XII
Quand on est fils de bourgeois, et quand on a été élevé bourgeoisement au milieu d'idées bourgeoises, de moeurs bourgeoises, d'habitudes bourgeoises, on subit tout naturellement l'influence de son origine développée par celle de son éducation, et quoi qu'on fasse, quoi qu'on veuille, on ne peut pas ne pas être bourgeois, au moins par quelque côté. Chez Léon, qui non-seulement était fils de bourgeois, mais qui de plus avait pour père un Normand et pour mère une femme de commerce, ce côté bourgeois se manifestait dans une certaine méfiance qui apparaissait chez lui aussitôt qu'il s'agissait d'une question d'argent; c'est-à-dire, pour préciser en employant une expression bourgeoise, qu'il était volontiers porté à s'imaginer «qu'on voulait lui tirer des carottes». Et comme dès son enfance, au collége, où il était arrivé avec de l'argent sonnant dans ses poches, il avait eu mainte fois à subir cette extraction désagréable, il avait pris des habitudes de réserve et de prudence qui faisaient qu'au premier mot d'argent qu'on lui disait il se mettait sur la défensive.
On comprend combien fut doux son soulagement quand, après son entretien avec Cara, il eut acquis la certitude que celle-ci ne lui avait pas envoyé Louise pour lui tirer cette fameuse carotte qu'il redoutait tant.
Elle était donc bien réellement la femme qu'il avait cru, et non pas celle qu'un sentiment d'injuste suspicion, qu'il se reprochait maintenant, lui avait fait supposer pendant quelques instants.
Ayant entre les mains les valeurs de Cara, il ne lui restait plus que deux choses à faire: savoir tout d'abord à combien se montaient les sommes que devait sa maîtresse, et ensuite se procurer l'argent nécessaire pour qu'elle pût elle-même payer ces sommes.
Profitant d'un jeudi, c'est-à-dire d'une absence de Cara, il s'adressa à Louise pour qu'elle lui donnât le montant de ces sommes: mais ce fut difficilement qu'il la décida à parler.
À mesure qu'elle lui énumérait les noms des créanciers, couturier, modiste, marchand de fourrages, marchand de vin, boulanger, etc., etc., avec le chiffre de ce qui était dû à chacun, il écrivait ces noms et ces chiffres sur son carnet; quand elle eut fini, il fit l'addition de ces chiffres alignés les uns au-dessous des autres:
67,694 francs.
Louise qui, sans en avoir l'air, l'observait du coin de l'oeil, vit sa mine s'allonger.
En effet, le total était un peu fort; de plus à ces 67,694 fr. il fallait ajouter les 27,500 de Carbans, ce qui donnait un total général de 95,194 fr. pour les dettes de Cara. Mais ce qu'il fallait payer pour Cara ne serait nullement le total de ses dettes à lui. Pour payer 27,500 fr. à Carbans, il avait emprunté 60,000 fr. à Rouspineau; combien faudrait-il qu'il empruntât pour payer ces 67,694 fr? Au moins 100,000 fr. C'est-à-dire que sa dette à lui serait de 160,000 fr.; et ce chiffre devait donner à réfléchir.
Après avoir emprunté, il faudrait payer. Où prendrait-il ces 160,000 francs?
Une pareille question pouvait très-justement allonger la mine. Jusqu'à ce moment Léon n'avait point eu de dettes. Il avait vécu facilement avec la très-large pension que lui faisaient ses parents, et quand il s'était trouvé arriéré de quelques milliers de francs, il n'avait eu qu'un mot à dire à son père pour que celui-ci les lui donnât; cela rentrerait dans les frais généraux auxquels la maison Haupois-Daguillon était tenue: noblesse oblige.
Mais de quelques milliers de francs à 160,000 francs, la marge est large, et n'y avait pas à espérer que son père continuât maintenant à se montrer aussi facile.
Malheureusement de pareilles réflexions étaient à cette heure complètement inutiles; c'était avant de prendre Cara pour maîtresse qu'il fallait les faire, et non maintenant.
Maintenant il était engagé, et il fallait qu'il allât jusqu'au bout, c'est-à-dire qu'il devait, à n'importe quel prix, se procurer ces 67,694 francs.
