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Chapitre 5 Ses habitudes - une promenade

Je vous ai dit que j’étais charmée par ma compagne à certains égards.
Mais il y avait en elle plusieurs choses qui me plaisaient beaucoup moins.

Je commencerai par la décrire. Elle était d’une taille au-dessus de la moyenne, mince et étonnamment gracieuse. À l’exception de l’extrême langueur de ses gestes, rien dans son aspect ne révélait qu’elle fût malade. Elle avait un teint éclatant et coloré, des traits menus parfaitement modelés, de grands yeux noirs au vif éclat. Sa chevelure était magnifique. Jamais je n’ai vu des cheveux aussi épais, aussi longs que les siens, lorsqu’ils retombaient librement sur ses épaules. Je les ai bien souvent soulevés dans mes mains, et me suis émerveillée en riant de les trouver si lourds. Prodigieusement fins et soyeux, ils étaient d’un brun très sombre, très chaud, avec des reflets d’or. Quand elle était étendue sur sa chaise-longue, dans sa chambre, me parlant de sa voix douce et basse, j’aimais les dénouer et les laisser tomber de tout leur poids, pour ensuite les enrouler autour de mes doigts, les natter, les étaler, jouer avec eux. Ciel ! si j’avais su alors tout ce que je sais maintenant !

Je vous ai dit que plusieurs choses me déplaisaient en elle. Si j’avais été captivée par la confiance qu’elle m’avait témoignée la nuit de notre première rencontre, je m’aperçus par la suite qu’elle manifestait une réserve toujours en éveil pour tout ce qui concernait elle-même ou sa mère, pour son histoire, ses ancêtres, sa vie passée, ses projets d’avenir. Sans doute étais-je déraisonnable et avais-je grand tort ; sans doute aurais-je dû respecter l’injonction solennelle que la majestueuse dame en velours noir avait faite à mon père. Mais la curiosité est une passion turbulente et sans scrupules, et aucune jeune fille ne saurait endurer patiemment de se voir déjouée sur ce point par une autre. À qui donc aurait-elle porté préjudice en m’apprenant ce que je brûlais de connaître ? N’avait-elle pas confiance dans mon bon sens ou dans mon honneur ? Pourquoi ne voulait-elle pas me croire quand je lui donnais l’assurance solennelle que je ne divulguerais pas la moindre de ses paroles à âme qui vive ?

Je croyais déceler une froideur qui n’était pas de son âge dans ce refus obstiné, mélancolique et souriant, de me montrer le plus faible rayon de lumière.

Je ne puis dire que nous nous querellâmes jamais sur ce point, car elle refusait toute querelle. En vérité, je me montrais injuste et impolie en la pressant de parler, mais je ne pouvais m’en empêcher ; pourtant, j’aurais pu tout aussi bien ne pas toucher à ce sujet.

Ce qu’elle consentit à m’apprendre se réduisait à rien, à mon sens (tant j’étais déraisonnable dans mon estimation).

Le tout se bornait à trois révélations fort vagues :

En premier lieu, elle se nommait Carmilla.

En second lieu, elle appartenait à une très noble et très ancienne famille.

En troisième lieu, sa demeure se trouvait quelque part à l’occident.

Elle refusa de me faire connaître le nom de ses parents, leur blason, le nom de leur domaine, et même celui du pays où ils vivaient.

N’allez pas croire que je la tourmentais sans cesse de mes questions. Je guettais les moments propices, et procédais par insinuation plutôt que par demande pressante (à l’exception d’une ou deux attaques directes). Mais quelle que fût ma tactique, j’aboutissais toujours à un échec complet. Reproches et caresses ne produisaient aucun effet sur elle. Pourtant je dois ajouter qu’elle se dérobait avec tant de grâce mélancolique et suppliante, tant de déclarations passionnées de tendresse à mon égard et de foi en mon honneur, tant de promesses de tout me révéler un jour, que je n’avais pas le cœur de rester longtemps fâchée contre elle.

