‹ CaraChapitre 58 sur 59 · VIII

VIII

En sortant de la rue Auber, il gagna les boulevards, puis les quais; il avait besoin de marcher; la colère grondait dans son coeur et dans sa tête, la fièvre bouillonnait dans ses veines, il fallait qu'il calmât l'une et qu'il usât l'autre par le mouvement.

Il alla ainsi à grands pas, droit devant lui, sans rien voir, sans savoir où il était pendant près de deux heures. Puis, se trouvant sur la place de la Concorde, l'idée lui vint d'entrer rue de Rivoli; il savait par Madeleine que son ancien appartement était dans l'état où il l'avait quitté; il s'y installerait, et ce serait fini, bien fini avec Cara. S'il avait eu sa clef, il aurait réalisé cette idée; mais, à la pensée d'aller sonner à la porte de son père pour demander cette clef à Jacques, un mouvement de fausse honte le retint: ce n'était pas ainsi qu'il devait rentrer chez lui, s'il y rentrait.

Depuis longtemps, il n'avait point osé passer rue Royale, mais à cette heure il n'avait point à craindre la rencontre d'un employé. Arrivé devant la maison de son père, il vit une faible lumière à une fenêtre, celle du bureau de ses parents; sa mère était là penchée sur ses livres, travaillant encore: pauvre femme! et une douloureuse émotion le serra à la gorge.

Il continua sa marche jusqu'à la gare Saint-Lazare, et là il se souvint qu'il n'avait pas dîné. Il entra dans un restaurant, et dit au garçon de lui servir à manger, n'importe quoi, ce qui se trouverait de prêt.

Qu'allait-il faire en sortant de ce restaurant? Il ne pouvait pas errer toute la nuit dans les rues; il ne pouvait pas davantage rentrer chez lui rue Auber, puisqu'il était décidé à ne revoir jamais Cara.

À ce moment, une personne qui occupait la table voisine de la sienne dit au garçon de se presser, afin de ne pas lui faire manquer le train du Havre.

Ce nom, tombant par hasard dans son oreille, lui suggéra l'idée d'aller au Havre, la mer le calmerait. Justement il avait changé un billet de cinq cents francs le matin et il en avait gardé la monnaie, c'était plus qu'il ne lui fallait pour ce petit voyage.

Bien qu'il fût seul dans son compartiment, il ne put pas dormir, il était trop agité, trop fiévreux, et puis il soufflait au dehors un vent de tempête qui secouait les vitres du wagon à croire qu'elles allaient se briser. Quand il regardait dans la campagne, il voyait, éclairés par la lune, les arbres sans feuilles se tordre sous l'effort du vent; puis tout à coup il ne voyait plus rien, la lune se voilait de gros nuages noirs, et des ondées rapides fouettaient les vitres.

À Motteville, il aperçut une rangée d'énormes sapins couchés dans le champ les racines en l'air.

En débarquant au Havre, au petit jour, il prit une voiture et dit au cocher de le conduire à la jetée, mais celui-ci ne put aller beaucoup plus loin que le musée.

--Ma voiture serait culbutée par le vent, dit-il, en criant ces quelques mots dans l'oreille de Léon.

Léon descendit et s'en alla jusqu'au pavillon des signaux, marchant en zigzag, la figure cinglée par le gravier: contre ce pavillon et contre la batterie des gens se tenaient abrités, risquant de temps en temps un oeil pour regarder la mer.

Le jour se levait, sale et livide, obscurci par les nuages qui arrivaient de l'ouest on traînant sur la mer: çà et là dans ce mur noir s'ouvraient des trouées jaunes qui éclairaient l'horizon, mais, aussi loin que la vue pouvait s'étendre on n'apercevait qu'une immense nappe d'écume, sans une seule voile; bien que la marée ne fût pas encore haute, des gerbes d'eau passaient par-dessus la jetée.

Léon resta environ une heure à regarder ce spectacle, puis l'idée lui vint d'aller faire une promenade en mer s'il trouvait un bateau prêt à sortir: ce temps était à souhait pour son état moral.

