‹ CaraChapitre 23 sur 59 · XXIII

XXIII

Le jour même où Madeleine signait avec Sciazziga «oun petit engazement», Léon arrivait de Madrid à Paris.

En recevant la lettre de Madeleine, il avait couru au télégraphe et il avait envoyé à sa cousine une dépêche, avec la mention personnelle sur l'adresse:

«N'accomplis pas ta résolution avant de m'avoir vu; je pars à l'instant pour Paris, où j'arriverai après-demain matin.»

Mais, malgré la mention personnelle, cette dépêche n'avait pas été remise à Madeleine, qui avait quitté la maison de la rue de Rivoli depuis deux jours quand le facteur du télégraphe s'était présenté.

Avant même d'entrer chez lui, Léon monta rapidement à l'appartement de son père. Personne n'était encore levé, mais la façon dont il sonna réveilla tout le monde, et un domestique vint lui ouvrir la porte.

C'était le vieux valet de chambre qui, depuis trente ans, était au service de ses parents.

--Mademoiselle Madeleine? demanda vivement Léon.

Sans répondre, le valet de chambre leva ses bras au ciel.

--Réponds donc, mon vieux Jacques.

--Elle est partie.

--Où?

--On ne sait pas; c'est-à-dire que mardi matin, au moment où il n'y avait personne dans la maison, elle a été chercher un commissionnaire et une voiture, elle a fait porter ses bagages sur cette voiture par le commissionnaire et elle est partie; le concierge l'a vue passer et il a été bien étonné, mais qu'est-ce qu'il pouvait, cet homme?

--Mais depuis?

--On a cherché mademoiselle Madeleine partout, on l'a fait chercher par la police, et ... on ne l'a pas trouvée.

--Conduis-moi à la chambre de mon père.

--Monsieur dort.

--Je vais le réveiller; éclaire-moi.

L'idée de réveiller M. Haupois-Daguillon parut si invraisemblable à Jacques, qui vivait dans la crainte et dans le respect de son puissant maître, qu'il resta immobile; sans insister, Léon lui prit la lumière des mains et se dirigea vers la chambre de son père.

Celui-ci avait été réveillé par le carillon de la sonnette, et quand Léon entra dans sa chambre, il le trouva assis sur son lit, coiffé d'un foulard de soie cerise noué à l'espagnole autour de sa tête, très-noblement.

--Toi! s'écria M. Haupois.

--Quelles nouvelles de Madeleine?

M. Haupois fut suffoqué par cette demande.

--C'est ainsi que tu me dis bonjour et que tu t'inquiètes de la santé de ta mère?

--Pardonne-moi, mais ce que Jacques vient de m'apprendre m'a bouleversé: Madeleine partie sans qu'on sache où elle est, ce qu'elle est devenue!

--Madeleine est une ingrate.

--Vous vouliez la marier.

--Qui t'a dit?

--Elle m'a écrit.

--Ah! vous étiez en correspondance!

--Cette lettre a été la première que j'aie reçue d'elle depuis mon séjour à Madrid.

--C'est trop d'une.

--Enfin, où est-elle?

--Dans le premier moment d'inquiétude et malgré le scandale de sa conduite, nous avons eu la bonté de la faire chercher; nous avons même prévenu la police; tout ce qu'on a pu découvrir ça été un indice: le commissionnaire qui a porté ses bagages l'a entendue donner au cocher l'adresse de la gare Saint-Lazare, mais ce cocher n'a point été retrouvé; concluant de ce renseignement qu'elle aurait dû aller à Rouen, j'ai fait prendre des renseignements à Rouen, on ne l'y a point vue, et il paraît même à peu près certain qu'elle n'y est point venue; dans les hôtels de Paris, dans les maisons meublées, les recherches n'ont point abouti, bien qu'elles aient été dirigées par une main habile.

--Eh bien, je les ferai aboutir, moi.

--Tu n'as pas l'intention de nous ramener Madeleine chez nous, n'est-ce pas? nous ne la recevrions pas.

--Tu lui fermerais ta maison?

--Quoi qu'il arrive, jamais elle ne rentrera ici.