Heureusement Rouspineau était là; mais quand le marchand de fourrage de la rue de Suresnes entendit parler de 80,000 francs,--Léon avait arrondi la somme,--il poussa les hauts cris.
--Il n'avait pas quatre-vingt mille francs; s'il les avait, il abandonnerait le commerce qui allait si mal et il irait vivre de ses rentes dans son pays natal, à Beaugency, un joli pays comme chacun sait, où le vin n'est pas tant cher; il s'était saigné aux quatre membres pour trouver les soixante mille francs qu'il avait déjà prêtés et qui étaient toute sa fortune, il ne pouvait pas faire davantage; ce n'était pas à lui qu'il fallait s'adresser, c'était à un capitaliste.
En écoutant ce discours, Léon ne s'était pas beaucoup inquiété, se disant que Rouspineau voulait tout simplement lui faire payer cher ces quatre-vingt mille francs; mais bientôt il avait compris qu'il ne trouverait pas là la somme qu'il lui fallait.
--Je ne vois guère que Tom Brazier qui pourrait faire l'affaire; vous connaissez bien Tom, qui tient rue de la Paix un magasin de parfumerie anglaise, de papeterie, de coutellerie, auquel il a joint un cabinet d'affaires, un bureau de location et une agence de paris sur les courses.
--J'en ai entendu parler, mais je n'ai point été en relations avec lui.
--Eh bien! je le verrai aujourd'hui; si vous voulez revenir demain, vous saurez sa réponse: mais, à l'avance, je crois pouvoir vous assurer qu'elle sera ce que vous désirez. Si Tom n'a pas les fonds, il les trouvera; il a une riche clientèle, et il fait valoir l'argent de plus d'une de nos femmes à la mode, qui chez lui trouvent de gros bénéfices qu'elles n'auraient pas ailleurs; seulement il vous fera payer plus cher que moi.
Cette réponse fut en effet telle que Rouspineau l'avait prévue, et le lendemain Léon se présenta chez M. Brazier; mais on ne pénétrait pas chez ce personnage important comme chez Rouspineau, qui recevait ses clients dans un petit bureau où il tenait sous clef, dans des coffres sur lesquels on s'asseyait, des échantillons d'avoine et de son. Chez Brazier, on trouvait un élégant magasin meublé à l'anglaise, dans lequel de jolies jeunes filles aux yeux noirs s'empressaient autour de vous, s'informant poliment de ce que vous désiriez. Ce que Léon désirait, c'était voir M. Brazier; et, comme celui-ci était occupé, il dut l'attendre pendant près d'une heure, assez mal à l'aise au milieu de ce magasin.
Enfin, il vit paraître une sorte de patriarche à cheveux blancs, d'une tenue correcte, de prestance imposante, M. Tom Brazier lui-même, qui le pria de passer dans son bureau particulier.
En quelques mots Léon lui exposa l'objet de sa visite.
--L'affaire est faisable, répondit gravement Brazier: elle se résout dans une question de garantie; autrement dit, en échange des 80,000 francs qui vous sont nécessaires, qu'offrez-vous?
--Ma signature.
Brazier s'inclina avec une politesse affectée.
--Moralement, c'est beaucoup, mais financièrement, c'est moins, si j'ose me permettre de parler ainsi, car je crois que vous n'avez pas de fortune propre.
--J'ai celle que mes parents me laisseront un jour.
--J'ai l'honneur de connaître M. et madame Haupois-Daguillon, avec qui j'ai fait plusieurs fois des affaires; ils sont encore jeunes l'un et l'autre, pleins de santé; ils peuvent vivre longtemps encore.
--Je l'espère.
--J'en suis convaincu; on ne désire pas généralement la mort de ses parents, seulement ... il peut arriver qu'on l'escompte, et ce n'est pas notre cas. Nous sommes donc en présence d'un fils de famille, qui aura une belle fortune un jour, mais qui présentement n'offre comme garantie que des espérances; encore ces espérances peuvent-elles ne pas se réaliser; il peut mourir avant ses parents; il peut être pourvu d'un conseil judiciaire; ses parents peuvent vivre vingt ans, trente ans; vous voyez combien les conditions sont mauvaises; je ne dis pas cependant qu'elles soient telles qu'il faille considérer ce prêt comme impossible, je dis seulement que je dois consulter mes clients, car je ne suis qu'un intermédiaire; et je dis encore que cette absence de garantie rendra probablement le loyer de l'argent assez cher, car on le proportionnera au risque couru.
