IX
Comment l'Oiseau-Noir ne tint pas le serment qu'il avait fait à l'abbé Paul-Michel.
Alors que l'incendie était le plus ardent, que les magasins et les ateliers brûlaient, que le désordre se mettait parmi les défenseurs de l'habitation et que les peones, affolés de terreur, couraient en désordre de tous les côtés, en poussant des clameurs lamentables, sans essayer de résister aux Peaux-Rouges, qui escaladaient les retranchements et envahissaient la cour, dans une chambre du principal corps de logis de la maison, une trentaine de femmes étaient réunies, pâles, tremblantes, effarées.
Parmi ces femmes se trouvaient doña Juana de Bartas et sa fille Flora.
Toutes, sentant instinctivement la mort venir, s'attendant à chaque instant à être impitoyablement massacrées par les féroces vainqueurs de leurs frères et de leurs maris, se tenaient agenouillées les mains jointes, pressées comme les brebis épouvantées contre leur pasteur, autour du missionnaire qui, debout, un crucifix de la main gauche, la main droite levée vers le ciel, le front pâle et les yeux brillant d'une résignation, sublime, les exhortait à élever leur âme vers Dieu, à implorer son secours et à mourir en chrétiennes.
Plusieurs de ces femmes tenaient pressées contre leur sein de frêles créatures qu'elles allaitaient encore, qu'elles couvraient de baisers et qu'elles tendaient vers le prêtre, en le suppliant avec désespoir de les sauver.
A un certain moment des cris féroces s'élevèrent au dehors; plusieurs coups de feu retentirent, et l'on entendit les pas pressés d'une foule qui se rapprochait.
Le moment suprême était arrivé.
Tout à coup ces femmes se levèrent, éperdues, en poussant un cri de désespoir et s'enfuirent, effarées, par toutes les issues.
La porte venait de s'ouvrir et, sur le seuil, apparaissaient les Sioux-Bisons, menaçants, terribles, furieux.
En moins de quelques secondes, sauf trois personnes qui n'avaient point fait un mouvement, un geste pour fuir, la chambre était vide. Toutes les autres femmes s'étaient enfuies.
Ces trois personnes étaient: le missionnaire, doña Juana et sa fille.
--O mon père! Mon père! s'écria doña Juana avec désespoir, nous sommes perdus.
--Fuyez, fuyez, señor padre, dit en même temps Flora, ou sans cela les païens vous tueront.
--Ayez confiance en Dieu, mes enfants, dit le
missionnaire d'une voix calme; si je ne puis vous sauver, au moins mourrai-je avec vous!
Les Sioux-Bisons étaient demeurés un instant immobiles sur le seuil de la porte, saisis peut-être malgré eux, d'admiration à la vue du tableau touchant qui s'offrait subitement à leurs yeux.
Mais cet instant d'arrêt n'eut que la durée d'un éclair; ils se précipitèrent tous ensemble dans la chambre, s'élançant vers les deux femmes.
Alors il se passa un fait étrange, incroyable, inouï.
Par un mouvement rapide comme la pensée, le missionnaire s'était brusquement placé devant les deux femmes agenouillées et à demi-évanouies sur le sol; puis, d'un pas ferme, calme, assuré, les regards pleins d'éclairs, le front rayonnant d'une sainte auréole, il avait marché résolument au devant des Peaux-Rouges en leur présentant le crucifix, comme s'il eût à la main l'épée foudroyante de l'ange exterminateur.
Au fur et à mesure qu'il approchait, les barbares, comme fascinés, reculaient lentement, pas à pas, les yeux obstinément fixés sur le crucifix.
Cette scène muette, sublime par sa simplicité même, avait quelque chose d'admirable et de saisissant qui rappelait les anciens jours du christianisme, lorsque les martyrs tombaient dans le cirque en priant pour leurs bourreaux.
Les Sioux-Bisons atteignirent ainsi, toujours en reculant, le seuil de la porte.
Déjà le missionnaire sentait l'espoir rentrer dans son cœur: il remerciait mentalement Dieu du secours qu'il lui avait donné, lorsque tout à coup il se fit une réaction terrible parmi les Peaux-Rouges.
