CHAPITRE X
DIVERSION EN PORTUGAL
Catherine ne s'émouvait pas outre mesure de cette recrudescence d'agitation. Elle se croyait maintenant si sûre de l'amour du Roi qu'elle s'en estimait beaucoup plus forte. Confiante à l'excès dans son habileté et dans la vertu du nom royal, elle se flattait qu'en voyant agir ensemble la mère et le fils les huguenots et les politiques entendraient plus facilement raison. Mais c'était à la condition, comme elle le savait bien, que le duc d'Anjou ne prît pas parti contre son frère et qu'il restât en fait neutre et en apparence ami. Il n'était pas allé la saluer au passage à Orléans, sous prétexte qu'il avait été pris d'un «dévoiement d'estomac» au moment de monter à cheval, mais en réalité pour ne pas se rencontrer avec le Roi. Inquiète de cette mauvaise excuse, elle ne s'arrêta que quelques jours à Paris, juste le temps de se reposer, et repartit pour aller causer avec le Duc et le bien disposer en faveur de la paix.
Elle le rejoignit à Verneuil-en-Perche (près d'Évreux). Des conversations qu'ils eurent elle n'a pas tout écrit à Henri III, se réservant de lui en raconter plus long en tête-à-tête. Ils ont dû parler, quoiqu'elle n'en dise rien, des affaires des Pays-Bas où elle savait qu'il se «rembarquait». Peut-être lui a-t-il avoué qu'il venait de signer le 25 octobre avec le sieur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, un accord secret qui lui assurait la possession de cette ville libre impériale, mais dépendante du roi d'Espagne[1039]. Très franchement il l'entretint des sollicitations qui lui étaient venues de divers points du royaume. Voulait-il lui faire peur afin de l'incliner à le soutenir en ses entreprises de Flandres? A-t-elle elle-même, par quelque vague promesse de secours, provoqué ses confidences? En tout cas elle sut de lui, comme elle le rapporte à Henri III, et de Christophe de Savigny, seigneur de Rosne-en-Barrois, qui était là, que les malcontents des deux religions, à Commercy et ailleurs, s'étaient assuré le concours de certains colonels de reîtres et du «Casimir» et qu'ils se cherchaient un chef. Le Duc expliqua que, pour mieux faire service au Roi, il avait «sans rien respondre jusques icy ecousté ce qu'ils lui ont voulu dire», bien résolu toutefois à ne jamais refaire chose qui pût déplaire à son frère. Il montrait, disait-elle, en tous ses propos, «ne désirer rien tant en ce monde» que de rendre au Roi «le très humble service» qu'il lui doit. Il ajouta «deux lignes» de sa main à cette lettre de sa mère pour confirmer l'assurance de sa fidélité[1040].
[Note 1039: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les gueux_, t. V, p. 469-470.]
[Note 1040: Au Roi, Verneuil-au-Perche, 23 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 199 et note 1 de la page 200.]