Il ne fallut pas longtemps à Brazier pour consulter ses clients, et le surlendemain il communiqua à Léon la réponse que celui-ci attendait, sinon avec inquiétude, il avait prévu que l'affaire se ferait, au moins avec une curiosité impatiente de savoir quelles en seraient les conditions.
Elles furent dures, très-dures.
Le temps n'est plus où les usuriers vendaient à leurs clients des collections de crocodiles empaillés ou de vieux habits; mais si les crocodiles et les vieux habits ne sont plus de mode, les procédés de messieurs les usuriers sont toujours les mêmes, sinon dans la forme, au moins dans le fond.
--Nous ne pouvons faire l'affaire, dit Brazier, qu'à une condition, c'est que nous prendrons toutes nos sûretés contre les procès. Pour cela il faut que nous donnions une cause absolument inattaquable à notre prêt. En ce moment, quelles raisons avez-vous pour emprunter une si grosse somme? Aucune aux yeux d'un tribunal. Il faut que vous en ayez. Vous verrez comme il est utile en ce monde d'avoir un bon petit défaut honnête qui cache un vice qui ne l'est pas. Voici donc ce que je suis chargé de vous proposer. Nous vous vendons une écurie de course: oh! en steeple seulement, trois bons chevaux que nous vous vendons à des prix de faveur. Alors voyez comme votre condition change vous faites des affaires, vous subissez des pertes, notre prêt s'explique et se justifie. Quand je dis que vous subissez des pertes, j'ai en vue les explications à donner en justice; car, en réalité, j'espère, je suis sûr que nos trois chevaux vous feront gagner de l'argent, beaucoup d'argent; en une saison ils peuvent vous permettre de nous rembourser; ne dites pas non, puisque vous ne les connaissez pas: c'est Aventure, Diavolo et Robber. Si vous ne voulez pas faire courir sous votre nom, vous prenez un pseudonyme; que dites-vous de capitaine Thunder?
Léon ne dit rien, pas plus à propos du capitaine Thunder qu'à propos d'Aventure, de Diavolo, de Robber, de l'assurance sur la vie qu'on l'obligea de contracter, ni des 150,000 francs de billets qu'on lui fit signer pour lui livrer l'écurie de course et les 80,000 francs; il était pris; il n'avait rien à dire. Au reste l'écurie de course ne lui déplaisait pas trop. C'était un billet à la loterie qu'il prenait, et, dans les conditions où il allait se trouver avec les échéances qui le menaçaient, c'était une sorte de soutien pour lui que ce billet de loterie; pourquoi ne gagnerait-il pas un jour ou l'autre?
Il voulut faire les choses noblement avec Cara, et de telle sorte qu'elle ne pût pas croire qu'il avait des doutes sur la réalité du chiffre des dettes accusé par Louise.
--Voici ce que j'ai pu me procurer sur tes valeurs, dit-il à Cara en lui remettant 70,000 francs; si tu as d'autres dettes que celles dont tu m'as parlé, paye-les; si tu n'en as pas, garde ce qui te restera.
Elle se jeta dans ses bras:
--Laisse-moi me confesser dans ton coeur, s'écria-t-elle, je t'ai trompé, ne voulant pas t'avouer tout ce que je devais; mais tu dois connaître la vérité entière.
Et, après avoir longuement cherché, elle remit une série de factures dont le chiffre s'élevait à 67,694 francs.
Cela fut encore un soulagement pour Léon d'avoir la preuve que ce que Louise lui avait annoncé était réellement dû: il avait été élevé dans des habitudes de probité commerciale qui ne sont pas celles de toutes les maisons de Paris; ce n'était pas chez M. Haupois-Daguillon qu'on aurait fait deux factures avec des chiffres différents: l'une pour être montrée à celui qui fournissait l'argent, l'autre pour être réellement payée.