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Chapitre 6 Une ressemblance prodigieuse

Ce soir-là arriva de Gratz le fils de notre restaurateur de tableaux, jeune homme au teint brun, à la mine solennelle, conduisant une carriole où se trouvaient deux grandes caisses pleines de toiles. Il venait d’accomplir un voyage de dix lieues.

Chaque fois qu’un messager en provenance de notre petite capitale arrivait au château, nous nous pressions autour lui dans la grand-salle pour apprendre les dernières nouvelles. En l’occurrence, la venue de ce jeune artiste dans notre demeure isolée créa une véritable sensation. Les caisses restèrent dans la grand-salle, et les domestiques prirent soin du messager jusqu’à ce qu’il eut terminé son souper. Alors, accompagné de deux aides et muni d’un marteau, d’un ciseau à froid et d’un tournevis, il vint nous retrouver dans la grand-salle où nous nous étions réunis pour assister au déballage des caisses.

Carmilla regardait d’un air distrait tandis que les tableaux anciens restaurés (presque tous des portraits) étaient amenés à la lumière l’un après l’autre. Ma mère appartenait à une vieille famille hongroise, et c’est d’elle que nous venaient la plupart de ces toiles, prêtes maintenant à reprendre leurs places sur les murs.

Mon père tenait en main une liste qu’il lisait à voix haute, pendant que l’artiste fouillait dans les caisses pour en retirer les numéros correspondants. J’ignore si les tableaux étaient très bons, mais ils étaient indiscutablement très vieux, et certains d’entre eux ne manquaient pas d’originalité. Pour la plupart, ils présentaient à mes yeux le grand mérite de m’être révélés pour la première fois, car, jusqu’à ce jour, la fumée et la poussière du temps en avaient presque entièrement effacé les couleurs.

— Voici une toile que je n’ai encore jamais vue, dit mon père.

Dans un des coins du haut se trouvaient un nom : « Marcia Kamstein » (autant que j’aie pu le déchiffrer) et une date : « 1698 ». Je suis curieux de voir ce qu’elle est devenue.

Je m’en souvenais fort bien. C’était un petit tableau sans cadre, presque carré, d’un pied et demi de long, tellement noirci par l’âge que je n’avais jamais pu y distinguer quoi que ce fût.

L’artiste mit le portrait en pleine lumière, avec un orgueil manifeste. Merveilleusement belle, extraordinairement vivante, cette toile était l’effigie de Carmilla !

— Ma chérie, dis-je à ma compagne, nous assistons à un véritable miracle. Te voilà en personne sur ce tableau, vivante, souriante, prête à parler. N’est-ce pas que ce portrait est magnifique, papa ? Regardez : rien n’y manque, même pas le petit grain de beauté sur sa gorge.

— La ressemblance est vraiment prodigieuse, répondit mon père en riant.

Mais il détourna les yeux aussitôt, sans avoir l’air impressionné le moins du monde (ce qui ne laissa pas de me surprendre), et se remit à parler avec le restaurateur de tableaux. Celui-ci, de nature très artiste, dissertait avec intelligence sur les différentes toiles auxquelles son talent avait rendu lumière et couleur ; pendant ce temps, mon émerveillement ne cessait de croître tandis que je contemplais le portrait.

— Papa, demandai-je, me permettez-vous de l’accrocher dans ma chambre ?

— Bien sûr, ma chérie, répondit-il en souriant. Je suis très heureux que tu le trouves tellement ressemblant. Si tu ne te trompes pas sur ce point, il doit être encore plus beau que je ne le croyais.

Ma compagne demeura indifférente à ce compliment : elle ne parut même pas l’avoir entendu. Renversée sur le dossier de son fauteuil, elle me contemplait de ses yeux aux longs cils, les lèvres entrouvertes par un sourire extasié.

— Maintenant, poursuivis-je, on peut très bien lire le nom qui figure dans le coin, on dirait qu’il a été tracé en lettres d’or. Ce n’est pas Marcia, mais Mircalla, comtesse Karnstein ; il est surmonté d’une petite couronne, et, au dessous, il y a une date : A.D. 1698. Je descends des Karnstein par ma mère.

— Ah ! fit ma compagne d’un ton languissant, j’appartiens, moi aussi, à cette famille, mais par des ancêtres très lointains.

— Existe-t-il encore des Karnstein de nos jours ?

— Il n’y en a plus aucun qui porte ce nom, autant que je sache. La famille a perdu tous ses biens, me semble-t-il, au cours de certaines guerres civiles, il y a très longtemps ; mais les ruines du château se dressent encore à moins de trois milles d’ici.

