Chapitre 8 Le mal s’aggrave
J’essaierais vainement de vous dépeindre l’horreur que m’inspire aujourd’hui encore le souvenir de cette affreuse nuit. Ma terreur n’avait rien de commun avec l’angoisse passagère laissée par un cauchemar. Elle semblait croître avec le temps, et se communiquait à la chambre et au mobilier qui avaient servi de décor à l’apparition.
Le lendemain, il me fut impossible de rester seule, même pour un instant. J’aurais tout raconté à mon père si je n’en avais pas été empêchée par deux considérations. D’une part, je craignais qu’il ne se moquât de mon histoire (et je n’aurais pas supporté qu’elle devînt un sujet de plaisanteries) ; d’autre part, je me disais qu’il pourrait me croire victime du mal mystérieux qui ravageait notre pays. Personnellement, je n’avais pas la moindre appréhension à ce sujet, et, comme mon père n’était pas très bien depuis quelque temps, je ne voulais pas l’alarmer.
Je me sentis assez rassurée en compagnie de l’excellente Mme Perrodon et de l’espiègle Mlle De Lafontaine, mais toutes deux s’aperçurent que j’étais inquiète et abattue, et je finis par leur raconter ce qui me pesait si lourdement sur le cœur.
Mlle De Lafontaine se mit à rire, tandis que Mme Perrodon manifestait, me sembla-t-il, une certaine anxiété.
— À propos, dit Mlle De Lafontaine d’un ton moqueur, la longue avenue de tilleuls sur laquelle donne la fenêtre de la chambre de Carmilla est, paraît-il, hantée !
— Quelle sottise ! s’exclama Mme Perrodon, jugeant sans doute ce propos inopportun. Et qui donc raconte cela, ma chère amie ?
— Martin. Il prétend être sorti deux rois, alors qu’on réparait la vieille barrière de la cour avant le lever du soleil, et avoir vu chaque fois une forme féminine se déplacer le long de cette avenue.
— Cela n’a rien de surprenant, étant donné qu’il y a des vaches à traire dans les prés au bord de la rivière.
— Sans doute ; mais Martin juge bon d’avoir peur, et je n’ai jamais vu un imbécile à ce point terrifié.
— Il ne faut pas souffler mot de tout ceci à Carmilla, déclarai-je, car elle voit cette avenue d’un bout à l’autre depuis sa fenêtre, et elle est, si possible, encore plus poltronne que moi.
Ce jour-là, mon amie descendit beaucoup plus tard que de coutume.
— J’ai eu affreusement peur la nuit dernière, me dit-elle dès que nous fûmes seules ensemble ; et j’aurais vu, j’en suis certaine, une chose effroyable si je n’avais pas eu le talisman que j’ai acheté à ce pauvre petit bossu contre lequel j’ai proféré des paroles si dures. Après avoir rêvé qu’une forme noire faisait le tour de mon lit, je me suis réveillée, au comble de l’horreur, et j’ai vraiment cru distinguer, pendant quelques secondes, une silhouette sombre près de la cheminée. Alors, j’ai cherché à tâtons mon talisman sous l’oreiller, et, dès que je l’ai eu touché de mes doigts, l’apparition s’est évanouie. Mais, je te le répète, je suis sûre que si je n’avais pas eu ce charme près de moi, une effroyable créature aurait surgi et m’aurait peut-être étranglée, comme elle a étranglé ces pauvres femmes dont nous avons entendu parler.
— À présent, écoute-moi, lui dis-je.
Et je lui racontai mon aventure, dont le récit parut l’épouvanter.
— Avais-tu le talisman près de toi ? me demanda-t-elle.
— Non, je l’avais jeté dans un vase de porcelaine dans le salon. Mais je ne manquerai pas de le prendre avec moi cette nuit, puisque tu crois si fort à son pouvoir.
Après tant d’années, je ne saurais dire (ou même comprendre) comment je parvins à surmonter mon horreur au point de coucher seule dans ma chambre ce soir-là. Je me rappelle nettement que j’épinglai le talisman à mon oreiller. Je sombrai presque aussitôt dans le sommeil, et je dormis encore plus profondément que d’habitude.
La nuit suivante fut aussi tranquille : je goûtai à nouveau un repos délicieux et sans rêves. Mais, à mon réveil, j’éprouvai une sensation de lassitude et de mélancolie qui, cependant, était assez douce pour provoquer en moi une espèce de volupté.
