XIII
Aventure, Diavolo et Robber portèrent assez convenablement les couleurs du capitaine Thunder (casaque blanche, toque écarlate), mais ils ne firent pas sortir le billet de loterie qu'il espérait; et, quand le premier des effets Rouspineau arriva à échéance, Léon n'avait pas les fonds nécessaires pour le payer.
Signé «Haupois-Daguillon», ce billet fut présenté à la maison de la rue Royale. Habitué à venir souvent à cette caisse, et à ne s'en retourner jamais sans être payé, le garçon de recette passa son billet par le guichet et alla s'asseoir sur une chaise.
En recevant un billet qu'il n'attendait pas, et qui n'était pas inscrit sur son carnet d'échéances, le bonhomme Savourdin ouvrit de grands yeux, mais il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître l'écriture et la signature de Léon. Dix mille francs! Il relut le billet deux fois et prit sa loupe pour l'examiner: c'était bien dix mille francs, il n'y avait ni grattage, ni surcharge d'écriture ou de chiffre.
Il resta un moment à réfléchir, tenant le billet dans ses mains, que l'émotion faisait trembler, puis tout à coup il ferma la porte en fer de sa caisse, enfonça sa toque de velours bleu sur sa tête, plaça le billet dans la poche de côté de sa redingote et se dirigea rapidement vers le bureau de madame Haupois-Daguillon.
--Voici un billet de 10,000 francs, dit-il; faut-il le payer?
À madame Haupois-Daguillon il ne fallut pas beaucoup de temps non plus pour reconnaître l'écriture de son fils; mais la surprise fut si forte chez elle qu'elle resta un moment sans rien dire; puis, se remettant peu à peu, elle tourna vers Savourdin un visage pâle, mais calme:
--Mon fils ne vous avait donc pas prévenu? dit-elle.
--Non, madame, et voilà pourquoi je viens vous demander s'il faut payer.
--Vous demandez s'il faut payer un billet signé Haupois-Daguillon, vous! Payez vite: c'est déjà trop de retard.
Et, comme il tournait vivement sur ses talons, elle l'arrêta d'un signe de la main:
--Je vous autorise à faire remarquer à mon fils qu'il doit vous prévenir des billets mis en circulation; venant de vous cette observation lui fera mieux comprendre ce que son oubli a de regrettable.
Ce fut tout; mais les employés qui dans la journée eurent affaire à «madame», comme on l'appelait dans la maison, furent reçus de telle façon qu'il fut évident pour tous qu'il se passait quelque chose de grave; seulement, comme Savourdin se garda bien de parler du billet, on ne sut pas ce qui motivait cette humeur.
Madame Haupois-Daguillon ne quitta son bureau qu'à l'heure ordinaire pour aller dîner rue de Rivoli: elle trouva son mari installé dans la salle à manger, à sa place, et l'attendant tranquillement les deux coudes sur la table, lisant son journal étalé devant lui. Cette table était servie comme à l'ordinaire, c'est-à-dire avec trois couverts, ceux du maître et de la maîtresse de maison en face l'un de l'autre, celui de Léon à un bout; car bien qu'il ne partageât plus souvent les repas de ses parents, son couvert était mis chaque jour comme si on l'attendait sûrement, et c'était avec cette place vide devant les yeux que son père et sa mère avaient le chagrin de dîner presque chaque soir on tête-à-tête; moins tristes encore cependant quand ils étaient seuls que lorsqu'ayant des invités, ils étaient obligés d'excuser leur fils empêché, «qui ventait de les prévenir qu'à son grand regret, il lui était impossible de dîner avec eux ce soir-là.»
Madame Haupois-Daguillon laissa son mari dîner, mais pour elle il lui fut impossible d'avaler un morceau de viande. Ce ne fut qu'après le départ du valet de chambre qui les servait et les portes closes qu'elle prit dans sa poche le billet de Léon et le tendit à son mari:
--Voici un billet qu'on a présenté tantôt et que j'ai payé, dit-elle.
--Léon! dix mille francs, s'écria-t-il, et tu as payé!
