‹ Cardenio: Scènes de la Vie MexicaineChapitre 8 sur 22 · VIII

VIII

Comment fut surprise l'habitation de don Melchior et ce qui s'ensuivit.

Quelques instants plus tard, Pedrillo et l'étranger mettaient pied à terre dans la cour de l'habitation.

A peine l'inconnu eut-il jeté la bride sur le cou de son cheval, dont un peon s'empara aussitôt, qu'il mit le chapeau à la main, et s'approchant de don Melchior de Bartas, qui, en compagnie de sa femme, de sa fille et de Cardenio, venait à sa rencontre, il le salua avec toutes les marques du plus profond respect et lui dit d'une voix doucement accentuée:

--Veuillez excuser, señor, la liberté que j'ose prendre de me présenter ainsi à vous et de réclamer votre bienveillante hospitalité.

--Soyez le bienvenu dans ma demeure, señor, répondit don Melchior avec une exquise courtoisie. Bien que vous arriviez dans de malheureuses circonstances, veuillez, je vous prie, considérer cette maison comme étant la vôtre; un hôte est l'envoyé de Dieu; il honore la maison sous le toit de laquelle il daigne s'abriter.

--Arrivé depuis quelques jours à peine dans ce pays, caballero, des intérêts fort graves ont nécessité ma présence à Castroville, où certaines affaires, qui me sont personnelles, exigent que j'aie le plus tôt possible un sérieux entretien avec le señor cura don Pablo-Miguel. Ce matin je me trouvais par hasard chez le gouverneur de la ville, lorsque est arrivé le courrier que vous lui avez adressé. J'ai appris alors le danger qui vous menaçait et pour quel motif le señor cura serait probablement contraint de demeurer plus longtemps qu'il ne l'avait supposé absent de la ville. J'ai pensé alors, caballero, pardonnez à ma présomption, que, tout en faisant mes affaires, je pourrais peut-être faire les vôtres, que le bras d'un homme brave, dans les circonstances où vous place le hasard, ne serait peut-être pas à dédaigner pour vous; alors je me suis résolu à braver les convenances, à venir demander ici au señor cura l'entretien que je ne pouvais plus espérer avoir avec lui dans son presbytère, et à me présenter tout franchement à vous.

--Tout en vous remerciant, señor, de votre loyale explication, permettez-moi de vous faire observer qu'elle était complètement inutile, et de vous répéter une fois encore que votre présence ici ne saurait que m'être très agréable et que je m'efforcerai de vous y retenir le plus longtemps possible.

Après s'être incliné une seconde fois, avoir échangé quelques compliments de politesse avec le missionnaire et avec les autres personnes présentes, l'inconnu offrit le bras à doña Juana et la suivit dans l'intérieur de l'habitation.

Don Melchior se tourna alors vers Pedrillo:

--Tu as vu le commandant Edward's Strum? lui demanda-t-il.

--Oui, mi amo, je l'ai vu, répondit le peon.

--Eh bien, que t'a-t-il dit?

--Ah! Voilà, fit l'autre en se grattant la tête.

--Va toujours, reprit don Melchior en souriant. Je connais master Strum; explique-toi sans crainte.

--Eh bien, mi amo, aussitôt qu'il m'a aperçu, master Strum, comme vous l'appelez, il m'a dit: Qu'est-ce que tu viens faire ici, imbécile?

--Cela ne m'étonne pas, fit en souriant le planteur; ensuite?

--Ensuite, je lui ai donné la lettre. Il l'a lue, puis il m'a dit: Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Qu'il s'arrange comme il voudra! Est-ce qu'il croit par hasard, ce vieil idiot, que je vais me déranger pour aller à son secours? Je ne sais pas de qui il parlait en disant cela.

--Je le sais, moi; va toujours.

--By God! Hum! Hum! ... (il a l'air très enrhumé, le commandant Strum). Ah, ah! Cet imbécile de curé s'est fourré, lui aussi, dans la bagarre. Qu'ils aillent au diable de compagnie! Hum! Hum! Et toi, décampe, animal, si tu n'as pas autre chose à me dire. Je n'ai pas de temps à perdre avec un oison de ton espèce, hum, hum! Et là-dessus il m'a mis à la porte.