A Évreux, jusqu'où elle s'avança pour décider les États de Normandie, en se rapprochant d'eux, à voter les nouveaux impôts, elle apprit qu'ils avaient repoussé toutes les surcharges. «Il a esté conclud que ce pays vous paiera seulement ce qu'ils ont accoustumé du principal de la taille, du taillon et ustancilles de la gendarmerie et solde de cinquante mille hommes de pied; c'est l'ordinaire; mais quant au parisis[1041], à une creue de III s. (sous) VI d. (deniers) et une autre de XVIII d. pour livre qui revient ensemble, à VI d. près, compris ledit parisis, à deux parts dont les six font le tout, ils n'en veullent rien payer et ont conclud de vous en faire visve remonstrance, vous voullant représenter les grandes pauvretés et charges de ce pays et font une comparaison que d'un corps bien composé il ne s'en peut tirer ny faire que quatre quartiers non plus que d'une année et que d'y en faire six ils ne le pourroient pour leur impuissance»[1042]. La noblesse de la province, pour marquer son mécontentement, n'avait envoyé qu'un délégué par «chacun des sept bailliages et vicontés, au lieu qu'il en souloit tousjours avoir grand nombre». Un gentilhomme protestant, bon serviteur du Roi, lui a révélé que les gentilshommes catholiques «sont après, tant qu'ils peuvent, à unir avec eux ceulx de la Relligion [réformée]» et qu'ils sont «du tout résolus» de faire appel et de se joindre aux étrangers. Leur raison, c'est qu'on «les mesestime et contemne»[1043]. Elle est si troublée de ce qu'elle voit et entend qu'elle écrit à Henri III, sans détours, contrairement à son habitude: «Vous supplie.... commander visvement à vos financiers qu'ilz regardent à vous faire un fonds pour vous faire aider sans plus fouller vos peuples, car vous estes à la veille d'avoir une révolte generalle, et qui vous dira le contraire ne vous dit la veritté»[1044].
[Note 1041: Le «taillon», c'est l'imposition provisoire établie en 1543 sur les villes closes pour l'entretien de 50 000 hommes de pied, et maintenue depuis comme supplément ordinaire à la taille. Les «ustensiles» sont un autre supplément à la taille, mais affecté à la solde de la gendarmerie. Le parisis, calculé d'après la différence entre la livre parisis et la livre tournois, est une augmentation d'environ 7 pour 100.]
[Note 1042: Evreux, 25 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 201. Beaurepaire, _Cahier des Etats de Normandie_, t. I, p. 59-60 (art. III) et p. 71 (art. XXII des demandes des Etats).--Cf. La défense du Roi dans le discours du Premier Président de Rouen, 16 novembre 1579, p. 362-365.]
[Note 1043: _Lettres_, t. VII, p. 201-202.]
[Note 1044: _Ibid._, p. 202.]
A-t-elle vraiment peur ou bien exagère-t-elle le danger pour décider le Roi aux concessions qu'elle allait lui demander. Avec elle on ne sait jamais très bien.
Le Roi, dans un sursaut d'énergie, avait ordonné au maréchal de Matignon de rompre les rassemblements de Champagne et de forcer Commercy. Elle lui insinuait, sous réserve toutefois de son «meilleur advis», que la voie de la douceur serait peut-être préférable. Les gens de guerre que l'on disait réunis en Champagne pour cette entreprise de Strasbourg» s'étant dispersés, était-il prudent que Matignon attaquât Commercy? Ce serait provoquer là et ailleurs l'esprit de résistance. Et quel est le messager qu'elle lui propose d'expédier à La Rocheguyon pour le dissuader de mettre des soldats dans Commercy et au Maréchal pour lui recommander de ramener les siens? c'est un favori du duc d'Anjou, La Rochepot, qui était d'ailleurs le frère de La Rocheguyon[1045].
Le Duc conseillait, lui aussi, de tout apaiser, disait-elle dans une autre lettre. Il lui avait représenté que le Maréchal n'était pas assez fort, même renforcé, pour affronter les troupes massées à Commercy et les auxiliaires qui leur viendraient. «Et semble que ceux qui ont envie de mal faire et remettre vostre royaume en trouble n'attendent que de vous voir commencer pour, sur cette occasion, s'élever et faire entrer le Casimir en vostre royaume»[1046].