Pour revenir à l'avant-port il n'eut qu'à se laisser pousser par le vent, mais ni les bateaux d'Honfleur ni ceux de Trouville ne se préparaient à sortir; seul le bateau de Caen chauffait. Il irait à Caen. Que lui importait un pays ou un autre jusqu'à ce qu'il sût ce qu'il ferait? pour aller à Caen la traversée serait plus longue, et cela ne pouvait pas lui déplaire. Il embarqua donc et il se trouva le seul passager qui eût osé braver ce gros temps; un matelot à qui il s'adressa, une pièce blanche dans la main, lui prêta une vareuse et un surouet imperméables, et ainsi équipé, il resta pendant toute la traversée appuyé contre le mât d'artimon, secoué par la mer, bousculé par le vent, arrosé par les vagues, mais éprouvant intérieurement un sentiment d'apaisement.

Arrivé à Caen, il ne s'y arrêta pas: Qu'avait-il à y faire? Il s'en alla à Saint-Aubin pour penser à Madeleine et revoir le pays où ils avaient vécu ensemble pendant huit jours. Le village était désert, ou tout au moins les maisons bâties au bord du rivage étaient closes; il semblait qu'on était dans une ville morte, dont tous les habitants avaient miraculeusement disparu: Pompéi ou le château de la Belle au bois dormant. Il trouva cependant un hôtel où l'on voulut bien le recevoir, et un marchand qui lui vendit une vareuse, un bonnet de laine, une chemise de flanelle et des bottes; alors il put descendre sur la grève où les vagues furieuses venaient s'abattre en creusant des sillons dans le sable: suivant le rivage, il alla jusqu'à Courseulles, dîna dans une auberge et s'en revint le soir lentement par la plage, s'arrêtant de place en place pour regarder les nuages qui passaient sur la face de la lune, ou pour chercher les deux phares de la Hève qui disparaissaient souvent dans des embruns.

Comme cette nuit ressemblait à celle où il était venu avec Madeleine et les pêcheurs, chercher à cette même place le cadavre de son oncle! cette lune qui le regardait maintenant solitaire les avait vus alors tous les deux, et sur ce sable elle avait joint leurs ombres.

Que n'avait-il parlé alors, ou tout au moins quelques jours plus tard, à Paris, elle n'eut pas quitté la maison de la rue de Rivoli, elle ne serait pas devenue chanteuse, et lui....

Il voulut chasser la pensée qui se présenta à son esprit, mais il n'y parvint qu'en évoquant l'image de Madeleine.

Ah! comme il l'aimait!

Et c'était là justement le malheur de sa situation: il aimait une femme qui ne pouvait être à lui, et il n'aimait plus celle à laquelle il était lié.

Si les rapports qu'il avait lus disaient vrai, et maintenant il le croyait, il devait être un objet de risée ou de mépris pour ceux qui le connaissaient, et aux yeux de ceux gui la connaissaient, elle, il était déshonoré; on peut donner sa fortune, son coeur à une femme perdue, on ne lui donne pas son nom.

Et pendant toute la soirée, pendant la nuit surtout où il dormit peu, réveillé qu'il était à chaque instant par le hurlement de la tempête, le tumulte des vagues, les plaintes du vent dans la cheminée, les secousses qu'il imprimait à la porte et à la fenêtre, le balancement de la maison, cette pensée lui revint sans cesse, l'obséda, l'hallucina. Quand il s'endormait, il continuait d'entendre le vent, et il sentait ses idées tumultueuses rouler dans sa cervelle, se heurter, se confondre en tourbillon comme les vaques qui venaient frapper et se briser sur la côte avec des coups sourds qu'il percevait douloureusement.

Quand il se leva le lendemain matin, le vent était calmé et la pluie tombait à torrents; comme il était impossible de sortir, il resta au coin du feu; enfin les nuages passèrent et le temps s'éclaircit. Il put alors quitter sa chambre; mais, au lieu de descendre à la mer, il remonta dans le village pour aller au cimetière, à la tombe de son oncle. Comme il longeait l'église, il aperçut devant cette tombe une femme inclinée dans l'attitude du recueillement et de la prière: bien qu'enveloppée dans un gros manteau et encapuchonnée, cette femme ressemblait à Madeleine.

Il avança vivement: c'était elle.