--Je n'attendais pas moins de la courtoisie du commandant Strum, dit en riant le planteur. Et il rentra dans l'habitation.

L'inconnu avait demandé à être conduit dans la chambre qui lui était destinée, afin de remettre un peu d'ordre dans sa toilette froissée et dérangée par la longue course qu'il venait de faire.

Au moment où le planteur pénétrait dans le salon, l'inconnu y rentrait par une autre porte.

On causa pendant quelques instants de choses indifférentes, puis la cloche du souper se fit entendre, et l'on se mit à table.

Les premiers moments d'un repas sont en général silencieux; l'appétit domine assez généralement; chacun mange tout d'abord pour satisfaire les exigences impérieuses de la bête; puis, peu à peu, au fur et à mesure que l'appétit se calme, la conversation sort des banalités, grandit, se généralise, et parfois, mais pas toujours, devient intéressante et même attrayante.

Cette fois, les événements graves qui planaient dans l'air suffisaient, et au-delà, pour animer la conversation et lui donner de l'intérêt.

Les convives étaient au nombre de huit: le planteur, ayant à sa droite l'abbé Paul-Michel, à sa gauche sa fille; en face de lui doña Juana, ayant son fils à sa gauche et l'inconnu à sa droite; puis, comme double anneau soudant les deux, partie de cette chaîne, don Ramón à l'un des bouts de la table et don Seguro à l'autre bout.

Le repas était bien servi et entendu d'une façon irréprochable.

Nous profiterons de quelques instants de répit que nous donne l'achèvement du premier service, pour tracer en quelques lignes le portrait de l'inconnu.

C'était un homme de taille haute, élégante, parfaitement proportionnée, d'un parler doux, courtois, de manières charmantes, raffinées, s'il est permis de se servir de cette expression. Tout en lui respirait non pas l'homme comme il faut ainsi que l'on dirait en France, mais le gentilhomme de race. A peine avait-il vingt-huit ans; ses traits étaient fins, droits; les arêtes en étaient modelées avec une perfection exceptionnelle; son front était large et découvert, son œil vif, son regard clair et magnétique; sa bouche un peu grande, aux lèvres charnues, avait une expression de finesse railleuse indicible; ses mains et ses pieds étaient d'une petitesse qui semblait presque ridicule chez un homme. Voilà quel était cet homme au physique. Quant au moral, jusqu'à présent nous nous abstiendrons d'en parler, et pour cause, puisque, pas plus que le lecteur, nous ne savons qui il est.

Malgré les préoccupations secrètes des convives, le repas fut cependant beaucoup plus gai que l'on n'aurait dû s'y attendre dans de telles circonstances.

La nuit était venue depuis longtemps déjà: il était environ neuf heures du soir. Au dehors, le ciel était pailleté d'étoiles. Bien que la nuit fût sans lune, elle était claire, presque transparente. Les sentinelles veillaient attentivement, postées derrière chaque meurtrière des retranchements. Dans la salle à manger, on riait, on plaisantait et on fumait.

Malgré les assurances du Cœur-Bouillant, la nuit était si calme, le désert plongé dans un silence si profond, que rien ne laissait soupçonner qu'une attaque prochaine dût avoir lieu.

Les dames se levèrent pour se retirer.

Don Ramón et don Seguro s'étaient levés à plusieurs reprises pour aller inspecter les postes, interroger la savane, puis ils étaient revenus d'un air indolent et avaient repris leur place à table, en haussant les épaules, comme des hommes convaincus qu'aucun danger imminent n'existait.

Au moment où la jeune Flora, après avoir embrassé et dit bonsoir à son père et à l'abbé Paul-Michel, s'approchait de son frère Cardenio pour l'embrasser lui aussi, tout à coup une détonation épouvantable se fît entendre, suivie immédiatement par l'horrible cri de guerre des Sioux-Bisons mêlé aux appels désespérés de «Aux armes!» poussé par les peones.

L'habitation était surprise par les Indiens. Les convives se levèrent en tumulte, saisirent leurs armes et s'élancèrent hors de la salle.

