IX
Ils allèrent jusqu'au sémaphore de Bernières, et tous deux, à côté l'un de l'autre, Madeleine lisant ce que Léon écrivait, Léon lisant ce qu'écrivait Madeleine, ils rédigèrent leurs dépêches:
«Cher oncle,
«Tuez le veau gras; invitez pour dîner demain M. Byasson, et faites mettre le couvert de Léon ainsi que celui de votre fille.
«MADELEINE.»
«Chère mère,
«Je te prie de vouloir bien faire préparer mon ancien appartement pour recevoir Madeleine; quant à moi, je demande à te remplacer rue Royale et à réparer le temps perdu,
«LÉON.»
Lorsque le lendemain soir ils arrivèrent rue de Rivoli, ils trouvèrent l'escalier plein d'arbustes fleuris, les portes de l'entrée de l'appartement de M. et de madame Haupois étaient grandes ouvertes, et dans le vestibule se tenait Jacques en habit noir, cravaté de blanc, ganté, prêt à annoncer les invités comme en un jour de grande fête.
Et quelle plus grande fête pouvait-il y avoir, pour ce père et cette mère si tristes la veille encore, que le retour de l'enfant prodigue à la maison paternelle!
Madeleine avait voulu prendre le bras de Léon, mais il ne s'était pas prêté à cet arrangement.
--Non, dit-il, prends-moi par la main, je tiens à ce qu'il soit bien marqué que c'est toi qui me ramènes.
Mais ni le père ni la mère n'étaient en état de faire cette remarque: dans leur élan de bonheur, ils ne virent que leur fils, Byasson seul l'observa:
--C'est bien cela, dit-il en baisant la main de Madeleine; sans vous il ne serait jamais revenu dans cette maison, et c'est à vous seule qu'est dû ce miracle.
La dépêche de Madeleine avait été exécutée à la lettre par madame Haupois-Daguillon: «Elle avait tué le veau gras,» et jamais dîner plus splendide et plus, exquis en même temps n'avait été servi chez elle; ce fut ce que Byasson constata en accompagnant son compliment d'un regret:
--Il ne faut pas être trop heureux pour bien manger, dit-il; nous manquons de recueillement pour apprécier ce merveilleux dîner.
Madeleine et Léon croyaient passer la soirée dans une étroite intimité, mais à neuf heures Jacques, ouvrant la porte du salon, annonça M. Le Genest de la Crochardière, le notaire de la famille.
Que venait-il faire?
M. Haupois-Daguillon se chargea de répondre à cette question que Léon s'était posée: il le fit avec une dignité tempérée par l'émotion.
--Comme tu nous as fait part de ton désir de rentrer dans notre maison, dit-il, nous avons pensé, ta mère et moi, que ce ne pouvait pas être dans les mêmes conditions qu'autrefois; nous avons donc prié M. le Genest de dresser un projet d'acte de société dont il va te donner lecture et que nous réaliserons quand tu auras été relevé de ton conseil judiciaire. Notre Société est formée pour cinq années; elle te reconnaît une part de propriété égale à la notre; la raison sociale sera: Haupois-Daguillon et fils; et la direction de notre maison de Madrid sera, si tu le veux bien, confiée à Saffroy.
Ces derniers mots s'adressèrent à Madeleine autant qu'à Léon.
La lecture de cet acte et les commentaires dont l'accompagna M. Le Genest de la Crochardière, homme discret et prolixe,-presque aussi prolixe en ses discours qu'en son nom,-occupèrent tout le reste de la soirée.
Léon voulut conduire Madeleine jusqu'à la porte de son ancien appartement, puis avant de rentrer rue Royale, il voulut aussi reconduire Byasson, car il avait à entretenir celui-ci d'une affaire délicate dont il ne pouvait parler ni devant Madeleine ni devant ses parents.
--Mon cher ami, dit-il, avez-vous assez confiance dans l'associé de la maison Haupois-Daguillon pour lui prêter trois cent mille francs?
--Je te préviens que si tu veux employer cet argent à payer le dédit de Madeleine, tu n'as pas besoin de t'endetter; il est convenu que ton père prend ce dédit à sa charge et qu'il traitera avec Sciazziga. Quant à l'engagement que Madeleine a signé à l'Opéra, il sera expiré avant que vous puissiez vous marier.
--Ce n'est point de Madeleine qu'il s'agit, c'est de Cara; elle a vendu son mobilier pour moi, et cette vente lui a fait subir une perte.