Elle avait coutume de me passer ses beaux bras autour du cou, de m’attirer vers elle, et, posant sa joue contre la mienne, de murmurer à mon oreille :

— Ma chérie, ton petit cœur est blessé. Ne me juge pas cruelle parce que j’obéis à l’irrésistible loi qui fait ma force et ma faiblesse. Si ton cœur adorable est blessé, mon cœur farouche saigne en même temps que lui. Dans le ravissement de mon humiliation sans bornes, je vis de ta vie ardente, et tu mourras, oui, tu mourras avec délices, pour te fondre en la mienne. Je n’y puis rien : de même que je vais vers toi, de même, à ton tour, tu iras vers d’autres, et tu apprendras l’extase de cette cruauté qui est pourtant de l’amour. Donc, pour quelque temps encore, ne cherche pas à en savoir davantage sur moi et les miens, mais accorde-moi ta confiance de toute ton âme aimante.

Après avoir prononcé cette rapsodie, elle resserrait son étreinte frémissante, et ses lèvres me brûlaient doucement les joues par de tendres baisers.

Son langage et son émoi me semblaient pareillement incompréhensibles.

J’éprouvais le désir de m’arracher à ces sottes étreintes (qui, je dois l’avouer, étaient assez rares), mais toute mon énergie semblait m’abandonner. Ses paroles, murmurées à voix très basse, étaient une berceuse à mon oreille, et leur douce influence transformait ma résistance en une sorte d’extase d’où je ne parvenais à sortir que lorsque mon amie retirait ses bras.

Elle me déplaisait grandement dans ces humeurs mystérieuses. J’éprouvais une étrange exaltation, très agréable, certes, mais à laquelle se mêlait une vague sensation de crainte et de dégoût. Je ne pouvais penser clairement à Carmilla au cours de ces scènes ; néanmoins, j’avais conscience d’une tendresse qui tournait à l’adoration, en même temps que d’une certaine horreur. Je sais qu’il y a là un véritable paradoxe, mais je suis incapable d’expliquer autrement ce que je ressentais.

Tandis que j’écris ces lignes d’une main tremblante, plus de dix ans après, je garde le souvenir horrifié et confus de certains incidents, de certaines situations, au cours de l’ordalie que je subissais à mon insu ; par contre, je me rappelle avec une très grande netteté le cours principal de mon histoire. En vérité, je crois que, dans la vie de chacun de nous, les scènes pendant lesquelles nos passions ont été stimulées d’une façon particulièrement effroyable sont celles, entre toutes, qui laissent l’impression la plus vague sur notre mémoire.

Parfois, après une heure d’apathie, mon étrange et belle compagne me prenait la main et la serrait longtemps avec tendresse ; une légère rougeur aux joues, elle fixait sur mon visage un regard plein de feu languide, en respirant si vite que son corsage se soulevait et retombait au rythme de son souffle tumultueux. On eût cru voir se manifester l’ardeur d’un amant. J’en étais fort gênée car cela me semblait haïssable et pourtant irrésistible. Me dévorant des yeux, elle m’attirait vers elle, et ses lèvres brûlantes couvraient mes joues de baisers tandis qu’elle murmurait d’une voix entrecoupée : « Tu es mienne, tu seras mienne, et toi et moi nous ne ferons qu’une à jamais ! » Après quoi, elle se rejetait en arrière sur sa chaise-longue, couvrait ses yeux de ses petites mains, et me laissait toute tremblante.

— Sommes-nous donc apparentées ? lui demandais-je. Que signifient tous ces transports ? Peut-être retrouves-tu en moi l’image d’un être que tu chéris ; mais tu ne dois pas te comporter de la sorte. Je déteste cela. Je ne te reconnais pas, je ne me reconnais pas moi-même, quand tu prends ce visage, quand tu prononces ces paroles.

Ma véhémence lui arrachait alors un grand soupir ; elle détournait la tête et lâchait ma main.