Seul, l'abbé ne les suivait pas; il veillait sur les dames, à demi-évanouies de terreur, et qu'il ne parvint qu'à grand-peine à conduire à leur chambre à coucher, où il les remit entre les mains de leurs femmes.

L'habitation était surprise.

Cependant le mal n'était pas aussi grand qu'on aurait pu le supposer d'abord.

Voici ce qui s'était passé:

Les Indiens, avec cette adresse infernale qu'ils possèdent, avaient conçu un plan audacieux, désespéré, qui, avec tout autre homme moins sur ses gardes et moins expérimenté que don Melchior de Bartas, aurait inévitablement réussi.

Tandis que quelques guerriers laissés à la garde des chevaux traversaient la rivière à gué à deux lieues environ de l'habitation, les autres, au moyen de branches sèches fortement liées ensemble par des lianes, avaient construit des radeaux sur lesquels ils avaient placé leurs fusils et leurs munitions de guerre; puis, profitant habilement de l'ombre projetée sur la rivière par l'escarpement de ses rives, ils s'étaient laissé doucement emporter au fil de l'eau et avaient passé ainsi, inaperçus et sans bruit, sous le regard anxieux des sentinelles, qui essayaient vainement de percer les ténèbres épaisses qui les enveloppaient.

Puis, arrivés à un endroit propice pour leur débarquement, ils avaient saisi leurs armes et s'étaient élancés sur la rive, en surgissant de l'eau et bondissant comme une légion de démons du milieu de l'ombre, en poussant leur cri de guerre et en faisant une décharge effroyable.

Malheureusement pour eux, les Sioux-Bisons ignoraient que leur projet d'attaque avait été révélé au planteur par le Cœur-Bouillant, et que don Melchior, mettant à profit l'avis qu'il avait reçu, avait, le jour même, renforcé ses retranchements.

Les Sioux-Bisons, à la vérité, et cet avantage pour eux était immense, avaient réussi à prendre pied sur le terrain même où s'élevait l'habitation. Mais leur position ne laissait pas, malgré cela, que d'être excessivement précaire. Ils se trouvaient sur une plage nue, exposés, sans abri d'aucune sorte, aux coups de leurs adversaires parfaitement cachés derrière leurs remparts.

L'Oiseau-Noir était un chef trop hardi, trop expérimenté, pour ne pas comprendre ce que la situation de ses guerriers avait à la fois d'avantageux et de défavorable. L'audace seule pouvait le sauver du pas difficile dans lequel il s'était jeté.

Sur un signe de lui, ses guerriers s'élancèrent résolument à l'assaut des retranchements.

Les blancs firent vaillamment face à leurs ennemis et opposèrent une vigoureuse résistance.

Cependant, cette résistance ne put être assez efficace pour empêcher les Sioux-Bisons, qui se ruaient tête baissée en avant, de couronner les retranchements.

Encore quelques secondes, les Indiens bondissaient dans la cour et envahissaient l'habitation.

En ce moment une porte secrète s'ouvrit, et l'inconnu, suivi de Cardenio, des deux majordomes et d'une cinquantaine de peones les plus résolus, se glissèrent silencieusement au dehors, tournèrent les Indiens sans être aperçus, puis, au cri de: «En avant!» poussé d'une voix stridente par l'inconnu, ils se précipitèrent tous à la fois sur les Indiens, qu'ils prirent ainsi entre deux feux.

Ceux-ci, qui se croyaient déjà vainqueurs, surpris à leur tour, eurent un moment d'hésitation, dont profitèrent les défenseurs de l'habitation pour les jeter en dehors des retranchements.

Il y eut alors une mêlée effroyable sur le rivage; les Sioux-Bisons ne comprenaient rien à ce secours arrivé si à l'improviste aux colons.

Réunis en masse compacte, ils luttaient désespérément pour faire tête de tous les côtés à la fois, ne pas perdre le terrain qu'ils avaient conquis, ne pas reculer d'un pouce, et, à tout prix, réussir à maintenir leur position; mais leurs efforts étaient vains.

D'autres peones, délivrés de la crainte d'une attaque immédiate, venaient incessamment grossir le nombre des premiers, qui avaient tenté la diversion.