François, tout en protestant de sa fidélité, n'avait pas caché à sa mère qu'il avait lieu de se plaindre de son frère, qui ne tient pas «compte» de lui et qui «s'en défie». La Reine engageait donc le Roi, pour dissiper cette «humeur» dangereuse, à écrire au Duc, comme de lui-même, qu'il est heureux «de lui veoir une si bonne volonté» à l'aimer et le servir, mais que son éloignement et l'opinion «qu'il est mal content, cela nuit infiniment au bien» des affaires et à l'exécution de la paix; qu'il le prie de revenir à la Cour avec leur mère, d'être bien assuré de sa bonne grâce, dont il lui a donné déjà tant de marques, et de «n'adjouter foy aux passions de ceux qui veullent veoir les troubles en ce royaume» et que par là il peut «congnoistre estre ennemis de tous deux». Comme elle savait Henri III susceptible, elle ajoutait: «Vous lui saurez mieux dire, de sorte que c'est sottise à moy de le vous escripre»[1047]. Mais si elle s'en remettait à lui, et très justement, de la façon de faire les avances, elle ne lui cachait pas qu'elle les jugeait nécessaires.
[Note 1045: 23 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 199.]
[Note 1046: Au Roi, 25 novembre, _Lettres_, t. VII, p. 201.]
[Note 1047: _Ibid._, p. 202.]
L'escapade de Condé montra combien elle avait raison. Ce Bourbon sectaire, le seul véritable huguenot de sa race, ne se résignait pas à vivre dans l'Ouest, hors de son gouvernement de Picardie, loin des Pays-Bas, de la reine d'Angleterre et de Jean Casimir. Il sortit de Saint-Jean d'Angely, traversa Paris déguisé et s'introduisit par surprise dans une des places les plus fortes de Picardie, La Fère (29 novembre 1579). Il avait trompé Catherine, à qui, le 13 novembre, il écrivait qu'en toutes choses «qui concerneront le service de vozdites Majestez» (le Roi et sa mère), s'il «vous plaist m'honorer de vos commandemens je monteray aussytost à cheval pour les exécuter promptement»[1048].
Comme d'usage, en désobéissant au Roi, il se défendait de vouloir rien faire qui lui déplût, et cependant il se remparait dans La Fère et réclamait son gouvernement contrairement aux stipulations de l'Édit de Poitiers (septembre 1577). Un des articles secrets portait en effet que la ville de Saint-Jean-d'Angely serait laissée au Prince pour sa retraite et demeure pendant le temps et terme de six ans, en attendant qu'il pût «effectuellement jouir de son gouvernement de Picardie auquel Sa Majesté veut qu'il soit conservé»[1049]. Condé alléguait pour sa justification que, lors de la signature de la paix, il avait protesté «que devant les six ans il entendoit retourner en son gouvernement»[1050]. Il ne se croyait pas lié par un contrat qu'il avait répudié en le signant: un _distinguo_ qui sentait le casuiste.
La Reine-mère alla le trouver à Viry (près de Chauny) avec la princesse douairière de Condé, sa belle-mère, et le cardinal de Bourbon, son oncle, mais elle n'obtint pas qu'il rentrât à Saint-Jean-d'Angely[1051]. Les négociations continuèrent entre La Fère et Paris sans plus de succès. Le Prince, seul et guetté par les ligueurs de la province, était incapable de rien entreprendre, mais les huguenots du Midi remuaient. Rambouillet, que le Roi avait député en Guyenne, n'était pas parvenu, au bout de deux mois de sollicitations, à leur faire restituer les places de sûreté qu'ils détenaient indûment[1052]. Montmorency, qui s'était joint à Rambouillet pour persuader le roi de Navarre, n'avait pas mieux réussi, lors de l'entrevue de Mazères (9 décembre 1579)[1053]. Quelques jours après, le capitaine huguenot, Mathieu Merle, sur l'ordre d'«un des principaux chefs de la Religion»[1054]--il ne dit pas lequel--surprit Mende (25 décembre). Le roi de Navarre s'excusa de cette agression, qui, écrivait-il à Henri III, «n'a esté faicte de mon sceu ni de mon consentement». C'était un «faict particulier dont ceulx de la Religion en general portent beaucoup de desplaisir»[1055].
[Note 1048: D'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, 1889, t. II, p. 128 et 419 (appendice IX).]
[Note 1049: Art. XXIV, Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re partie, p. 310.--Cf. _Lettres_, t. VII, p. 209.]