J’essayais vainement d’échafauder une théorie satisfaisante au sujet de ces manifestations extraordinaires. Je ne pouvais les attribuer ni à la simulation ni à la supercherie, car, à n’en pas douter, elles n’étaient que l’explosion temporaire d’une émotion instinctive réprimée. Carmilla souffrait-elle de brefs accès de démence, quoique sa mère eût affirmé le contraire ? Ou bien s’agissait-il d’un déguisement et d’une affaire de cœur ? J’avais lu des choses semblables dans des livres d’autrefois. Un jeune amant s’était-il introduit dans la maison pour essayer de me faire sa cour en vêtements de femme, avec l’aide d’une habile aventurière d’âge mûr ? Mais, si flatteuse que fût pour moi cette hypothèse, plusieurs choses m’en démontraient la vanité.

Je ne pouvais me vanter de recevoir aucune des petites attentions que la galanterie masculine se plaît à prodiguer. Ces moments de passion étaient séparés par de longs intervalles de calme, de gaieté, ou de tristesse pensive, au cours desquels j’aurais pu croire parfois ne lui être rien, si je ne l’avais pas vue suivre tous mes mouvements de ses yeux où brûlait une flamme mélancolique. En dehors de ces brèves périodes de mystérieuse exaltation, elle avait un comportement tout féminin, entièrement incompatible avec un organisme masculin en bonne santé.

Certaines de ses habitudes me paraissaient bizarres (bien qu’une dame de la ville, comme vous, puisse les trouver moins singulières qu’elles ne l’étaient pour nous autres, campagnards). Elle descendait généralement très tard, vers une heure de l’après-midi, et prenait alors une tasse de chocolat sans rien manger. Ensuite nous allions faire une promenade, un simple petit tour, mais elle semblait épuisée presque immédiatement : ou bien elle regagnait le château, ou bien elle restait assise sur un des bancs placés çà et là parmi les arbres. Son esprit ne s’accordait point à cette langueur corporelle, car sa conversation était toujours très animée et très intelligente.

Parfois elle faisait une brève allusion à sa demeure, ou encore elle mentionnait une aventure, une situation, un souvenir d’enfance, nous révélant ainsi l’existence d’un peuple dont les us et coutumes nous étaient complètement inconnus. Ces indications fortuites m’apprirent que son pays natal se trouvait beaucoup plus loin que je ne l’avais cru tout d’abord.

Un après-midi, alors que nous étions assises sous les arbres, un cortège funèbre passa devant nous. C’était celui d’une belle adolescente que j’avais vue souvent, la fille unique d’un garde forestier. Le pauvre homme marchait derrière le cercueil de son enfant bien-aimée, et semblait accablé de désespoir. Derrière lui, deux par deux, venaient des paysans qui chantaient un hymne funèbre.

Je me levai en témoignage de respect, et joignis ma voix à leur chœur mélodieux.

À ce moment, ma compagne me secoua avec une certaine rudesse. Je me retournai vers elle d’un air surpris.

— N’entends-tu pas combien ce chant est discordant ? me demanda-t-elle avec brusquerie.

— Tout au contraire, il me paraît fort harmonieux, répondis-je, contrariée par cette interruption et me sentant très mal à mon aise à l’idée que les gens du petit cortège pourraient s’apercevoir et s’irriter de ce qui se passait.

En conséquence, je me remis à chanter aussitôt, pour être à nouveau interrompue.

— Tu me perces le tympan ! s’écria Carmilla en se bouchant les oreilles de ses doigts minuscules. De plus, comment peux-tu savoir si nous avons, toi et moi, la même religion ? Vos rites me blessent, et je déteste les enterrements. Que de bruit pour si peu de chose ! Allons donc ! tu dois mourir, chacun de nous doit mourir… Et nous sommes tellement plus heureux, une fois morts ! Viens, rentrons au château.

— Mon père a accompagné le prêtre au cimetière. Je croyais que tu savais qu’on devait enterrer cette pauvre fille aujourd’hui.

— Moi ? répondit-elle, tandis qu’une flamme de colère brillait dans ses beaux yeux. Je me soucie bien de vos paysans ! Je ne sais même pas qui elle est.

— C’est l’infortunée qui a cru voir un fantôme il y a quinze jours. Depuis, elle n’a pas cessé de subir une lente agonie, et elle est morte hier.