--Fallait-il laisser en souffrance la signature Haupois-Daguillon!
Dix mille francs n'étaient pas une somme pour eux; mais combien de billets de dix mille francs avaient-ils été déjà signés par Léon? Là était la question. Sans doute il y avait un moyen tout naturel de la résoudre: c'était d'interroger Léon. Mais, après ce qui s'était passé à propos de Madeleine, ils avaient peur l'un et l'autre de provoquer une explication qui pourrait aller trop loin: ce qu'ils voulaient, ce n'était pas pousser Léon à une rupture, loin de là; c'était tout au contraire le ramener à la maison paternelle. Il fallait donc procéder avec prudence et avec douceur; interroger Léon, obtenir de lui une confession par l'amitié plutôt que par la sévérité, et n'agir ensuite énergiquement que si l'énergie était commandée par les circonstances.
Mais ce fut en vain qu'ils attendirent leur fils! pendant trois jours, il ne rentra pas, et M. Joseph, dont les fonctions étaient maintenant une sinécure, déclara qu'avant de sortir «monsieur ne lui avait rien dit.»
Que faire? ils ne pouvaient pas cependant lui écrire chez cette femme: ils n'avaient qu'à attendre son retour.
Mais en attendant ainsi ils reçurent une nouvelle qui modifia leurs sentiments: un banquier avec qui la maison était en relations écrivit à Haupois-Daguillon qu'on lui avait demandé d'escompter trois billets de 10,000 fr. chacun, signés «Haupois-Daguillon», et qu'avant de les accepter ou de les refuser définitivement il se croyait obligé de l'en prévenir.
M. Haupois-Daguillon courut chez ce banquier, qui lui apprit que ces billets étaient souscrits à l'ordre de M. Tom Brazier, négociant, rue de la Paix; et aussitôt, M. Haupois-Daguillon se rendit chez celui-ci.
Le patriarche anglais le reçut avec les démonstrations du plus profond respect, et il ne fit aucune difficulté de lui apprendre que M. son fils, «un charmant jeune homme», était son débiteur pour une somme de cent cinquante mille francs, se composant pour une part d'argent prêté et pour une autre part du prix de vente d'une écurie de course, «trois chevaux excellents qui feraient honneur à leur propriétaire, Aventure, Diavolo et Robber.»
Le premier mouvement de M. Haupois-Daguillon fut de se laisser emporter par la colère et de dire son fait au vénérable négociant; mais il s'arrêta heureusement aux premières paroles de son allocution, et, plantant là M. Tom Brazier légèrement suffoqué de cette algarade, il alla chez son avocat lui conter son affaire et lui demander conseil: le temps des ménagements était passé; il n'avait que trop attendu; maintenant il fallait agir et au plus vite.
C'était Favas qui depuis vingt ans était son avocat; il fut d'avis, lui aussi, qu'il fallait agir au plus vite.
--Je connais la femme, dit-il, en quelques mois elle fera contracter à votre fils pour plus d'un million de dettes, et ce qu'il y aura d'admirable dans son jeu, c'est qu'elle ne lui aura rien demandé. Il faut l'arrêter dans ses manoeuvres. Pour cela la loi met à votre disposition un moyen bien simple: un conseil judiciaire, sans lequel votre fils ne pourra plaider, transiger, emprunter.
À ces mots, M. Haupois-Daguillon se récria: mon fils pourvu d'un conseil judiciaire, presque interdit, quelle tache sur son nom!
--Voulez-vous que votre fils dissipe dès maintenant la fortune que vous lui laisserez un jour? continua Favas. Non, n'est-ce pas? Eh bien! vous ne pouvez recourir qu'au conseil judiciaire. Voulez-vous, je ne dis pas qu'il quitte cette femme, cela est sans doute impossible, mais qu'il soit quitté par elle, le conseil judiciaire vous en donne encore le moyen. Croyez-vous qu'elle gardera un amant qui ne pourra plus emprunter et qui n'aura que de l'amour à lui offrir? Non. Le conseil judiciaire, malgré ses inconvénients, est la seule voie que vous puissiez suivre; c'est celle que je vous conseille; ce serait celle que je prendrais si j'étais à votre place.