Malgré une héroïque résistance, des prodiges surhumains de valeur, les Indiens, acculés de plus en plus à la rive, furent enfin culbutés dans la rivière, qu'ils se hâtèrent de traverser à la nage, laissant derrière eux une centaine des leurs étendus sans vie au pied des glacis.

Les abords de la place étaient complètement nettoyés, l'habitation dégagée, le coup de main hardi tenté par les Sioux-Bisons définitivement manqué.

Il y eut une trêve de près d'une heure.

Les Sioux-Bisons ne renonçaient pas à l'attaque; mais, repoussés une première fois, ne voulant pas l'être une seconde, ils changeaient de tactique.

Embusqués derrière les buissons et les bouquets d'arbres qui bordaient la rive opposée de la rivière, ils firent soudain pleuvoir une nuée innombrable de flèches enflammées, qu'ils lançaient avec une habileté sans pareille sur les magasins et les ateliers, recouverts en vacois, de l'habitation, tandis qu'une partie d'entre eux entretenait une fusillade bien nourrie avec les défenseurs des retranchements, et que, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, des troupes de cavaliers, car leurs chevaux les avaient rejoints, feignaient de vouloir tenter, de divers côtés à la fois, le passage de la rivière, tenant ainsi constamment leurs adversaires en alerte, sans leur laisser une seconde de répit.

Bientôt plusieurs incendies se déclarèrent sur les ailes de l'habitation.

Une partie des peones fut obligée de quitter les retranchements pour porter secours, aider à sortir les chevaux et les bestiaux des corrals enflammés et les chasser dans la huerta.

Mais le feu, qui trouvait un élément facile dans des bâtiments construits en bois et recouverts en feuilles sèches, se développait avec une rapidité telle que bientôt il fallut renoncer à sauver ces bâtiments et se résoudre avec douleur à faire la part du feu.

Alors un désordre épouvantable se mit dans les défenseurs de l'habitation; la peur s'empara d'eux; ils ne voyaient et n'entendaient plus rien, couraient çà et là à demi-affolés de terreur, poussant des cris de désespoir et jetant leurs armes.

Ce fut en vain que don Melchior, l'inconnu, l'abbé Paul-Michel et Cardenio, qui faisait preuve, comme toujours, en cette circonstance, d'un courage de lion, essayèrent de rappeler à leur devoir des hommes que l'épouvante rendait fous.

Tout à coup les Sioux-Bisons, s'apercevant de la folie furieuse qui s'était emparée des défenseurs de la place, et dociles à la voie de leur chef, s'élancèrent dans la rivière, la traversèrent, puis ils gravirent le glacis et se précipitèrent avec des hurlements de bêtes fauves contre les retranchements.

Ramenés, quoique bien tardivement, à leur devoir, par le danger terrible qui les menaçait, les peones retournaient aux retranchements et entamèrent désespérément une lutte suprême contre leurs terribles ennemis.

Mais il était trop tard; l'effort tenté cette fois par les Sioux-Bisons était irrésistible; le flot des assaillants montait toujours. Rien ne pouvait désormais les arrêter.

En moins de temps qu'il ne nous faut pour l'écrire, les peones furent rejetés en désordre contre l'habitation principale, et les Sioux-Bisons envahirent la cour en poussant des hurlements de joie et de triomphe.

--Au donjon! cria don Melchior d'une voix terrible.

Le vieillard, ayant près de lui son fils, l'inconnu et ses deux majordomes, tint vaillamment tête pendant plus d'un quart d'heure aux Peaux-Rouges, qui se ruaient désespérément sur lui de tous les côtés à la fois, et opposa une digue infranchissable à leurs efforts désespérés.

Puis, lorsqu'il reconnut que tous ses serviteurs, hommes, femmes, enfants, avaient enfin réussi à pénétrer dans le donjon, il se résolut alors, mais alors seulement, à reculer à son tour, mais doucement, pas à pas, sans cesser de combattre; on vit ces cinq hommes, ces cinq Titans, seuls, sans se laisser une seule fois entamer, tenir tête à une foule de Peaux-Rouges que, tout en se retirant, ils contraignaient à reculer devant eux.