— Ne me parle pas de fantômes ; sans quoi, je ne dormirai pas cette nuit.

— J’espère que nous ne sommes pas menacés de la peste ou de quelque fièvre maligne, bien que tout ceci puisse le faire craindre. La jeune femme du porcher est morte la semaine dernière. Elle a eu l’impression d’être saisie à la gorge et presque étranglée pendant qu’elle dormait dans son lit. Papa affirme que ces horribles fantasmes accompagnent certains genres de fièvre. L’infortunée créature jouissait d’une parfaite santé la veille de cette nuit fatale. Depuis, elle n’a pas cessé de décliner, et elle est morte en moins d’une semaine.

— Eh bien, j’espère que ses funérailles à elle sont terminées, et que l’on a fini de chanter son hymne : ainsi, nos oreilles ne seront point torturées par cette musique discordante et ce jargon insupportable… Tout ceci m’a bouleversée. Assieds-toi ici, à côté de moi. Viens plus près ; prends ma main ; serre-la fort… bien fort… encore plus fort.

Après avoir fait quelques pas en direction du château, nous étions arrivées à un autre banc.

Nous nous assîmes. Son visage subit une métamorphose qui m’alarma et même me terrifia l’espace d’un instant. Il s’assombrit et prit une affreuse teinte livide. Les dents serrées, les mains crispées, elle fronçait les sourcils en regardant fixement le sol à ses pieds. Son corps était agité d’un tremblement impossible à réprimer, comme sous l’effet d’une forte fièvre. Elle semblait faire appel à toute son énergie pour réprimer une crise de nerfs contre laquelle elle luttait en retenant son souffle. Enfin elle poussa un cri étouffé de douleur et se calma peu à peu.

— Voilà, dit-elle alors. Voilà ce que c’est que d’étrangler des gens avec des hymnes ! Ne me lâche pas encore, ma chérie. Cela va passer.

En effet, peu à peu, cela passa. Après quoi, peut-être pour dissiper l’impression pénible que ce spectacle m’avait laissée, elle se mit à bavarder avec plus d’animation que de coutume. Et ainsi, nous regagnâmes le château.

C’était la première fois que je l’avais vue montrer des symptômes très nets de cette fragilité de constitution dont sa mère avait parlé. C’était également la première fois que je l’avais vue manifester une certaine mauvaise humeur.

Tout cela disparut comme un nuage d’été. Par la suite, je n’assistai qu’à un seul accès de colère de sa part : je vais vous dire dans quelles circonstances.

Un jour, nous regardions toutes deux par l’une des fenêtres du salon quand nous vîmes pénétrer dans la cour un vagabond que je connaissais bien, car il venait généralement au château deux fois par an.

C’était un bossu qui avait, comme presque tous ses pareils, un visage maigre aux traits anguleux. Il portait une barbe noire taillée en pointe, et un large sourire découvrait ses dents d’une éclatante blancheur. Par-dessus ses vêtements marron, noirs et rouges, se croisaient plus de courroies et de ceintures que je n’en pouvais compter, auxquelles étaient accrochés des objets hétéroclites. Sur son dos, il portait une lanterne magique, et deux boîtes dont l’une contenait une salamandre et l’autre une mandragore. Ces monstres ne manquaient jamais de faire rire mon père. Ils étaient composés de diverses parties de singes, de perroquets, d’écureuils, de poissons et de hérissons, desséchées et fort adroitement cousues ensemble de façon à produire un effet saisissant. Il avait aussi un violon, une boîte d’accessoire de prestidigitateur, deux fleurets et deux masques accrochés à sa ceinture, et plusieurs autres boîtes mystérieuses pendillant tout autour de lui. Il tenait à la main une canne noire à bout de cuivre. Un chien maigre au poil rude le suivait comme une ombre : mais, ce jour-là, il s’arrêta devant le pont-levis dans une attitude soupçonneuse, et, presque aussitôt, se mit à pousser des hurlements lugubres.