--On prétend, au contraire, qu'elle lui a donné un gros bénéfice.
--Ceci est affaire d'appréciation: de plus elle m'a prêté diverses sommes; j'estime que ces sommes et que l'indemnité que je lui dois valent trois cent mille francs. Voulez-vous les payer en mon nom, car je ne veux pas la revoir. Si vous me refusez, je serai obligé de m'adresser à mes parents, et cela me coûtera beaucoup; je ne voudrais pas mettre cette nouvelle dépense à leur charge, je voudrais, au contraire, l'acquitter avec mes premiers bénéfices.
--Eh bien! je te les prêterai, mais à une condition qui est que je ne les verserai à Cara que le jour de ton mariage; et dès demain j'irai régler cette affaire avec elle.
Le lendemain matin, en effet, Byasson se rendit rue Auber: il fut reçu avec empressement.
--Où est Léon? demanda-t-elle avec anxiété.
--Rassurez-vous, il n'est pas perdu; il est chez ses parents dont il devient l'associé: cette association est consentie en vue de son prochain mariage avec sa cousine Madeleine qui se célébrera quand la nullité du vôtre aura été prononcée par la cour de Rome.
Cara ne broncha pas.
--Si je vous annonce ce mariage, continua Byasson, vous sentez que c'est parce que nous avons la certitude que vous ne pouvez pas l'empêcher: Léon aime sa cousine, et rien ne guérit mieux un ancien amour qu'un nouveau; toute tentative de votre part serait donc inutile, vous savez cela mieux que moi. Cependant, comme vous pourriez avoir la fantaisie d'engager une lutte qui, pour n'être pas dangereuse, n'en serait pas moins agaçante, je vous offre trois cent mille francs que je prends l'engagement d'honneur de vous payer le jour de notre mariage, si d'ici là vous nous laissez en paix.
--Et combien m'offrez-vous pour que je ne soutienne pas la validité de mon mariage?
--Rien; nous sommes sûrs d'obtenir la nullité que nous demandons, nous ne pouvons donc pas vous la payer: d'ailleurs trois cent mille francs c'est une belle somme et qui représente largement les sacrifices que vous avez pu faire en vue d'assurer votre mariage avec mon jeune ami.
Elle pâlit et ses lèvres se décolorèrent; mais elle se raidit et, par un effort de volonté, elle parvint à amener un sourire sur ses lèvres frémissantes:
--Vous aviez voulu m'étrangler comme une bête malfaisante, dit-elle, vous réalisez aujourd'hui votre désir.
--Convenez au moins que l'empreinte de mes doigts est adoucie par les chiffons de papier qui les enveloppent.
Cara, ainsi que l'avait dit Byasson, savait mieux que personne toute la force d'un nouvel amour; cependant elle voulut voir si elle ne pouvait pas reconquérir Léon en perdant Madeleine, ce qui était sa seule chance de succès; mais Sciazziga, sur qui elle comptait, ne put pas l'aider; d'ailleurs, après un moment de dépit, il s'était résigné à toucher ses deux cent mille francs, et maintenant il n'attendait plus que ce moment pour aller vivre en Italie heureux et tranquille, n'ayant d'autre regret «qué dé voir oune grande artiste finir misérablement dans oune mariaze bourzeois.»
Battue de ce côté, Cara, qui ne voulait pas exposer ses trois cent mille francs, n'eut plus d'espérance que dans la validité de son mariage, car il était bien certain que si la famille Haupois-Daguillon croyait ne pas pouvoir obtenir de la cour de Rome la nullité de ce mariage, elle lui payerait cher son acquiescement à la demande en nullité: c'était une dernière carte à jouer, et il fallait la jouer sérieusement; malheureusement pour elle, elle perdit encore cette partie.
Malgré l'apparente confiance de Byasson, il n'était pas du tout prouvé que Rome prononçât jamais cette nullité.
M. et madame Haupois s'étaient adressés à un personnage influent, disait-on, et qui déjà avait fait prononcer la nullité d'un mariage conclu entre un banquier allemand et une Française; mais ce personnage, tout en se faisant donner de l'argent, n'avançait à rien, et répondait toujours que l'affaire était grave, qu'il fallait attendre, etc.
Impatientée d'attendre, madame Haupois entreprit le voyage de Rome, et, se jetant aux pieds du pape, elle lui expliqua avec l'éloquence d'une mère comment son fils avait été marié. Elle obtint alors qu'une enquête serait ouverte à l'archevêché de Paris, conformément à la bulle de Benoit XIV (Dei miseratione) et que le résultat en serait transmis à la sacrée congrégation du concile qui examinerait la validité de ce mariage.