Mais, soit qu'elle ne l'eût pas entendu marcher sur la terre humide, soit qu'elle fût absorbée dans ses pensées, elle ne tourna pas la tête; alors à quelques pas d'elle, derrière elle, il s'arrêta et resta silencieux, la regardant, le coeur ému, l'esprit troublé.

Enfin elle se retourna, et, en l'apercevant ainsi tout à coup, elle eut un geste de surprise qui la fit reculer d'un pas; mais en même temps un sourire se montra sur son visage baigné de larmes.

--Toi! s'écria-t-elle en lui serrant les deux mains.

Il les prit et les serra longuement.

--Comment, tu as pensé à l'anniversaire de sa naissance! dit-elle d'un ton heureux et avec l'accent de la gratitude.

--Non, dit-il, je dois avouer que ce n'est pas pour cet anniversaire que je suis ici; j'ai quitté Paris parce que j'étais malheureux, et je suis venu à Saint-Aubin parce que j'avais besoin de penser à toi et de revoir le pays où nous avions vécu ensemble pendant huit jours.

Il dit ces dernières paroles comme si elles lui étaient arrachées par une force à laquelle il ne pouvait résister, puis, mettant le bras de Madeleine sous le sien, ils sortirent du cimetière.

Ils se dirigèrent du côté de la mer, et jusqu'à ce qu'ils fussent descendus sur la grève déserte, Léon ne parla que de choses insignifiantes, là seulement il revint au sujet qu'il avait abordé dans le cimetière:

--Sais-tu que ton arrivée ici est vraiment providentielle pour moi? dit-il; elle va me permettre de ne pas rentrer à Paris.

--Tu veux ne pas revenir à Paris?

--Chère Madeleine, je suis dans une situation horrible; follement, par chagrin, je me suis jeté dans une liaison honteuse, et plus follement encore je me suis laissé entraîné à un mariage, qui, pour être nul légalement, n'en fera pas moins le désespoir de ma vie. Cette liaison, je veux la rompre, comme je ne veux jamais revoir celle qui m'a poussé à cette folie. Pour cela, j'ai pris le parti de quitter la France et de me cacher en Amérique. Seulement, il faut que tu saches que je suis sans ressources et que, pourvu d'un conseil judiciaire, je ne puis pas emprunter. Or, m'en aller en Amérique sans rien, c'est m'exposer à mourir de faim. Veux-tu m'aider à aller en Amérique, et à y gagner ma vie en me prêtant l'argent nécessaire à cela? Cela est étrange, n'est-ce pas, que moi, héritier de la maison Haupois-Daguillon, j'emprunte quelques milliers de francs à une pauvre fille comme toi; enfin, c'est ainsi; ta pauvreté te permet elle de me prêter; de me donner ce que je demande à ton amitié, à notre parenté?

--Je le pourrais, mais je ne le veux pas, car je ne peux pas t'aider à partir.

--Il faut que je parte, cependant.

--Pourquoi partir si tu sens, si tu es sûr que cette rupture est irrévocable?

--Parce que ...--il hésita assez longtemps,--parce que, quand je me suis jeté dans cette liaison, ça été pour oublier une personne que ... j'avais aimée; et que je croyais ne jamais revoir. Depuis que j'ai revu cette personne, j'ai reconnu que je l'aimais toujours, que je l'aimais plus que je ne l'avais aimée. Mais cette personne ne peut m'aimer; et le pût-elle, je ne puis pas lui demander d'être ma femme, car elle n'a pas de fortune et mes parents ne consentiraient jamais à l'accueillir comme leur fille: tu comprends, n'est-ce pas, que je ne me marierais pas une seconde fois sans le consentement de mon père et de ma mère; et tu comprends aussi que dans ces conditions, je dois partir.

--Mais, si tu avais ce consentement, partirais-tu?

--Je ne pourrais pas l'avoir.

--Si je te disais que je l'aurai moi, que je l'ai ... partirais-tu?

--Madeleine!...

--Si je te disais que ton père et ta mère m'ont demandé d'être ta femme.... Partirais-tu? Si je te disais que tu te trompes en croyant que celle que tu aimes ne pourra pas t'aimer ... partirais-tu?

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