[Note 1050: _Lettres_, t. VII, p. 208.]
[Note 1051: Lettres du 16 et du 18 décembre, t. VII, p. 207-212.]
[Note 1052: Les négociations de Rambouillet, dans la _Revue rétrospective_, t. VI, 2e série, p. 125-132.]
[Note 1053: _Lettres_, t. VII, p. 214-215.]
[Note 1054: Merle, _Mémoires_, éd. Buchon, p. 748.]
[Note 1055: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par Berger de Xivrey, t. I, p. 270.]
Mais il ne disait pas qu'ils en eussent tous et il laissait clairement entendre qu'il n'était pas le maître de son parti. Au printemps de 1580 les coups de main recommencèrent. Les protestants prirent Montaigu (15 mars), les catholiques, Montaignac (en Périgord) (avril). On s'acheminait à la guerre ouverte.
Ce que la Reine-mère appréhendait par-dessus tout, c'est que les catholiques malcontents ne se joignissent aux réformés. «J'ay bien peur, écrivait-elle à Henri III, qu'il y ait quelque chose meslé en cecy d'autre faict que de la relligion», et elle lui en donnait pour preuve que les communes et les huguenots du Dauphiné, «au lieu qu'ils souloient estre si mal sont à présent si bien»[1056].
Elle aurait pu alléguer comme exemple de ces compromissions, si elle n'avait craint d'exciter l'humeur du Roi son fils contre son gendre, les fêtes que le duc de Lorraine venait de donner à Nancy à l'occasion du carnaval (11-18 février 1580)[1057]. La présence du fameux Jean Casimir y avait attiré des hôtes ou des visiteurs de marque: Mayenne, frère du duc de Guise, Rosne, le confident du duc d'Anjou, Bassompierre et cinq ou six colonels de reîtres, La Rocheguyon, le damoiseau de Commercy, et d'autres mécontents des deux religions. Jean Casimir tenait boutique ouverte en Allemagne de mercenaires et même il ne lui aurait pas déplu de s'assurer le monopole de ce marché. Il vendait de préférence ses services à ses coreligionnaires et soutenait volontiers aussi, toujours moyennant finances, les sujets catholiques en révolte contre les souverains catholiques, faisant ainsi les affaires de la Réforme et les siennes. Mais on ne le croyait pas incapable, à condition d'y mettre le prix, d'aider les papistes contre les protestants et par exemple de fournir des soldats au duc de Guise pour assaillir Strasbourg et au roi d'Espagne pour recouvrer les Pays-Bas. Il avait en 1576 conduit une armée allemande au secours du duc d'Anjou et des huguenots et il en voulait à Henri III d'ajourner le paiement des trois millions de livres que, vainqueur, il lui avait imposé comme indemnité de guerre; il guettait l'occasion de contraindre ce débiteur récalcitrant. Il était en rapports avec le duc d'Anjou, avec Lesdiguières, le chef des protestants dauphinois, avec le roi de Navarre, avec le prince de Condé, et il ne repoussait pas les avances du duc de Guise. On le sollicitait, on le craignait, on le surveillait. Le «Casimir» était le cauchemar de Catherine. Elle ne cessait pas depuis deux ans d'engager le Roi à s'acquitter. Il semble que, sur les instances de sa mère, il se soit décidé à charger le duc de Lorraine de négocier un concordat. Charles III était tout désigné pour ce rôle d'intermédiaire, voisin et ami de Jean Casimir, avec qui il avait été élevé à la Cour de France, gendre de Catherine, qui l'aimait et élevait en tendre grand'mère sa fille Christine. Ambitieux, mais timoré, serviable aux Guise, ces brillants cadets de sa maison, déférent pour Henri III, qu'il savait soupçonneux et irascible, il ménageait tout le monde. Il ouvrait sa maison aux conspirateurs, mais il ne conspirait pas. «Le duc de Lorraine, écrivait le 10 janvier l'agent florentin Saracini, a fait savoir à Sa Majesté, par courrier exprès, que Casimir lui demandait de passer dans ses États, faisant une levée de reîtres tout à l'alentour»[1058]. Mais il ne disait pas qu'il l'en empêcherait. Il réussit probablement à faire accepter au Palatin l'idée de versements en plusieurs termes[1059].