— Je te l’avais bien dit, déclara Carmilla lorsque je lui eus décrit mon paisible sommeil. Moi-même j’ai dormi divinement la nuit dernière. J’avais épinglé le talisman à ma chemise, car, l’autre nuit, il était encore trop loin de moi. Je suis certaine que nous avons tout imaginé, à l’exception des rêves eux-mêmes. Autrefois, je croyais que les mauvais esprits engendraient les rêves, mais notre médecin m’a affirmé qu’il n’en était rien, « C’est simplement, m’a-t-il dit, une fièvre ou une maladie qui frappe à notre porte (comme cela arrive souvent) et qui, ne parvenant pas à entrer, passe son chemin en nous laissant cette inquiétude. »
— Et, selon toi, en quoi consiste ce talisman ?
— On a dû lui faire subir des fumigations, ou bien le plonger dans quelque drogue, et c’est un antidote contre la malaria.
— Dans ce cas, il n’agit que sur le corps ?
— Bien sûr. Crois-tu donc que les mauvais esprits se laissent effrayer par des bouts de rubans ou des parfums de droguiste ? Non, ces maux qui errent dans les airs commencent par attaquer les nerfs, puis gagnent le cerveau ; mais avant qu’ils puissent s’emparer de tout notre être, l’antidote les repousse. Voilà, j’en suis certaine, ce que le talisman a fait pour nous. Il n’y a là rien de magique : c’est tout simplement naturel.
Je me serais sentie plus heureuse si j’avais pu partager entièrement cette opinion de Carmilla ; à tout le moins, je m’y efforçai de mon mieux, et l’impression que j’avais ressentie à mon lever perdit un peu de sa force.
Je dormis profondément pendant plusieurs nuits consécutives : mais, chaque matin, j’éprouvais la même lassitude, et un grand poids de langueur m’accablait tout au long du jour. Je me sentais complètement transformée. En moi s’insinuait une étrange mélancolie dont je ne désirais pas voir la fin. De vagues pensées de mort firent leur apparition ; l’idée que je déclinais lentement s’empara de mon esprit, m’apportant je ne sais quelle douce joie. Si triste que fût cette idée, elle créait en moi un état d’esprit fort agréable, et mon âme s’y abandonnait sans la moindre résistance.
Je refusais d’admettre que j’étais malade ; je ne voulais rien dire à mon père, ni faire venir le médecin.
Carmilla me témoignait plus d’attachement que jamais, et ses étranges paroxysmes d’adoration languide se faisaient plus fréquents. À mesure que mes forces et mon entrain déclinaient, elle me dévorait du regard avec une ardeur croissante. Ceci ne manquait jamais de me bouleverser comme une crise fulgurante de folie passagère.
Sans m’en rendre compte, je me trouvais à un stade assez avancé de la plus bizarre maladie qui eût jamais affligé un être humain. Ses premiers symptômes avaient exercé sur moi une fascination inexplicable qui me permettrait d’accepter la débilité physique dont je souffrais à présent. Pendant quelque temps, cette fascination ne cessa pas de croître pour atteindre enfin un certain degré où elle s’accompagna d’un sentiment d’horreur qui, peu à peu, prit une force suffisante pour flétrir et dénaturer toute mon existence.
Le premier changement que je subis me parut assez agréable : et pourtant, il était bien proche du tournant où commençait la descente aux Enfers.
J’éprouvai, pendant mon sommeil, de vagues et curieuses sensations. La plus fréquente était ce frisson glacé très particulier que l’on ressent quand on nage à contre-courant dans une rivière. Il s’accompagna bientôt de rêves interminables, si confus que je ne parvenais jamais à me rappeler leur décor ni leurs personnages, ni aucune partie cohérente de leur action. Mais ils me laissaient une impression affreuse, ainsi qu’une sensation d’épuisement, comme si j’avais passé par une longue période de danger et de grande tension mentale. À mon réveil, à la suite de ces rêves, je gardais le souvenir de m’être trouvée dans un lieu plein de ténèbres, et d’avoir conversé avec des êtres invisibles ; je me rappelais tout particulièrement une voix féminine très distincte, lente, au timbre grave, qui semblait venir de fort loin et ne manquait jamais de m’inspirer une indicible terreur solennelle. Parfois, je sentais une main glisser lentement sur ma joue et sur mon cou. Parfois encore, des lèvres brûlantes couvraient mon visage de baisers qui se faisaient plus appuyés et plus amoureux à mesure qu’ils atteignaient ma gorge où se fixait leur caresse. Les battements de mon cœur s’accéléraient ; je respirais plus vite et plus profondément. Puis survenait une crise de sanglots qui me donnait une sensation d’étranglement et se transformait enfin en une convulsion effroyable au cours de laquelle je perdais l’usage de mes sens.
