XXII
Le surlendemain, à trois heures quarante-cinq minutes, elle entra chez Lozès, qu'elle trouva seul dans l'atelier; Sciazziga n'était pas encore arrivé.
--J'ai vu notre homme, dit Lozès, il va venir; seulement, il est possible qu'il se fasse attendre; c'est une malice italienne qui a pour but de ne pas montrer trop d'empressement. Il est probable qu'il amènera quelqu'un avec lui, car il n'a pas toute confiance en moi, et, avant de s'engager, il aime mieux deux avis qu'un seul. Surpassez-vous donc et faites bien attention qu'on vous demande aujourd'hui plus de voix que de goût ou de savoir; pour Sciazziga, il s'agit de juger si votre voix emplira l'Opéra, la Scala ou Covent-Garden; n'ayez pas peur de crier.
Ce fut à quatre heures vingt minutes seulement que Sciazziga, suivi d'un vieux petit bonhomme ratatiné, fit son entrée dans l'atelier de Lozès; pour lui, c'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, gras, gros, souriant, ayant en tout la tournure et la figure d'un cuistre, doucereux, mieilleux, obséquieux. Madeleine, qui malgré son émotion l'observait anxieusement, éprouva à sa vue un mouvement répulsif; et cependant il s'avançait vers elle en souriant, ne la quittant des yeux que pour admirer un gros brillant qu'il portait à son doigt.
Arrivé près d'elle, il la salua avec des grâces de théâtre, les bras arrondis, le dos voûté, marchant en rond comme les comédiens qui veulent remplir la scène.
--La signora, n'est-cé pas? dit-il avec un très-fort accent italien en s'adressant à Lozès.
--Apparemment.
Alors, tirant un face-à-main en or et le braquant sur Madeleine, il se mit à tourner autour d'elle.
--Çarmante, çarmante, disait-il à chaque pas en souriant à son acolyte; figoure expressive, avec de la nobilité, belle taille, cévéloure splendide.
Les marchands d'esclaves ou des maquignons n'eussent pas passé un examen plus attentif de la marchandise qu'ils se proposaient d'acheter: jamais Madeleine n'avait ressenti une pareille humiliation; elle était pourpre de honte.
--Et la signora nous féra la grâce dé nous çanter oun morceau?
Cette parole lui fut une délivrance; chanter, elle était là pour chanter; elle échapperait ainsi à cet examen de sa personne.
--Mon çer ami lé maestro Maffeo, continua Sciazziga, voudra bien accompagner la signora.
Pendant que Madeleine se dirigeait vers le piano, Lozès s'approcha d'elle et, lui parlant à voix basse:
--Chantez de votre mieux, il est inutile de crier; c'est Maffeo qui va vous juger; il a été, dans son temps, un de nos meilleurs chefs d'orchestre.
Madeleine se sentit plus forte; chantant pour Maffeo et Lozès, elle chanterait avec confiance.
Parmi les morceaux qu'elle indiqua, Maffeo en choisit trois de style différent, qui pouvaient la faire juger, et elle les chanta de son mieux, ainsi que Lozès le lui avait recommandé.
Sciazziga écouta, sans donner le moindre signe d'approbation ou de blâme.
Seul Lozès applaudit des mains et de la voix.
--Si, si, dit Sciazziga, qué cé n'est pas mal, grazia.
Quant à Maffeo, son attitude était étrange; il semblait qu'il voulût applaudir et qu'il n'osât pas.
Lorsque Madeleine eut achevé son troisième morceau, elle crut que Sciazziga allait dire s'il l'acceptait ou s'il la refusait; mais il n'en fut rien.
--Qu'il est nécessaire que zé cause avec mon çer ami Maffeo, dit-il; pour cela ze prie la signora de venir demain matin, roue Châteaudun, avec son touteur.
--Je n'ai pas de tuteur.
--Vous avez plous de vingt oun ans?
--Je suis émancipée.
--Ah! diavolo, perfetto.
Et un sourire de satisfaction fondit sa large bouche jusqu'aux oreilles; évidemment cela faisait son affaire.