--Quand tu m'as demandé de partir pour Madrid, j'ai cédé à ton désir qui, tu le sais, n'était pas d'accord avec le mien. Je l'ai fait pour toi et pour ma mère. Mais je l'ai fait aussi pour Madeleine, afin qu'elle pût rester dans cette maison, près de vous qui l'aimeriez et la consoleriez. Puisque tu posais la question de telle sorte qu'elle ou moi devions partir, je n'ai pas voulu que ce fût elle, et je me suis exilé à Madrid, où je n'avais que faire, et où je suis resté malgré mon ennui. Mais je m'imaginais que Madeleine était heureuse, tranquille, choyée, aimée, c'est-à-dire consolée, et je ne parlais pas de revenir à Paris. Au lieu de la consoler, vous avez voulu la marier.

--Nous avons voulu assurer son avenir, comme c'était notre devoir.

--Et le mien, vous l'avez oublié. Ma mère et toi vous saviez quelles étaient mes intentions à l'égard de Madeleine, quels étaient mes sentiments.

Parlant ainsi, il avait fait un pas en arrière du côté de la porte.

--Où vas-tu?

--Chercher Madeleine.

--Je t'ai dit qu'elle ne rentrerait jamais dans cette maison.

--Ce n'est pas pour qu'elle rentre dans cette maison que je dois la chercher et la trouver.

--Léon!

Mais il était arrivé à la porte; il l'ouvrit.

--Au revoir, mon père, à bientôt, tu diras à ma mère que malgré tout je l'embrasse tendrement.

Et, sans écouter la voix de son père, il sortit en refermant vivement la porte.

De ce que son père lui avait dit, il résultait pour lui la probabilité que Madeleine était retournée à Rouen. Pourquoi eût-elle dit à son cocher de la conduire à la gare Saint-Lazare si elle n'avait pas voulu aller à Rouen? D'ailleurs n'était-il pas raisonnable d'admettre que quittant Paris elle avait voulu se réfugier chez des amis de son père? On avait fait à Rouen des recherches qui n'avaient pas abouti. Cela ne prouvait pas que Madeleine ne fût pas à Rouen. On avait mal cherché, voilà tout. Il chercherait mieux.

Et sans prendre de repos, il partit pour Rouen par le train express de huit heures du matin.

Il resta pendant plusieurs jours à Rouen, fréquentant tous les endroits où il pouvait la rencontrer, et où naturellement il ne la rencontra pas.

De guerre lasse, il se dit qu'elle s'était peut-être réfugié à Saint-Aubin auprès de son père, et il partit pour Saint-Aubin.

Mais personne ne l'avait vue; elle n'avait pas paru au cimetière, et cela était bien certain; ce n'est pas dans la mauvaise saison qu'une jeune femme élégante paraîtra dans un petit village sans qu'on la remarque; à plus forte raison quand, comme Madeleine, elle y est connue de tout le monde.

Il revint à Rouen; puis après quelques jours de recherches il rentra à Paris, désolé, et aussi plein d'inquiétude.

Qu'était devenue Madeleine? où le désespoir avait-il pu l'entraîner?

Il continuerait ses recherches à Paris, et il les ferait poursuivre par des gens capables de les mener à bonne fin.

Si grandes que fussent ses inquiétudes, il ne voulait pas cependant parler de Madeleine à son père ni à sa mère; mais celle-ci vint lui en parler elle-même.

--Tu n'as rien appris sur Madeleine? lui demanda-t-elle?

Il secoua la tête par un geste désolé.

--Je crois que tu aurais pu t'épargner ce voyage à Rouen; comme toi, nous avons été inquiets pendant les premiers jours qui ont suivi le départ de Madeleine; mais, en raisonnant, nous avons compris que nous nous tourmentions à tort: Madeleine ne possède rien, elle n'a même pas un métier aux mains; dans ces conditions pour qu'elle ait quitté une maison, où elle était heureuse et où elle était aimée, il fallait qu'elle fût certaine d'en trouver une autre où elle serait et plus heureuse et plus aimée encore.

Léon, qui était assis, se leva si brusquement qu'il renversa sa chaise, puis il s'avança vers sa mère, pâle et les lèvres tremblantes.

Mais, prêt à parler, il s'arrêta.

Puis, après quelques secondes, qui parurent terriblement longues à madame Haupois, il tourna vivement sur ses talons et sortit.

On fut quinze jours sans le revoir, et, pendant ces quinze jours, il n'écrivit pas à ses parents: où était-il? personne n'en savait rien.

Quand il rentra, ni son père, ni sa mère n'osèrent lui parler de son voyage.

Et, bien entendu, le nom de Madeleine ne fut plus prononcé.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

Page 1