Cependant, le saltimbanque, debout au milieu de la cour, ôta son chapeau grotesque, nous fit un salut cérémonieux, puis commença à nous débiter des compliments volubiles en un français exécrable et un allemand presque aussi mauvais. Ensuite, ayant pris son violon, il se mit à racler un air plein d’entrain qu’il chanta fort gaiement d’une voix discordante, tout en exécutant une danse bouffonne ; si bien que je ne pus m’empêcher de rire aux éclats, malgré les hurlements du chien.

Enfin, il s’avança jusqu’à la fenêtre, multipliant sourires et saluts, son violon sous le bras, son chapeau à la main, puis, avec une volubilité étourdissante, sans jamais reprendre haleine, il nous débita un boniment interminable dans lequel il énuméra ses divers talents, les ressources des arts multiples qu’il mettait à notre service, les curiosités et les divertissements qu’il était à même de nous montrer, si nous lui en donnions l’ordre.

— Plairait-il à Vos Seigneuries d’acheter une amulette contre l’oupire(3) qui, si j’en crois les rumeurs, erre à travers ces bois ainsi qu’un loup ? dit-il en jetant son chapeau sur les pavés. Il tue les gens à plusieurs lieues à la ronde, mais voici un charme infaillible : il vous suffira de l’épingler à votre oreiller, et vous pourrez lui rire au nez.

Ces charmes consistaient en petits morceaux de parchemin de forme oblongue, couverts de diagrammes et de signes cabalistiques.

Carmilla en acheta un sur-le-champ ; je suivis son exemple.

Le colporteur tenait les yeux levés vers nous et nous lui adressions un sourire amusé depuis notre fenêtre (du moins, je puis en répondre en ce qui me concerne). Pendant qu’il nous dévisageait, ses yeux noirs semblèrent découvrir quelque chose qui retint sa curiosité.

En un instant, il eut déroulé une trousse de cuir pleine de bizarres petits instruments d’acier de toute sorte.

— Regardez bien ceci, madame, me dit-il en me la montrant. Entre autres choses beaucoup moins utiles, je professe l’art de la dentisterie… Peste soit du chien ! Silence, sale bête ! Il hurle si fort que Vos Seigneuries ont peine à m’entendre… Votre noble amie, à votre droite, est pourvue de dents extrêmement tranchantes : longues, fines, pointues – comme une alêne, comme une aiguille ! Ha, ha, ha ! grâce à mes yeux perçants, j’ai vu cela de façon très nette. Si la noble demoiselle en souffre (et je crois qu’elle doit en souffrir), me voici avec ma lime, mon poinçon et mes pinces. S’il plaît à Sa Seigneurie, je vais les arrondir, je vais les émousser : elle n’aura plus des dents de poisson, elle aura les dents qui conviennent à une si belle demoiselle. Hein ? La demoiselle est-elle mécontente ? Me serais-je montré trop hardi, et l’aurais-je offensée sans le vouloir ?

En vérité, la demoiselle avait l’air fort courroucé, tandis qu’elle s’écartait de la fenêtre.

— Comment ce saltimbanque a-t-il le front de nous insulter de la sorte ? Où est ton père, Laura ? Je vais exiger réparation. Mon père à moi aurait fait attacher ce misérable à la pompe ; puis il l’aurait fait fouetter et brûler jusqu’à l’os avec un fer rouge aux armes du château !

Sur ces mots, elle s’éloigna de la fenêtre pour aller s’asseoir sur un siège.

À peine avait-elle perdu de vue l’offenseur que son courroux se calma aussi promptement qu’il avait pris naissance. Peu à peu, elle retrouva son ton de voix habituel, et sembla oublier le petit bossu et ses folies.

Ce soir-là, mon père me parut fort déprimé. En rentrant au château, il nous apprit qu’il venait d’être informé d’un autre cas semblable aux deux derniers qui avaient eu récemment une issue fatale. La sœur d’un jeune paysan de son domaine, à un mille de distance, était très malade ; après avoir été « attaquée » (selon ses propres termes) comme les précédentes victimes, elle ne cessait pas de décliner lentement mais régulièrement.