--Qué zé pense que la signora voudra bien nous faire lé plaisir de dézouner avec nous, à onze houres; nous causerons avant.
Elle n'avait plus qu'à remercier et à se retirer, ce qu'elle fit; Lozès la reconduisit jusqu'au vestibule, tandis que Maffeo et Sciazziga s'entretenaient à voix basse.
--Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, l'affaire est conclue, tâchez de vous défendre demain; à bientôt, ma chère élève.
Naturellement elle fut exacte, et à onze heures précises, le lendemain, elle entrait dans le magasin de bric-à-brac de la rue de Châteaudun. Elle y trouva une grande femme enveloppée dans un châle des Indes usé et la tête couverte d'un fichu de dentelle noire; elle pouvait avoir cinquante ans environ et d'une ancienne beauté dont on voyait encore des traces, il lui restait un air de grandeur et de noblesse qui n'est point ordinairement le caractère distinctif des marchandes à la toilette; mais avant d'être marchande, mise Sciazziga avait été chanteuse, et au milieu de sa boutique, drapée dans son vieux cachemire, elle était toujours Norma ou dona Anna.
Sans quitter le fauteuil dans lequel elle était posée, elle répondit à Madeleine que M. Sciazziga l'attendait dans une pièce qu'elle lui indiqua d'un geste sculptural.
Il était assis devant une table, avec une liasse de papiers devant lui, en train d'écrire sur une feuille timbrée; l'entassement des meubles, bahuts, chaises, fauteuils, casiers, était tel que Madeleine ne put que difficilement arriver à cette table.
--Zé travaille pour vous, signora, dit Sciazziga; lé petit engagement qué zé prépare, et qu'il est zouste qué vous signiez, si nous sommes d'accord. L'ami Maffeo pense qué vous avez des dispositions, ma il vous faudra des léçons, des étoudes, toutes çoses qui coûtent très-çer. On ne sait pas combien lé maestro Lozès sé fait payer çer; c'est oune rouine.
Sa figure prit une expression désolée, en pensant aux exigences de Lozès.
--De plous, pour oune personne comme vous, zolie, il faut dé la toilette, il faut un logement, oune bonne nourritoure; c'est très outile, la bonne nourritoure: tout cela fait oune grosse somme de dépenses, et pendant plousieurs années; il est donc zouste qué zé rentre dans ces avances, et qué zé fasse oun bénéfice. Est-cé zouste?
--Très juste.
--Ençanté qué vous compreniez qué zé souis l'homme de la joustice et aussi l'ami des artistes: lé reste, entre nous, va maintenant aller tout facilement. Zousqu'au jour où vous aurez oun engagement, je payerai toutes vos dépenses, léçons, toilettes, nourritoure, plaisirs, et très larzement; si vous mé connaissiez, vous sauriez combien zé souis larze, c'est joustement pour céla qué zé né souis pas riçe. Vous dé votre côté, quand vous aurez oun engazement, nous en partazerons lé montant.
Prévenue par Lozès, Madeleine attendait cette proposition, et elle avait préparé sa réponse:
--Pendant combien de temps?
--Zoustement c'est la question à débattre; il me semble honnête dé mettre dix ans.
--En supposant que je gagne 40,000 fr. par an, c'est donc 200,000 francs que vous toucherez?
--Quarante mille francs par an! Mettons dix mille; c'est donc cinquante mille qué zé toucherai; mais pour céla il faut qué vous reoussissiez, il faut qué vous viviez, et si vous mourez, ousque zé retrouverai cé qué z'aurai déboursé? Il faut calcouler lé risque, signora. N'est-cé pas zouste?
Du moment qu'une discussion s'engageait, Madeleine à l'avance était vaincue; entre elle et ce boutiquier retors, la partie n'était pas égale; et puis d'ailleurs elle avait cette faiblesse de trouver les discussions d'intérêt humiliantes.
Cependant, se renfermant dans ce que Lozès lui avait conseillé, elle obtint que les dix années de partage seraient réduites à cinq; mais Sciazziga ne céda sur ce point que pour prendre avantage sur un autre: tant que Madeleine serait au théâtre, elle lui abandonnerait dix pour cent sur ses appointements, et si elle quittait le théâtre avant dix années, comptées du jour de son début, pour une cause autre que maladie grave ou perte de voix, elle payerait à Sciazziga une somme de deux cent mille francs.