[Note 1056: Au Roi, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 247.--Cf. à Villeroy, même date, p. 249.]
[Note 1057: Voir les références dans Davillé, _Les Prétentions de Charles III, duc de Lorraine, à la couronne de France_, 1909, p. 26 sqq.]
[Note 1058: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 282: avis du 10 janvier 1580.]
[Note 1059: _Calendar of State papers, foreign series_, 1579-1580, p. 167.]
Des propos de table ou des conciliabules de ces condottieri et de ces grands seigneurs, presque rien n'a transpiré parce que probablement tout s'est passé en paroles. On sait que déjà Casimir avait promis à La Rocheguyon de lui fournir cinq mille reîtres contre la cession de Commercy. On peut supposer que le duc de Lorraine a dû le tâter sur l'entreprise que Guise, d'accord avec lui, tramait contre Strasbourg[1060]. Mais il est imprudent de pousser plus loin les hypothèses[1061].
Cette rencontre de personnages de divers pays et des deux religions était si symptomatique que la Reine-mère retourna auprès du duc d'Anjou, qui n'avait pas consenti à l'accompagner ou à la suivre à Paris. Elle alla le trouver à Bourgueil (près de Chinon) et passa plusieurs jours avec lui (14-17 avril 1580)[1062]. Elle lui parla des projets qu'on lui prêtait sur les Pays-Bas, mais ce n'était pas sa principale affaire et elle eut l'air de le croire quand il feignit de s'en départir, «considérant le peu que l'on a faict pour luy quand il y a esté»[1063]. Elle appréhendait par-dessus tout qu'il ne se rapprochât des huguenots et, pour cette raison, elle le dissuada d'épouser la soeur du roi de Navarre, Catherine de Bourbon, un parti qu'avant son voyage du Midi elle trouvait sortable. C'est qu'alors elle y voyait un moyen de se concilier le chef des protestants avec qui elle allait traiter. Les temps étaient changés et ses dispositions aussi. Ce mariage, lui dit-elle, exciterait contre lui «une grande inimitié de tous les catholiques du royaume et de la Chrestienté». Il lui fit remarquer, non sans malice, qu'elle et le Roi son frère ne voyaient point de «difficultés» à son mariage avec la reine d'Angleterre, «qui estoit du la mesme relligion». Mais elle lui représenta--c'est elle-même qui l'écrit à Henri III--«la grande différence d'acquérir à soy en se mariant un grand royaume comme le sien (celui d'Élisabeth) ou seullement cinquante mil livres de rente tout au plus, épousant la princesse de Navarre[1064]». Ce n'était pas assurément la peine de se brouiller avec le monde catholique à si bas prix.
[Note 1060: Sur cette entreprise qui aurait permis aux Lorrains d'ouvrir ou de fermer le passage du Rhin aux auxiliaires allemands, voir les références dans Davillé, _Les prétentions de Charles III à la couronne de France_, 1909, p. 26, note 7; et y ajouter celles de P. de Vaissière, _De quelques assassins_, 1912, p. 210, note 1.]
[Note 1061: Voir toujours le consciencieux Davillé, dont je n'accepte pas d'ailleurs les hardiesses érudites, p. 27 sqq.]
[Note 1062: _Lettres_, t. VII, p. 238-247.]
[Note 1063: Au Roi, 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241-242.]
[Note 1064: 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241.]
Elle lui proposa, au lieu de Catherine, sa petite-fille Christine, fille du duc de Lorraine. Mais il fit le sourd.
