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Chapitre 7 Un très étrange mal

Nous passâmes au salon où nous nous assîmes à table pour prendre notre café et notre chocolat habituels. Carmilla ne voulut rien accepter, mais elle semblait être en parfaite santé. Mme Perrodon et Mlle De Lafontaine vinrent se joindre à nous, et nous entamâmes une partie de cartes au cours de laquelle mon père entra pour prendre ce qu’il appelait « une bonne tasse de thé ».

La partie de cartes finie, il alla s’asseoir sur le divan à côté de Carmilla, et lui demanda, avec une certaine anxiété, si elle avait jamais eu des nouvelles de sa mère depuis le jour de son arrivée.

Ayant reçu une réponse négative, il la pria de lui indiquer, si elle le connaissait, l’endroit où il pourrait lui faire parvenir une lettre.

— Je ne saurais vous le dire, répondit-elle d’une manière ambiguë, mais je songe à vous quitter. Vous avez déjà été trop bons et trop hospitaliers pour moi. Je vous ai causé beaucoup de dérangement, et j’aimerais partir en voiture dès demain pour aller rejoindre ma mère en courant la poste. Je sais où je finirai par la retrouver, quoique je n’ose vous le révéler.

— Mais vous ne devez pas songer à faire une chose pareille ! s’écria mon père, à mon grand soulagement. Il nous est impossible de vous perdre, et je ne consentirai à vous laisser partir que sous la protection de votre mère qui a eu bonté de vouloir bien me permettre de vous garder parmi nous jusqu’à son retour. J’aurais été très heureux de savoir que vous aviez eu de ces nouvelles, car je viens d’apprendre ce soir même que les progrès du mal mystérieux qui ravage notre région deviennent de plus en plus alarmants. C’est pourquoi, ma belle invitée, ne pouvant prendre conseil de votre mère, je sens peser très lourdement sur moi le poids de ma responsabilité envers vous. Je ferai de mon mieux ; mais, ce qui est bien certain, c’est que vous ne devez pas songer à nous quitter sans que votre mère en ait formulé la demande expresse. Nous serions trop désolés de nous séparer de vous pour consentir aisément à votre départ.

— Monsieur, je vous remercie mille fois de votre hospitalité, dit-elle en souriant timidement. Tous, vous m’avez témoigné une infinie bonté. J’ai rarement été aussi heureuse, au cours de ma vie, que dans votre beau château, sous votre garde, en compagnie de votre fille que j’aime tendrement.

Ravi de ce petit discours, mon père, tout souriant, lui baisa la main avec cette galanterie surannée qui lui était propre.

Selon mon habitude, j’accompagnai Carmilla dans sa chambre où je restai assise à bavarder avec elle tandis qu’elle se préparait à se coucher.

— Crois-tu, lui demandai-je enfin, que tu m’accorderas jamais toute ta confiance ?

Elle se tourna vers moi sans mot dire et se contenta de me répondre en souriant.

— Tu ne veux pas me répondre ? poursuivis-je. Tu ne peux sans doute pas me donner une réponse satisfaisante. Je n’aurais pas dû te demander cela.

— Tu as eu parfaitement raison de me le demander, et tu peux me demander n’importe quoi d’autre. Tu ignores combien tu m’es chère ; sans quoi, tu n’imaginerais pas que je te mesure ma confiance le moins du monde. Mais je suis liée par des vœux bien plus terribles que ceux d’une nonne, et je n’ose pas encore raconter mon histoire à personne, même à toi. Pourtant le jour approche où tu sauras tout. Tu vas me juger cruelle et très égoïste, mais l’amour est toujours égoïste : d’autant plus égoïste qu’il est plus ardent. Tu ne saurais croire à quel point je suis jalouse. Tu viendras avec moi, en m’aimant jusqu’à la mort ; ou bien tu me haïras, et tu viendras avec moi quand même, en me haïssant pendant et après la mort. Dans mon apathique nature, il n’y a pas de place pour l’indifférence.

— Allons, Carmilla, dis-je vivement, voilà que tu recommences à battre la campagne !

— Non, ne crains rien. Je suis une petite folle sans cervelle, à la tête pleine de caprices et de lubies ; mais par amour pour toi, je parlerai comme un sage. Es-tu jamais allée au bal ?

— Non… Quelle bavarde tu fais !… Non, je n’y suis jamais allée. Comment est-ce ? Ce doit être charmant.

— J’ai presque oublié : cela date de plusieurs années,

— Voyons, répondis-je en riant, tu n’es pas tellement vieille ! il ne me paraît guère possible que tu aies déjà oublié ton premier bal.

— Bien sûr, je peux tout me rappeler, au prix d’un grand effort. Mais je vois les choses et les êtres comme un plongeur voit ce qui se passe au-dessus de lui : à travers un milieu dense et parcouru par de légères ondulations, encore que transparent. Cette nuit-là, il m’est arrivé une chose qui a estompé la scène du bal et en a terni les couleurs. Il s’en est fallu de peu que je fusse assassinée dans mon lit… On m’a blessée ici, conclut-elle en portant une main à sa gorge, et je n’ai jamais plus été la même depuis lors.

— As-tu été près de mourir ?