Bien qu'elle fût incapable de soutenir une discussion, elle voulut se défendre, mais elle ne tarda pas à être enlacée par l'Italien qui l'assassina de son baragouin, et de guerre lasse elle finit par signer «lé petit engazement» qu'il avait préparé.
--Maintenant, dit Sciazziga, lorsqu'il eut donné un double de l'engagement et qu'il eut serré l'autre, nous avons encore oune pétite çose à arranger. Qué c'est relativement à votre vie avec nous; ça né s'écrit pas parce qué nous sommes des gens d'honnour, mais ça sé dit. Vous êtes orpheline, vous n'avez pas dé parents, alors zé voudrais que vous viviez avec nous; dans notre maison, dans notre famille. Pour bien travailler, voyez-vous, il faut de la vertou; c'est la vertou qui conserve la voix et aussi la taille des zounes personnes, quand elles sont zolies comme vous.
Et comme si ces paroles n'étaient pas assez claires, il les expliqua et les précisa par un geste arrondi qui empourpra les joues de Madeleine.
--Cez nous, dans notre intérieur vous sérez protézée contre tous les dangers, toutes les sédouctions qui à Paris entourent oune joune fille; madame Sciazziga, qui est l'honnour même, vous accompagnéra partout, aux léçons, à la promenade; vous lozerez cez nous, sous notre clef; vous manzerez avec nous. Vous serez notre fille. Et je vous assoure, signora, qu'il faut que zaie oune bien grande sympathie pour vous, car en azissant ainsi, zé vous introuduis en tiers dans notre intériour, et zé pouis le dire, madame Sciazziga et moi, nous nous adorons. Mais nous férons cela, certainement nous lé férons, pour oune personne aussi bien élevée qué vous. Cela vous convient-il?
Madeleine avait signé tout ou à peu près tout ce que Sciazziga lui avait imposé; mais cette vie de famille, cette existence entre M. et madame Sciazziga était la dernière goutte, la plus amère et la plus écoeurante du calice; elle eut un mouvement de dégoût qui la fit frissonner des pieds à la tête.
Mais la réflexion lui dit qu'elle devait se résigner à accepter ce dégoût comme tant d'autres, elle n'en était plus à les compter.
Après tout, la présence de madame Sciazziga la préserverait de bien des ennuis.
--Eh bien? fit Sciazziga en insistant.
Ne pouvant pas répondre, elle fit un signe d'acquiescement.
--Allons c'est parfait, dit-il; maintenant, il faut que ze vous montre votre chambre; pendant ce temps on servira la table. Voulez-vous m'accompagner?
Ils sortirent dans la cour de la maison, et prenant un escalier au fond, ils montèrent au sixième étage.
--Oun étage encore, disait-il, ma l'ezalier est doux.
La chambre destinée à Madeleine était une sorte de grenier encombré de meubles de toutes sorte.
--Vous voyez, dit Sciazziga, vous aurez de l'air et de la loumière; avec oun bon piano vous sérez ici comme oune reine; vous pourrez travailler dou matin au soir sans être déranzée: demain zé ferai prendre vos moubles chez vous.
Quand ils redescendirent le déjeuner était servi sur une toile cirée.
Déjà assise à sa place, madame Sciazziga, qui n'avait quitté ni son cachemire ni son fichu de dentelle, désigna une chaise à Madeleine avec un geste de reine de théâtre.
--Entre nous deux, dit-elle en souriant à son mari.
Et Madeleine s'assit, mais il lui fut impossible de manger tant sa gorge était serrée.
C'était là sa nouvelle famille, c'était avec ces gens qu'elle allait vivre--de leur vie.
Et, regardant machinalement la carafe pleine d'eau, elle vit se dessiner sur le verre leur petite maison de Rouen où s'était écoulée son enfance, comme aux jours où sous les rayons du soleil couchant, elle se reflétait dans la Seine.