'hui.»

Enfin, elle allait pouvoir approcher ce maître terrible, et, tout de suite, pendant que les élèves s'empressaient joyeusement vers la porte de sortie, elle se dirigea vers le fauteuil où Lozès était resté assis.

À mesure qu'elle avança, elle se sentit enveloppée par un regard curieux.

Arrivée près de lui, elle le salua, et, comme elle avait tout son courage, elle lui expliqua bravement ce qui l'amenait:

--Je voudrais entrer au théâtre, dit-elle d'une voix qui, malgré ses efforts, était tremblante, et je viens vous demander vos leçons.

Il n'avait pas bougé de dessus son fauteuil; la tête renversée, il la regarda un moment sans rien dire, puis, comme s'il n'était pas satisfait de son examen, il lui fit signe de reculer de quelques pas; alors, avec son accent méridional:

--Défaites-moi un peu votre chapeau, je vous prie, et votre paletot.

Elle obéit, décidée à tout.

--Bon, dit-il après l'avoir regardée en dodelinant de la tête avec approbation, pas mal, pas mal.

Et comme elle rougissait sous ce regard qui était un outrage pour son innocence de jeune fille:

--Vous savez que vous êtes jolie, n'est-ce pas? continua-t-il; vous avez le type d'Ophélia, ce n'est pas mauvais, ça, et c'est rare; marchez un peu.

Elle se mit à marcher.

--Présentez votre poitrine comme un bouquet; les épaules effacées; bien, cela va; revenez. Qu'est-ce que vous savez?

Madeleine répéta ce qu'elle avait déjà dit à Maraval.

--Oh! oh! l'amateur de province, je n'ai pas confiance, dit Lozès; ils sont toc en province. Enfin, voyons, chantez-moi ce que vous voudrez.

Elle proposa l'air du Freyschutz: puisqu'elle avait réussi auprès de Maraval, Lozès ne serait pas plus difficile sans doute.

Mais Lozès refusa:

--Le style, c'est moi qui vous l'enseignerai; ce que je veux juger pour le moment, c'est votre voix; savez-vous le Brindisi de la Traviata?

--Oui, Monsieur.

--Eh bien! allez-y alors: je vous écoute.

Et de fait il l'écouta attentivement, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil et le menton posé dans sa main.

--Quand voulez-vous commencer? demanda-t-il aussitôt qu'elle se tut.

--Vous m'acceptez?

--À bras ouverts; retenez bien ce que vous dit Lozès, vous serez une grande artiste.

--Ah! monsieur!

--Si vous travaillez et si vous suivez mes leçons, bien entendu; parce que, vous savez, la nature sans l'art cela ne signifie rien.

--Oui, monsieur, je travaillerai autant que vous voudrez; je vous promets que vous n'aurez jamais eu d'élève plus attentive, plus appliquée.

--S'il en est ainsi, je vous donne ma parole qu'avant dix-huit mois vous serez en état de débuter, et, comme débute une élève de Lozès, d'une façon splendide; ces ânes du Conservatoire verront un peu ce que je sais faire d'une élève qui est douée.

Le moment était venu pour Madeleine d'expliquer sa situation, et les dispositions dans lesquelles elle voyait Lozès lui donnaient du courage et de l'espoir.

Mais il ne la laissa pas aller jusqu'au bout.

--Ah! non, ma petite, dit-il d'un ton brusque, je ne fais pas de ces arrangements-là: je n'ai pas le temps; et puis pour vous, croyez-moi, c'est une mauvaise affaire; il vaut mieux vous gêner et payer vos leçons comptant; je vous en donnerai une par jour; c'est cinq cents francs par mois qu'il vous faut; votre famille est ruinée me disiez-vous, eh bien, une belle fille comme vous ne doit pas être embarrassée pour trouver cinq cents francs par mois.

Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans broncher, elle ne put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte l'étouffait.

Puis elle fit quelques pas pour se retirer, désespérée.

Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait lentement, parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout à coup.

--Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord croyez bien que je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je sens qu'on peut faire quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coûtera peut-être cher, très-cher même.

--Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices.

--Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le fera. Si nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait plus facile. Il y a là des gens toujours disposés à se faire les entrepreneurs d'un jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de celle qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils l'achètent pour un certain temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le logement, la nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, en échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son maître ce qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris. Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait ce métier pendant sa jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de curiosités, de meubles italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous me disiez si vous, de votre côté, vous êtes disposée à accepter la direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.

--Avec reconnaissance et de tout coeur.

--N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec Sciazziga,--c'est mon italien; défendez vos intérêts puisque vous êtes orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est un avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera âpre; vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez pas tout ce qu'il vous demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et ce sera déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à l'avance je vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozès avec reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; vous répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour moi.»

L'impression première produite par Lozès s'était un peu effacée: il pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'était pas certainement un méchant homme.

Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait honorer celui qui lui tendait la main.

--Encore un mot, dit Lozès, je vous ai expliqué que notre homme se chargerait de pourvoir à tous vos besoins. C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Vous êtes seule; que ferez-vous le jour où vous aborderez le théâtre? Rien, n'est-ce pas. Vous laisserez les choses aller. Eh bien, en agissant ainsi, elles n'iraient pas. Il vous faut quelqu'un d'actif, d'intelligent, d'intrigant pour arranger vos engagements, pour préparer vos succès, pour gagner ou éclairer la critique, qui ne voit que ce qu'elle a intérêt à voir ou que ce qu'on lui montre: Sciazziga sera ce quelqu'un, et grâce à lui le succès vous arrivera agréable et appétissant, comme un poulet bien rôti arrive sur la table de ceux qui ont un bon cuisinier, sans qu'ils aient senti l'odeur de la cuisine. C'est quelque chose cela, en un temps comme le nôtre, qui n'est que de réclame. Où voulez-vous que je vous envoie notre Italien?

Elle rougit et balbutia en pensant à sa misérable mansarde.

--Est-ce que vous n'êtes pas seule comme vous me le disiez? demanda Lozès remarquant son embarras.

--Oh! monsieur, s'écria-t'elle avec confusion.

--Enfin vous demeurez quelque part, sans doute?

--Oui, cité des Fleurs, à Batignolles; mais si M. Sciazziga vient dans ma pauvre chambre, il sera, je le crains, mal disposé à m'accorder les conditions que vous me conseillez d'exiger.

--Je n'avais pas pensé à cela, ma pauvre enfant. Il vaut mieux qu'il vous voie ici alors. Je lui donnerai rendez-vous. Revenez après-demain à quatre heures.

--Oh! monsieur, combien je suis touchée de votre bonté!

--Vous verrez, ma petite, que bonté et talent sont synonymes: tout se tient en ce monde; un homme qui a un grand talent est toujours bon.

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