Leurs rangs pressés s'écartèrent brusquement à droite et à gauche, et un homme, la ceinture garnie de scalps sanglants, brandissant au-dessus de sa tête une hache dégoutante de sang, bondit dans la chambre comme un tigre altéré de carnage, en poussant un hurlement furieux ressemblant à un rugissement de bête fauve.
Cet homme était l'Oiseau-Noir.
--Ah! s'écria-t-il avec un rire de démon en apercevant les deux femmes, mes jeunes hommes m'ont conservé la plus précieuse part de butin; je les remercie. Ces femmes sont l'épouse et la fille du chef blanc. Qu'elles soient mes prisonnières. La Tête-Blanche épuisera ses trésors et nous livrera toute son eau de feu, afin que nous lui rendions celles qu'il aime plus que sa vie.
Après avoir prononcé des paroles avec cette emphase théâtrale particulière aux Indiens, le sachem marcha résolument vers les deux femmes, et posant sa main sanglante sur l'épaule nue et frissonnante de doña Juana:
--Que ma sœur me suive, dit-il; elle est la prisonnière d'un chef.
A cet attouchement horrible, doña Juana poussa un cri inarticulé, essaya de prononcer quelques mots, mais son émotion fut trop vive: elle se renversa évanouie en arrière et tomba sur le sol.
Flora s'élança subitement devant sa mère et, joignant les mains avec ferveur, elle s'écria avec désespoir en tombant à ses genoux:
--O chef, chef! Ne tuez pas ma mère!
Un sourire d'une expression hideuse crispa les lèvres minces et serrées du chef.
--Ah! s'écria-t-il avec fureur, si je n'ai pas la louve, je sacrifierai son enfant à ma haine.
--Tuez-moi... tuez-moi... mais épargnez ma mère! répétait la pauvre enfant avec une expression touchante.
--Eh bien, soit! s'écria le farouche sachem en brandissant sa hache autour de sa tête. Vous mourrez toutes deux!
Tout à coup, par un mouvement instinctif, spontané, rapide comme l'éclair, le missionnaire, qui jusque-là avait essayé vainement d'intervenir, quoiqu'il fût sans armes, se précipita sur le chef, lui arracha son tomahawk, et, le renversant du même coup, il lui appuya le genou lourdement sur la poitrine et lui serra la gorge.
Le sachem, saisi à l'improviste, fut terrassé malgré sa vigueur prodigieuse et réduit à l'impuissance avant même d'avoir conscience de ce qui lui arrivait.
--Padre, padre, ne le tuez pas! s'écria Flora d'une voix désolée.
--Ne le tuez pas, padre! ajouta doña Juana, qui reprenait connaissance.
Le cœur de bronze du farouche Indien tressaillit malgré lui dans sa poitrine lorsqu'il entendit ces deux femmes envers lesquelles il s'était montré impitoyable, et qui, elles, imploraient pour lui.
Cependant l'Oiseau-Noir demeura impassible en apparence. Pas un muscle de son visage ne tressaillit; et, regardant fièrement en face le missionnaire:
--Tue-moi, homme sombre, lui dit-il, puisque le génie du mal t'a donné la force de me vaincre!
Le missionnaire sourit avec mélancolie, et, hochant doucement la tête:
--Je ne tuerai pas, dit-il de sa voix sympathique et harmonieuse; le Dieu que je sers et que tu méconnais me défend de verser ton sang. Jure-moi sur le grand esprit, sur le totem de ta nation, que ces femmes seront respectées, traitées avec égard jusqu'à ce qu'elles puissent être échangées; jure-moi de plus que j'aurai le droit de les suivre afin de les protéger, et que nul ne pourra me séparer d'elles.
Il y eut une pause de quelques secondes.
--Et si je fais cela? demanda enfin le sachem.
--Alors, répondit avec simplicité le missionnaire, j'ôterai le genou qui pèse sur ta poitrine, je t'aiderai à te relever, et je te rendrai tes armes.
--Eh bien! Soit. Voyons si tu auras le courage de faire ce que tu dis. Je jure sur le grand esprit et sur le totem de ma nation d'exécuter fidèlement les conditions que tu m'imposes.