Il n'y eut pas d'explication entre le père et le fils, il ne fut même pas question entre eux du billet de dix mille francs qui avait été payé; mais un matin comme Léon rentrait chez lui, le vieux Jacques, le valet de chambre de ses parents, lui apporta une liasse de papiers timbrés, qu'un huissier, dit-il, lui avait remis la veille, et qu'il avait cachés pour que personne ne les vît.
Resté seul, Léon, bien surpris, ouvrit ces papiers: le premier était la copie d'une requête au président du tribunal de première instance de la Seine tendant à la nomination d'un conseil judiciaire à la personne de Léon-Charles Haupois;--le second était un avis du conseil de famille réuni sous la présidence de M. le juge de paix du premier arrondissement de la ville de Paris, disant qu'il y avait lieu de poursuivre la nomination de ce conseil judiciaire;--enfin, le troisième était un jugement ordonnant qu'il devrait comparaître le surlendemain en la chambre du conseil pour y être interrogé.
Il resta abasourdi: il avait cru à des explications plus ou moins vives avec son père et sa mère, mais non à ce coup droit.
Que devait-il faire?
L'habitude, plus que la volonté, le porta au boulevard Malesherbes, et, arrivé devant la maison de Cara, il ne voulut point passer devant cette porte sans monter un instant: ne serait-ce que pour prévenir Cara qu'il ne rentrerait peut-être pas à l'heure convenue.
À ce mot, Cara leva les yeux sur lui et l'examina, surprise de son air sombre; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner qu'il venait de se passer quelque chose de grave, et, cela constaté, il ne lui fallut pas longtemps pour obtenir une confession complète.
Il fut bien étonné de voir qu'elle ne manifestait ni surprise ni indignation:
--Dois-je avouer, dit-elle, que, si je ne m'attendais pas à cela, je m'attendais à quelque coup de Jarnac de la part de ton beau-frère, qui n'est entré dans votre famille que pour s'emparer de toute votre fortune. Je le connais, le baron Valentin, la gloire et les gains du tir aux pigeons ne lui suffisent plus, il lui faut la fortune entière de la maison Haupois-Daguillon. Il la veut et il l'aura si tu ne te défends pas vigoureusement: aujourd'hui le conseil judiciaire pour toi, dans un an l'interdiction. Il est habile.
En moins d'une heure elle l'eut convaincu qu'il devait lutter énergiquement contre cette manoeuvre, dont ses parents seraient les premières victimes.
Il ne fut plus question que de choisir l'avocat à qui il devait confier sa cause; mais elle se garda bien de proposer son ami Riolle; ce n'était pas un avocat comme cet homme d'affaires qu'ils fallait, c'en était un qui apportât un peu de son autorité et de sa considération à son client; elle proposa Gontaud qui réunissait ces conditions.
Léon alla donc voir Gontaud; celui-ci demanda huit jours pour étudier l'affaire, puis, au bout de huit jours, il répondit: «Qu'il ne plaidait pas des affaires de ce genre»; et il ajouta avec son sourire narquois: «Allez trouver Nicolas, il vous défendra.»
Cara n'avait pas de préjugés; bien que Nicolas l'eût traînée dans la boue lors du procès à propos du testament du duc de Carami, elle conseilla à Léon de s'adresser à lui. Et Nicolas, qui avait encore moins de préjugés que Cara, accepta l'affaire avec enthousiasme: ce serait une occasion pour lui dans cette seconde plaidoirie de revenir sur ce qu'il avait dit d'excessif dans la première: «En réalité, messieurs, cette femme, que notre adversaire accuse, n'est pas ce qu'on vous dit, etc., etc.»
Nicolas plaida en attaquant tout le monde, surtout le baron Valentin, «ce gentilhomme qui cherche partout des pigeons»; mais il perdit son affaire; sur les conclusions conformes du ministère public, M. Haupois-Daguillon fut nommé conseil judiciaire de son fils.