— Les causes de ce mal sont parfaitement naturelles, conclut mon père. Mais ces pauvres gens se contaminent l’un l’autre par leurs superstitions : leur imagination reflète les images de terreur qui ont empoisonné l’esprit de leurs voisins.

— Ce seul fait me semble terrifiant en soi, dit Carmilla.

— Comment cela ? demanda mon père.

— Je suis horrifiée à l’idée que je pourrais imaginer des choses pareilles : j’estime que cette chimère serait aussi effroyable que la réalité.

— Nous sommes entre les mains du Seigneur. Rien n’arrive ici-bas sans sa permission, et tout finira bien pour ceux qui L’aiment. Il est notre fidèle Créateur : Il nous a faits, tous tant que nous sommes, et Il prendra soin de nous.

— Le Créateur ! disons plutôt la Nature ! s’exclama Carmilla en réponse à ces douces paroles ? Oui, la maladie qui ravage ce pays est naturelle. Tout provient de la Nature, n’est-ce pas ? Tout ce qui existe dans le ciel, sur la terre et sous la terre, agit et vit selon ce qu’ordonne la Nature : telle est ma conviction.

— Le médecin a dit qu’il viendrait me voir aujourd’hui, reprit mon père après quelques instants de silence. Je veux savoir ce qu’il pense de tout cela, et le consulter sur ce que nous avons de mieux à faire.

— Les médecins ne m’ont jamais fait aucun bien, déclara Carmilla.

— Tu as donc été malade ? lui demandai-je.

— Plus que tu ne l’as jamais été.

— Il y a longtemps ?

— Oui, très longtemps. J’ai eu cette même maladie dont nous venons de parler ; mais je n’en garde aucun souvenir, en dehors de la grande faiblesse et des souffrances que j’ai subies alors. Je dois ajouter qu’elles ont été moindres que celles dont s’accompagnent beaucoup d’autres affections.

— Tu étais très jeune à cette époque ?

— Oui, mais laissons là ce sujet : tu ne voudrais pas tourmenter une amie, n’est-ce pas ?

Elle fixa sur moi un regard empreint de langueur, puis, me prenant par la taille d’un geste tendre, elle m’entraîna hors de la pièce, cependant que mon père examinait des papiers près de la fenêtre.

— Pourquoi ton papa prend-il plaisir à nous effrayer ainsi ? me demanda-t-elle en soupirant, tandis qu’un léger frisson parcourait tout son corps.

— Tu te trompes, ma chère Carmilla : rien ne saura être plus loin de son esprit.

— As-tu peur, ma chérie ?

— J’aurai très peur si je me croyais vraiment en danger d’être attaquée comme l’ont été ces pauvres femmes.

— Tu as peur de mourir ?

— Bien sûr : tout le monde éprouve cette crainte.

— Mais mourir comme peuvent le faire deux amants, mourir ensemble afin de pouvoir vivre ensemble… Les jeunes filles sont semblables à des chenilles pendant leur existence ici-bas, pour devenir enfin des papillons quand vient l’été. Mais, dans l’intervalle il y a des larves et des chrysalides, comprends-tu, dont chacune a ses penchants, ses besoins et sa structure. C’est ce que dit M. Buffon dans son gros livre qui se trouve dans la pièce voisine

Le médecin arriva un peu plus tard dans la journée, et il s’enferma aussitôt avec mon père pendant quelque temps. C’était un praticien habile, âgé de plus de soixante ans, dont le pâle visage rasé de près était aussi lisse qu’un potiron. Lorsque les deux hommes sortirent de la pièce où ils avaient conféré, j’entendis papa déclarer en riant :

— Cela m’étonne de la part d’un homme aussi sage que vous l’êtes. Que pensez-vous des hippogriffes et des dragons ?

Le médecin hocha la tête, et répondit en souriant :

— Quoi qu’il en soit, la vie et la mort sont des états bien mystérieux, et nous ne savons presque rien des ressources qu’ils recèlent.

Sur ces mots, ils s’éloignèrent, et je n’en entendis pas davantage.

J’ignorais à ce moment-là quel sujet le docteur avait entamé, mais je crois l’avoir deviné aujourd’hui.

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