— Voilà qui est fort intéressant ! s’exclama-t-elle.

Puis, ayant regardé par la porte entrouverte de la grande-salle, elle ajouta :

— Regarde le beau clair de lune ! Veux-tu que nous allions faire une petite promenade pour contempler la route et la rivière ?

— Je veux bien… Cette nuit ressemble tellement à celle de ton arrivée !

Elle sourit, poussa un soupir, et se leva. Puis, nous tenant enlacées par la taille, nous sortîmes dans la cour et gagnâmes lentement le pont-levis où le magnifique paysage apparut à nos yeux.

— Ainsi, tu songeais à la nuit de mon arrivée ici ? murmura-t-elle. Es-tu heureuse que je sois venue ?

— J’en suis ravie, ma chère Carmilla.

— Et tu as demandé la permission d’accrocher dans ta chambre le portrait qui, selon toi, me ressemble tellement, chuchota-t-elle en resserrant son étreinte autour de ma taille et en posant sa tête charmante sur mon épaule.

— Comme tu es romanesque, Carmilla ! Le jour où tu consentiras à me raconter ton histoire, ce sera un vrai roman d’un bout à l’autre.

Elle me donna un baiser sans mot dire.

— Carmilla, je suis sûre que tu as été amoureuse ; je suis sûre que tu as une affaire de cœur en ce moment même.

— Je n’ai jamais aimé, je n’aimerai jamais personne, si ce n’est toi, murmura t-elle.

Ah ! comme elle était belle sous la clarté lunaire !

Après m’avoir jeté un regard étrangement timide, elle cacha brusquement son visage contre mon cou, à la naissance de mes cheveux, en poussant de profonds soupirs semblables à des sanglots, et serra ma main de sa main tremblante. Je sentais la chaleur brillante de sa joue satinée contre la mienne.

— Ma chérie, ma chérie, murmura-t-elle, je vis en toi ; et je t’aime si fort que tu accepterais de mourir pour moi.

Je m’écartai d’elle d’un mouvement soudain.

Elle fixait sur moi des yeux qui n’avaient plus ni éclat ni expression ; son visage était blême et apathique.

— L’air s’est rafraîchi, ma chérie ? demanda-t-elle d’une voix ensommeillée. Je me sens presque frissonnante. Aurais-je fait un rêve ? Viens, rentrons vite.

— Tu as l’air malade, Carmilla. Ce doit être quelque faiblesse. Tu devrais prendre un peu de vin.

— Ma foi, j’y consens, mais je suis déjà beaucoup mieux, répondit-elle comme nous approchions de la porte. Dans quelques minutes, je serai tout à fait bien… Oui, donne-moi donc un peu de vin. Mais regardons encore, l’espace d’un instant : c’est peut-être la dernière fois que je vois le clair de lune en ta compagnie.

— Comment te sens-tu maintenant, ma chérie ? Est-ce que tu es vraiment mieux ?

Je commençais à craindre qu’elle n’eût été frappée par l’étrange épidémie qui avait, disait-on, envahi la contrée.

— Papa serait profondément affligé, ajoutai-je, à la seule pensée que tu pourrais être tant soit peu malade sans nous l’avoir dit aussitôt. Nous avons près d’ici un médecin très compétent, celui-là même qui est venu aujourd’hui.

— Je suis sûre que c’est un excellent praticien, et je sais jusqu’où peut aller votre bonté pour moi. Mais, vois-tu, ma chérie, je me sens de nouveau très bien. Je ne souffre jamais de rien, que d’une légère faiblesse. On prétend que je suis atteinte d’une maladie de langueur. En vérité, le moindre effort m’est pénible ; j’ai grand-peine à marcher aussi longtemps qu’un enfant de trois ans ; de temps à autre, le peu de force que je possède m’abandonne, et je deviens telle que tu m’as vue tout à l’heure. Mais, en fin de compte, je me remets très vite : en quelques instants, je retrouve mon état normal. Regarde : je suis en possession de tout mon équilibre.

Elle disait vrai. Nous bavardâmes longtemps encore, et elle se montra fort animée. Le reste de la soirée s’écoula sans qu’elle retombât dans ce que j’appelais sa folie : c’est-à-dire son air et ses propos égarés qui m’inspiraient beaucoup d’embarras et même un certain effroi.

Mais au cours de la nuit survint un incident qui orienta mes pensées dans une direction très différente, et sembla donner à Carmilla un choc suffisant pour que sa langueur naturelle fît place à un bref sursaut d’énergie.

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