A peine avait-il prononcé ces paroles, que le missionnaire s'était redressé, lui tendait la main, l'aidait à se relever, et lui rendait son tomahawk.
Le sachem saisit vivement son arme, poussa un rugissement de joie, et la brandit à plusieurs reprises autour de la tête du missionnaire, qui, le corps fièrement cambré en arrière, le regardait en souriant et lui montrait le crucifix qu'il tenait à la main avec une expression de douceur, de piété et d'admirable résignation.
--C'est bien, fit le chef en abaissant son tomahawk; mon frère, le chef de la prière, est un grand brave, dit-il en s'inclinant devant lui. Quel est donc le génie puissant qui lui donne la force de sourire ainsi dans le péril?
--Mon Dieu, qui peut tout, répondit doucement le missionnaire.
--Même te sauver? fit le sachem avec un ricanement féroce.
--Oui, s'il le veut; et toi-même, il n'y a qu'un instant, en as été la preuve vivante. C'est mon Dieu qui a amolli ton cœur et fait entrer la pitié dans ton âme.
--Ooah! fit l'Indien avec embarras; le visage pâle parle bien: il a deux langues. C'est bon, le sachem tiendra ses promesses. Que mon frère me suive, ainsi que ces deux femmes pâles.
Doña Juana et sa fille s'étaient déjà rangées aux côtés du missionnaire.
--Venez et espérez, leur dit-il; Dieu veille sur vous!
En ce moment un grand mouvement s'opéra parmi les Peaux-Rouges; ils semblaient inquiets et parlaient entre eux avec volubilité.
Sans doute quelque chose de très important se passait au dehors.
Un instant le missionnaire espéra.
Mais tout à coup, sur un geste du sachem, les Sioux-Bisons s'élancèrent, enlevèrent brusquement les deux femmes et lui-même, et, en moins de temps que nous n'en mettons à le raconter, tous trois se trouvèrent placés sur des chevaux, devant des guerriers indiens déjà en selle, enveloppés par un groupe nombreux de cavaliers; puis l'Oiseau-Noir poussa un cri strident, et toute la troupe s'élança à fond de train hors de l'habitation, écartant, brisant, renversant et foulant aux pieds tout ce qui s'opposait à son passage.
Les Sioux-Bisons, surpris par l'attaque imprévue du Cœur-Bouillant, fuyaient vaincus et frémissants, contraints de renoncer à l'immense butin dont ils avaient été si près de s'emparer.
Plusieurs heures s'écoulèrent; les chevaux dévoraient l'espace; le désert s'étendait de tous côtés, profond, désolé, insondable.
Un peu avant le lever du soleil, à un cri strident poussé par le chef, les Indiens firent halte.
Ils se trouvaient alors sur le bord d'une large rivière, dont les eaux jaunâtres et limoneuses roulaient lentement avec de mystérieux murmures.
A leur droite s'élevait une colline assez haute, aux flancs escarpés, dont le sommet était couronné d'arbres gigantesques aux épaisses ramures.
Ce fut au pied même de la colline que les Indiens s'arrêtèrent et établirent leur camp.
Les chevaux, surmenés depuis plusieurs heures, ne se soutenaient plus qu'avec peine; plusieurs même étaient tombés déjà. Les guerriers eux-mêmes se sentaient accablés de fatigue.
Malgré la proximité où ils se trouvaient encore de l'ennemi, le sachem avait été contraint de commander la halte, car la rivière s'étendait comme une infranchissable barrière devant ces cavaliers épuisés.
Quant aux prisonnières, si cette course vertigineuse avait duré une heure encore, elles seraient mortes.
Elles se laissèrent tomber sur l'herbe, pâles, affaissées, inconscientes, presque sans souffle; elles ne vivaient plus que comme dans un horrible cauchemar.
Le missionnaire, lui, comme toutes les natures généreuses qui puisent leur force dans leur cœur, était, malgré son apparente faiblesse, aussi calme et aussi résolu que si rien ne s'était passé.