Au fond, il appréhendait autant qu'elle, mais pour d'autres raisons, le retour des troubles dans le royaume. Il souhaitait le maintien de la paix pour recruter dans les deux partis les soldats qui étaient nécessaires à son entreprise des Flandres. Sa mère l'entendit «plusieurs fois» dire qu'il y avait «un moyen très grand et fort aisé» de pourvoir aux menées et défiances de ceux de la religion. Ce serait que le Roi fit une paix nouvelle ou accordât un pardon général et qu'il allât jurer l'amnistie ou la paix en sa Cour de Parlement devant les princes, les grands officiers de la couronne, les principaux du royaume, et les procureurs des grands personnages qui n'y pourraient venir[1065]. Il offrait son humble service pour cette oeuvre d'apaisement, et le maréchal de Cossé, qui était à Bourgueil, déclarait à Catherine et à beaucoup d'autres, comme elle le raconte avec intention à Henri III, que le Roi en devait donner expressément la charge à son frère afin de bien faire connaître à tous ses sujets qu'il voulait la paix et le repos du royaume. Elle répondit qu'elle n'était pas d'avis de faire un édit nouveau, celui que le Roi avait octroyé aux protestants suffisait; mais elle ne rejeta pas absolument l'idée d'envoyer un des siens avec un serviteur du Duc, s'informer de l'occasion des troubles, «combien que mon intention, expliquait-elle à Henri III, fust de n'en rien faire sans la résolution de vous mesme et de vostre volunté». Et toujours elle lui répétait qu'il y avait dans ces remuements autant de politique que de religion. Le lendemain elle le pressait de mander à Paris, suivant le conseil de son frère, les princes et les grands pour aller «jurer» devant eux en son Parlement «l'entretènement de la paix et le promectre solennellement et avec tant d'expression qu'il ne s'y puisse rien adjouster ny jamais trouver aulcune excuse»[1066]. Quant au «pardon général de tous les maux et faultes passées», que recommandaient le duc d'Anjou et le maréchal de Cossé, c'était aussi son opinion «fondée sur ce que il seroit très difficile de chastier ceulx qui les ont commis sans danger de rentrer aux troubles», mais elle s'en remettait à son «prudent avis». Elle l'engageait pourtant, s'il voulait bien pardonner cette fois, à déclarer «par parolles fort expresses» qu'à l'avenir il serait fait «justice» «sévèrement et exemplairement» des coupables, de quelque qualité, condition et religion qu'ils fussent. Elle était sûre que ce serment d'entretenir la paix servirait «grandement à aller au devant et empescher le mal qui se prépare». «Et quant il n'y auroit, affirmait-elle, que la bonne intelligence que l'on verra par là qui est entre vous et vostre dict frère, croiez que cela contiendra beaucoup de gens»[1067]. C'était l'intérêt du Roi de regagner son frère.
[Note 1065: Tours, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 246.]
[Note 1066: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 250.]
[Note 1067: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 251-252.]