Ce fut devant ce tribunal de l'officialité diocésaine que comparurent Léon et Cara, M. et madame Haupois, Byasson et tous ceux qui avaient eu connaissance des faits se rapportant à ce mariage; malgré l'habileté de sa défense, Cara fut convaincue de n'avoir été en Amérique que pour éluder la loi canonique et d'avoir trompé l'abbé O'Connor. Comme il fallait innocenter celui-ci de la légèreté avec laquelle il avait célébré ce mariage, elle fut chargée de toute la responsabilité, et la nullité fut prononcée.
Aussitôt les publications légales furent faites à Noiseau et à Paris, et tout se prépara pour le mariage de Léon et de Madeleine.
Bien que Cara eût paru subir les conditions qui lui avaient été imposées par Byasson, celui n'était pas sans crainte pour le jour de la cérémonie. Comment l'empêcher d'entrer à l'église, et au pied de l'autel de se jeter entre Léon et Madeleine.
Elle était parfaitement capable de jouer cette scène mélodramatique, et le souvenir de son discours devant le tribunal lors du procès engagé à propos du testament du duc de Carami prouvait que dans certaines circonstances elle pouvait très-bien préférer la vengeance à l'intérêt.
La peur de ce scandale détermina Byasson à aller voir l'ami qu'il avait à la préfecture de police, de sorte que l'on remarqua pendant la cérémonie à l'église et à la mairie, plusieurs invités à l'air martial, paraissant assez mal à l'aise dans leurs gants et que personne ne connaissait.
Rien ne troubla cette double cérémonie, ni le dîner, ni le bal qui eut lieu sous une tente dressée dans la cour d'honneur du château de Noiseau.
De tous les amis de la famille, Byasson seul manqua à cette soirée; il quitta Noiseau après le dîner, et à dix heures, il arrivait rue Auber, portant dans ses poches trois cent mille francs.
Cara l'attendait; elle reçut les billets et les compta avec un calme parfait:
--Maintenant, dit-elle, nous avons une dernière affaire à traiter: combien m'achetez-vous les trente-trois lettres que voici: elles sont de Léon, très-tendres, quelquefois passionnées, d'autres fois légères, et si j'en envoie une chaque jour à madame Haupois jeune, je crois que celle-ci passera une assez vilaine lune de miel.
Byasson resta un moment embarrassé, puis il allongea la main vers le paquet de lettres:
--Vous permettez? dit-il.
--Si vous voulez, je vais vous en lire deux ou trois.
--Non, merci, je ne tiens pas à entendre, il me suffit de voir.
Et il feuilleta les lettres qui étalent rangées dépliées les unes par-dessus les autres:
--Elles n'ont ni enveloppes ni adresses, dit-il après son examen, cela leur ôte pour nous une valeur qu'elles auraient, je l'avoue, si elles portaient votre nom et le timbre de la poste; mais, telles quelles sont en cet état, elles ne signifient rien, car si vous les envoyez à madame Haupois jeune, celle-ci, qui a entendu parler de vous, croira que vous avez fait fabriquer ces lettres en imitant l'écriture de son mari. Désolé de ne pouvoir faire cette petite affaire; mais j'espère que celle des trois cent mille francs vous suffira pour vivre dignement en veuve de Léon, comme vous en manifestiez le désir autrefois.
Ces trois cent mille francs ne suffirent pas à cela cependant, car deux ans après, le lendemain du baptême de son second petit-fils, M. Haupois-Daguillon reçut la lettre suivante, qui lui apprit que Cara était dans une fâcheuse situation:
«Monsieur,
«Vous trouverez ci-inclus, un paquet de trente-trois lettres, ce sont celles que votre fils m'écrivit, et c'est tout ce qui me reste de lui.
«Je vous les remets ne voulant pas m'adresser à lui pour me secourir dans la position désespérée où je me trouve: je vais être expulsée de mon logement et mon pauvre mobilier va être vendu si jeudi je ne paye pas, on si quelqu'un ne paye pas pour moi, une somme de quatre mille francs, entre les mains de l'huissier qui me poursuit: Bonnot, 1, rue Drouot.
«Veuillez agréer; monsieur, l'assurance des sentiments de respect d'une femme qui a eu l'honneur de porter votre nom et qui n'est plus, qui ne sera plus pour tous que
«CARA».
FIN