Il ramassa quelques brassées de feuilles sèches, les couvrit d'une couverture de cheval, étendit sur ce lit improvisé les deux pauvres femmes, qui ne s'aperçurent même pas des soins qu'on leur prodiguait, jeta sur elles une peau de bison, qu'il enleva à un Indien sans que celui-ci essayât de s'y opposer; puis, lorsqu'il se fut assuré que les deux frêles créatures pouvaient reposer sans être exposées à la rosée, il s'agenouilla auprès d'elles et se mit en prières.
La nuit était glaciale; les Indiens, malgré le danger auquel ils s'exposaient, avaient été contraints d'allumer des feux pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid.
Cinq des principaux chefs de la tribu, les seuls qui eussent échappé à la défaite et parmi lesquels se trouvait l'Oiseau-Noir, étaient accroupis, sombres et silencieux, fumant tristement leur calumet autour d'un de ces feux.
L'échec subi par l'Oiseau-Noir était terrible; bien que pendant sa fuite précipitée plusieurs guerriers l'eussent rejoint, que, d'instant en instant, il en arrivât d'autres encore, cependant les pertes qu'il avait subies étaient énormes.
De six cents guerriers d'élite dont se composait sa tribu, plus de deux cents étaient restés couchés morts sur les glacis et dans la cours de l'habitation.
Aussi sa douleur était-elle grande, sa fureur au comble.
Les guerriers qui arrivaient incessamment augmentaient encore, par les récits exagérés qu'ils lui faisaient, l'anxiété terrible qui lui serrait le cœur.
Au moment où le soleil se levait, un groupe de cavaliers arriva à fond de train.
Ces guerriers étaient, disaient-ils, serrés de près par des forces considérables. Tout espoir d'échapper aux blancs et à leurs alliés les Apaches était impossible désormais.
Alors une grande fermentation commença à régner dans le camp.
Le pouvoir d'un sachem indien, quoique très étendu, est cependant toujours précaire. Il n'est fort que dans la victoire.
L'Oiseau-Noir fut bientôt en butte aux reproches les plus sanglants et même les plus injustes. Cette expédition, que ses guerriers eux-mêmes l'avaient excité à tenter, ils en faisaient maintenant retomber la responsabilité sur lui seul, et lui reprochaient avec amertume de l'avoir faite.
Soudain une pensée étrange traversa leurs esprits surexcités par la honte et par la colère. Animés sourdement par quelques-uns de leurs prêtres ou sorciers, ils s'imaginèrent que s'ils avaient été vaincus, c'était à cause des maléfices qui avaient changé l'esprit de leur chef et l'avaient empêché de tuer, comme il devait le faire, la femme et la fille de leur ennemi.
Cette accusation portée contre leur chef obtint d'autant plus de créance dans l'esprit des guerriers, que les sorciers, profitant habilement et exploitant à leur profit leur crédulité superstitieuse pour se venger du missionnaire, qu'ils considéraient comme leur ennemi le plus redoutable, les menaçaient des plus horribles malheurs s'ils ne réparaient pas à l'instant la faute commise par l'Oiseau-Noir; en sacrifiant au génie du mal les trois malheureuses et innocentes victimes.
La mort des prisonniers fut donc résolue.
Le danger était grand, le temps pressait.
Pour détourner les malheurs suspendus sur leurs têtes, il n'y avait pas un instant à perdre.
Malgré lui, et frémissant de honte et de colère, le sachem fut contraint d'ordonner les apprêts de leur supplice.
Le missionnaire avait tout entendu. Il éveilla doucement doña Juana et la jeune fille.
Les quelques instants de sommeil qui leur avaient été accordés, en leur rendant une partie de leurs forces, avaient rétabli l'équilibre dans leur esprit, bourrelé par tant d'émotions diverses.
--Mes sœurs, leur dit tristement le missionnaire de sa voix douce et que l'émotion faisait légèrement trembler, notre dernière heure est venue. Votre mort est résolue ainsi que la mienne. Avant une heure, vous serez dans le sein de Dieu. Joignez vos voix à la mienne; prions ensemble pour les bourreaux qui se préparent à vous faire périr dans les plus affreuses tortures.
Les deux femmes se redressèrent aussitôt, pâles, mais calmes et presque souriantes.