— Oui, très près… À cause d’un cruel amour, d’un bien étrange amour qui aurait voulu m’ôter la vie. L’amour exige des sacrifices, et il n’est pas de sacrifice sans effusion de sang… À présent, il nous faut dormir… Je me sens très lasse… Où trouverai-je la force de me lever et de fermer ma porte à clé ?

Sa petite tête reposait sur l’oreiller ; ses mains minuscules placées sous l’une de ses joues étaient enfouies dans son épaisse chevelure ondulée ; le regard de ses yeux étincelants suivait chacun de mes mouvements, et sur ses lèvres flottait un étrange et timide sourire que je ne parvenais pas à déchiffrer.

Après lui avoir souhaité bonne nuit, je sortis de la chambre en éprouvant une sensation de malaise.

Je m’étais souvent demandé si notre charmante invitée disait ses prières. Personnellement, je ne l’avais jamais vue à genoux. Le matin, elle descendait de sa chambre longtemps après nos oraisons familiales ; le soir, elle ne quittait pas le salon pour passer dans la grand-salle et s’associer à notre courte action de grâces.

Si elle ne m’avait pas dit par hasard, au cours d’une de nos conversations à bâtons rompus, qu’elle était baptisée, j’aurais douté qu’elle fût chrétienne. Je ne l’avais jamais entendue parler de religion. Eussé-je mieux connu le monde, cette négligence (ou cette antipathie) m’aurait causé moins d’étonnement.

Les précautions dont s’entourent les gens nerveux sont contagieuses, et les personnes impressionnables ne manquent pas de les imiter au bout d’un certain temps. À l’instar de Carmilla, j’avais pris l’habitude de fermer à clé la porte de ma chambre, car je m’étais mis en tête toutes les craintes fantasques de ma compagne au sujet de cambrioleurs nocturnes et d’assassins rôdant au cœur des ténèbres. J’avais aussi adopté sa coutume d’inspecter rapidement ma chambre pour bien s’assurer que nul voleur ou nul meurtrier ne s’y trouvait embusqué.

Ces sages mesures une fois prises, je me couchai et m’endormis aussitôt. Une bougie brûlait dans ma chambre : habitude de très vieille date, dont rien n’aurait pu m’amener à me défaire.

Ainsi fortifiée, je pouvais, me semblait-il, reposer en paix. Mais les rêves traversent les pierres des murs, éclairent des chambres enténébrées ou enténèbrent des chambres éclairées ; et leurs personnages, narguant tous les serruriers du monde, font leurs entrées ou leurs sorties comme il leur plaît.

Cette nuit-là, j’eus un rêve qui marqua le début d’un mal très étrange.

Je ne puis appeler cela un cauchemar, car j’avais pleinement conscience d’être endormie. Mais j’avais également conscience de me trouver dans ma chambre, couchée dans mon lit, comme je m’y trouvais en réalité. Je voyais, ou croyais voir, la pièce et ses meubles tels que je les avais vus avant de fermer les yeux, à cette exception près qu’il faisait très sombre. Dans cette obscurité j’aperçus une forme vague qui contournait le pied du lit. Tout d’abord je ne pus la distinguer nettement, mais je finis par me rendre compte que c’était un animal noir comme la suie, semblable à un chat monstrueux. Il me parut avoir quatre ou cinq pieds de long, car, lorsqu’il passa sur le devant du foyer, il en couvrit toute la longueur. Il ne cessait pas d’aller et de venir avec l’agitation sinistre et souple d’un fauve en cage. Malgré la terreur que j’éprouvais (comme vous pouvez l’imaginer), j’étais incapable de crier. L’horrible bête précipita son allure tandis que les ténèbres croissaient dans la chambre. Finalement, il fit si noir que je ne distinguai plus que les yeux de l’animal. Je le sentis bondir légèrement sur mon lit. Les deux yeux énormes vinrent tout près de mon visage, et, soudain, j’éprouvai une très vive douleur, comme si deux aiguilles, à quelques centimètres l’une de l’autre, s’enfonçaient profondément dans ma gorge. Je m’éveillai en hurlant. La chambre était éclairée par la bougie qui brûlait toute la nuit, et je vis une forme féminine, debout au pied du lit, un peu sur la droite. Elle portait une ample robe de couleur sombre, et ses cheveux dénoués recouvraient ses épaules. Un bloc de pierre n’eût pas été plus immobile. Je ne pouvais déceler le moindre mouvement de respiration. Tandis que je la regardais fixement, la silhouette me parut avoir changé de place : elle se trouvait maintenant plus près de la porte. Bientôt, elle fut tout contre ; la porte s’ouvrit, l’apparition disparut.

Enfin soulagée, je redevins capable de respirer et de bouger. D’abord, l’idée me vint que j’avais oublié de tourner la clé dans la serrure, et que Carmilla en avait profité pour me jouer un mauvais tour. Je me précipitai vers la porte et la trouvai fermée de l’intérieur, comme d’habitude. Au comble de l’horreur, je n’eus pas le courage de l’ouvrir. Je me précipitai dans mon lit, me cachai la tête sous les couvertures, et demeurai ainsi, plus morte que vive jusqu’au matin.

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