Cet état inexplicable dura vingt et un jours.
Pendant la dernière semaine, mes souffrances avaient altéré mon aspect physique. J’étais devenue très pâle ; j’avais les yeux dilatés et cernés ; l’extrême lassitude que je ressentais depuis si longtemps commençait à se manifester sur mon visage.
Mon père me demandait souvent si j’étais malade ; mais, avec un entêtement que j’ai du mal à comprendre aujourd’hui, je persistais à lui affirmer que je me portais à merveille.
En un sens, je disais vrai. Je n’éprouvais aucune douleur ; je ne pouvais me plaindre d’aucun trouble organique. Mon mal semblait être un effet de mon imagination ou de mes nerfs. Si terribles que fussent mes souffrances, j’observais une réserve morbide à leur sujet, et je ne m’en ouvrais à personne.
Je n’étais sûrement pas victime de ce terrible fléau que les paysans nomment l’oupire, car, alors que je dépérissais depuis trois semaines, leur maladie durait pas plus de trois jours : après quoi, la mort mettait fin à leur torture.
Carmilla se plaignait, elle aussi, de rêves et de sensations de fièvre, mais son état était beaucoup moins alarmant que le mien. À vrai dire, il y avait tout lieu de s’inquiéter grandement à mon sujet. Si j’eusse compris cela, j’aurais demandé à genoux aide et conseil. Malheureusement, le narcotique d’une influence cachée agissait sur moi et engourdissait tous mes sens.
Je vais à présent vous relater un rêve qui fut la cause immédiate d’une étrange découverte.
Une nuit, la voix que j’avais coutume d’entendre au cœur des ténèbres fut remplacée par une autre, mélodieuse et tendre aussi bien que terrible, qui prononçait les paroles suivantes : « Ta mère t’avertit de prendre garde à l’assassin. » Au même instant, une lumière soudaine jaillit devant mes yeux, et je vis Carmilla, debout près de mon lit, vêtue de sa chemise de nuit blanche, baignant du menton jusqu’aux pieds dans une immense tache de sang.
Je m’éveillai en hurlant, en proie à l’idée qu’on assassinait mon amie. Je me rappelle avoir sauté au bas de mon lit, puis je me revois debout dans le couloir, en train de crier au secours.
Mme Perrodon et Mlle De Lafontaine sortirent de leurs chambres en toute hâte. Comme une lampe brûlait toujours dans le couloir, elles eurent tôt fait de me rejoindre et d’apprendre la cause de ma terreur.
J’insistai pour que nous allions frapper à la porte de Carmilla. Rien ne répondit à nos coups. Nous martelâmes le battant de toutes nos forces en criant son nom, mais ce vacarme ne donna aucun résultat.
Alors nous prîmes peur car la porte était fermée à clé. En proie à une véritable panique, nous gagnâmes ma chambre où nous nous mîmes à sonner frénétiquement les domestiques.
Si la chambre de mon père s’était trouvée de ce côté de la maison, nous l’aurions appelé aussitôt à notre aide. Mais, malheureusement, il ne pouvait pas nous entendre, et aucune d’entre nous n’avait assez de courage pour aller le chercher si loin.
Les domestiques ne tardèrent pas à monter l’escalier en courant. Dans l’intervalle, j’avais mis mon peignoir et mes mules (mes compagnes étant déjà équipées de la même façon). Quand nous eûmes reconnu les voix de nos gens dans le couloir, nous sortîmes toutes les trois. Après que nous eûmes renouvelé en vain nos appels devant la porte de Carmilla, j’ordonnai aux hommes de forcer la serrure. Dès qu’ils m’eurent obéi, nous restâmes dans l’encadrement de la porte, tenant nos lampes à bout de bras, et nous regardâmes dans la chambre.
Nous criâmes encore une fois le nom de Carmilla sans obtenir de réponse. Puis, nous examinâmes la pièce : elle était exactement dans l’état où je l’avais laissée après avoir dit bonsoir à mon amie. Mais celle-ci avait disparu.
q