La certitude de la mort, en dirigeant complètement leurs pensées vers Dieu, avait chassé toute crainte de leur esprit et leur avait donné un indomptable courage. Leur organisation nerveuse, essentiellement impressionnable, surexcitée à l'excès, avait rempli leur âme de cette foi et de cette abnégation qui toujours a fait les martyrs et qui dans toutes les circonstances critiques, donne une si grande supériorité à la femme sur l'homme. La femme, si faible, si craintive dans les situations communes de la vie, devient d'une énergie indomptable dans les circonstances décisives.
Cependant trois poteaux avaient été plantés en terre, d'immenses bûchers de bois mort amoncelés autour de ces poteaux. Tout était prêt pour le supplice.
L'Oiseau-Noir demeurait à l'écart, sombre et triste. Sa parole avait été méconnue: il se sentait déshonoré. Mais impuissant à s'opposer à ce qu'on voulait faire, il se bornait à n'y point prendre part.
Deux sorciers, revêtus de costumes symboliques et peints d'une façon bizarre, s'approchèrent des trois prisonniers qui, les genoux dans l'herbe, priaient avec ferveur.
--Que les femmes pâles me suivent, dit l'un d'eux; l'heure de leur mort est arrivée.
--Malheureux! s'écria le missionnaire en se levant et se posant résolument devant eux, oserez-vous bien porter une main criminelle sur deux femmes faibles et innocentes?
--J'entends un oiseau moqueur, dit un des sorciers. Le chef de la prière bavarde comme une vieille femme. Qu'il garde son courage pour entonner son chant de mort. Si les deux femmes blanches ne veulent pas marcher, nous les porterons au poteau de torture.
Doña Juana lança un regard de mépris à l'Indien, et se tournant vers le missionnaire en s'inclinant devant lui, ainsi que sa fille:
--Bénissez-nous, mon père, dit-elle.
Le missionnaire étendit les deux mains sur ces têtes respectueusement inclinées, leva ses yeux pleins de larmes vers le ciel, et, d'une voix profonde:
--Que la bénédiction du Seigneur soit sur vous, mes sœurs! dit-il.
Les deux femmes se retournèrent alors vers les sorciers.
--Nous sommes prêtes, dirent-elles d'une voix ferme.
--Marchons! répondirent-ils.
Elles s'avancèrent alors vers le lieu du supplice, appuyées sur les bras du missionnaire, qui marchait entre elles deux; les mains jointes, les yeux levés vers le ciel, elles priaient avec ferveur et semblaient déjà ne plus appartenir à la terre.
Tous trois furent alors attachés au poteau.
--Courage, mes sœurs! Pensez à Dieu! dit le missionnaire. Qu'est-ce que quelques secondes de souffrance comparées à l'éternité de bonheur qui vous attend?
--Nous sommes fortes, mon père, répondirent les deux femmes comme en extase.
Les Peaux-Rouges étaient groupés, sombres, silencieux, pensifs, autour des poteaux où leurs prêtres achevaient d'attacher les victimes, ils semblaient n'assister qu'avec une secrète horreur à ce supplice que la crainte seule et leur crédulité superstitieuse les avaient poussés à ordonner.
--Va, chien! dit un des sorciers d'une voix railleuse, appelle ton Dieu maintenant; dis-lui qu'il te délivre!
--Pauvre insensé! répondit avec pitié le missionnaire; peut-être es-tu en ce moment plus près de la mort que je ne le suis moi-même!
--Nous allons voir, reprit avec mépris l'Indien en s'armant d'un tison ardent et se baissant pour mettre le feu au bûcher.
Au même instant, comme si les paroles du missionnaire eussent dû s'accomplir à la lettre, deux coups de feu éclatèrent tout à coup, et les sorciers roulèrent foudroyés sur le sol.
Les Sioux-Bisons poussèrent un cri d'effroi et de surprise: mais, avant qu'ils pussent s'y opposer, un cavalier s'était rué au milieu d'eux avec un rapidité vertigineuse, s'était élancé vers les prisonniers, avait sauté à terre, coupé les liens qui attachaient les deux femmes et le missionnaire, et, se faisant un rempart du corps de son cheval, il s'était résolument placé devant ceux qu'il venait ainsi défendre au péril de sa vie.
Ce cavalier était Cardenio!