Puis, arrivés devant le pont-levis qui fermait l'entrée du donjon, ils échangèrent un regard, bondirent en avant, mirent leurs ennemis en désordre, se rejetèrent aussitôt en arrière et franchirent en courant le pont-levis, qui se redressa immédiatement après leur passage.

Ils étaient en sûreté désormais et pouvaient tenir longtemps derrière les épaisses murailles du donjon, sans craindre d'être forcés ou incendiés.

Mais à quel prix avaient-ils opérés cette retraite miraculeuse?

Don Melchior et son fils étaient sains et saufs, à la vérité, mais les deux majordomes étaient grièvement blessés; l'un d'eux même, don Seguro, ne se soutenait plus qu'avec peine; dès qu'il fut dans le donjon, il s'affaissa, mourant, sur lui-même.

L'inconnu, lui aussi, bien qu'elles ne fussent pas graves, avait reçu plusieurs blessures; la longue épée dont il s'était vaillamment servi pendant le combat était rougie jusqu'à la garde.

C'est que ces trois hommes, comme par un accord tacite de dévouement, s'étaient sans cesse jetés en avant pour faire un rempart de leur corps à l'enfant et au vieillard, s'exposant, avec une abnégation et un courage dignes des héros antiques, à recevoir les coups qui étaient destinés à ceux qu'à tout prix ils voulaient sauvegarder.

Aussitôt que le pont-levis fut levé, la caronade, placée sur la plate-forme, les pierriers et les espingoles braqués aux meurtrières, commencèrent à jouer contre les Peaux-Rouges avec une furie terrible, accompagnés par une fusillade ininterrompue.

Le courage était revenu aux peones depuis qu'ils se savaient en sûreté dans un fort.

Les Sioux-Bisons, excités par leur premier succès, brandissant avec des hurlements féroces les scalps sanglants qu'ils avaient enlevés à leurs victimes agonisantes, voulaient compléter leur victoire en s'emparant de la forteresse dans laquelle les colons s'étaient réfugiés.

L'Oiseau-Noir, qui semblait se multiplier et était partout à la fois, fit immédiatement élever, à portée de pistolet du fort, des retranchements avec les poutres, les chariots et tout ce qu'il put trouver pour abriter ses guerriers contre la grêle de balles qui pleuvait incessamment sur eux et les décimait. Puis, les retranchements construits, les Indiens commencèrent le siège de la forteresse.

Tout à coup une fusillade terrible éclata sur l'autre bord de la rive.

Un horrible cri de guerre se fît entendre, et une foule de cavaliers, surgissant de tous les côtés à la fois du milieu des ténèbres, enveloppèrent les Sioux-Bisons.

C'était le Cœur-Bouillant qui tenait sa promesse et arrivait au secours de ses alliés blancs.

Il y eut une affreuse mêlée, une épouvantable boucherie, puis soudain on entendit un retentissant cri de triomphe.

Le combat était terminé.

Les Sioux-Bisons traversaient la rivière en désordre et s'éparpillaient dans la savane, en proie à une terreur indicible.

Sur l'ordre de don Melchior, le pont-levis fut aussitôt baissé pour livrer passage au Cœur-Bouillant et à ses guerriers.

La joie était grande des deux parts; les remerciements et les félicitations s'échangeaient avec une effusion inexprimable. Blancs et Apaches étaient heureux chacun de ce qu'ils avaient fait; la joie était à son comble.

La première émotion calmée, on se compta, comme après un naufrage les survivants cherchent avec une douloureuse pitié, les cadavres de leurs morts bien-aimés.

Mais alors la joie se changea en désespoir, l'enivrement de la victoire en terreur.

Trois personnes avaient disparu.

Les plus aimées, les plus chéries, les plus respectées de toutes:

Doña Juana, sa fille Flora et le missionnaire.

Ce fut en vain qu'on chercha anxieusement parmi les cadavres; leurs corps ne se retrouvèrent pas.

L'Oiseau-Noir, comme un aigle vaincu, avait, en fuyant, enlevé sa proie dans ses serres!