La guerre éclata soudainement dans le Midi. Le roi de Navarre adressa un manifeste à la noblesse (15 avril) et, cinq jours après, une lettre au Roi pour justifier la prise d'armes[1068]. Son grand argument, c'est que ses coreligionnaires étaient désespérés par les agressions des catholiques. Mais les catholiques pouvaient répondre qu'ils ne faisaient que rendre coup pour coup. Au vrai, les chefs protestants avaient résolu, d'accord avec les députés des Églises, à l'assemblée de Montauban (juillet 1579), de garder les quinze places que les articles de Nérac, signés le 28 février, les obligeaient à restituer dans les six mois[1069], c'est-à-dire à la fin août. Leurs craintes et leurs inquiétudes n'étaient qu'un prétexte. Ils savaient bien que Catherine ne les forcerait pas à se dessaisir et qu'elle négocierait toujours, même s'ils prenaient encore quelques châteaux, comme ils en étaient bien tentés. Turenne avoue que, pendant leur séjour à Montauban, «chacun s'employait à se préparer à un nouveau remuement et à recognoistre des places»[1070]. Ils recommencèrent à tirailler avec les catholiques, et subitement, en avril 1580, sans être assurés du secours d'une armée étrangère, contre l'aveu des gens de La Rochelle et de beaucoup d'Églises[1071], malgré la froideur du duc d'Anjou et l'hostilité de Montmorency, ils mirent toutes leurs forces en campagne. L'ont-ils fait, comme le dit Turenne, pour dégager le prince de Condé, aventuré dans La Fère, ou, comme le croit Marguerite, de peur qu'Henri III, outré de leur désobéissance, ne vînt en personne régler la question des places et les obliger à tenir leur parole? Il est probable que le roi de Navarre a été entraîné par des compagnons plus ardents et des capitaines âpres au butin, qu'il ne pouvait mener qu'à la condition de les suivre.
[Note 1068: _Lettres missives_, 15 avril, t. I, p. 288 sqq; lettre du 20 avril au Roi, _ibid._, p. 296 sqq.]
[Note 1069: Anquez, _Histoire des assemblées politiques des Églises réformées_, 1859, p. 28, parle de deux assemblées: 1579 et 1580(?), sans dire en quel mois. La date de la première réunion, la seule certaine, est fixée par une lettre de Catherine au Roi du 15 juin 1579 (t. VII, p. 12). «... Le premier jour du mois prochain se doit faire un sinode général à Montauban où mon fils le roi de Navarre, le prince de Condé, le vicomte de Turenne, tous les principaulx et premiers, ensemble les députés de leurs églises se doivent trouver.» L'assemblée fut d'avis que le roi de Navarre ne restituât point les places, mais elle se prononça contre une prise d'armes avant qu'on sût la réponse d'Henri III aux remontrances qui lui seraient adressées (Anquez, p. 28). Ce cahier fut porté à Henri III par le sieur de Lezignant (ou Lusignan), _Lettres de Catherine_, 8 août, t. VII, p. 73.]
[Note 1070: _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de Bouillon_, 1565-1586, publiés pour la Société de l'Histoire de France par le comte Baguenault de Puchesse, 1901, p. 147.]
[Note 1071: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, p. 199.]
D'Aubigné, l'historien-poète, veut, lui, que la reine de Navarre et son entourage aient provoqué la prise d'armes. Henri III, le médisant Henri III, se serait plu à colporter l'histoire amoureuse de la Cour de Nérac, et les dames, pour se venger du diffamateur, auraient excité contre lui leurs maris et leurs amants[1072]. Mais si le ressentiment des femmes a fait battre les hommes de meilleur coeur, il y avait longtemps qu'ils en avaient «envie».
Marguerite aurait eu une raison de plus de détester le Roi, son frère, s'il est vrai, comme le rapporte l'agent florentin, Renieri, souvent bien informé, qu'il ait écrit à son mari que Turenne la «caressait»[1073]. Mais elle se défend dans ses Mémoires, avec beaucoup de vraisemblance, d'avoir voulu la rupture; elle a fait de son mieux pour réconcilier son mari et le maréchal de Biron; elle a remontré au Conseil de Navarre tous les dangers d'une agression, et, d'autre part, averti le Roi son frère et la Reine-mère de l'aigreur croissante des réformés. Si Catherine avait douté de Marguerite, elle ne l'aurait pas appelée à l'aide pour rétablir la paix. «Faictes luy congnoistre (à votre mari) le tort qu'il se faict et mettez peine de rhabiller cette faulte qui est bien lourde»[1074] (21 avril 1580).
[Note 1072: D'Aubigné, _Histoire universelle_, publiée pour la Société de l'Histoire de France par de Ruble, t. V, p. 383-384.]
[Note 1073: «... Che Turenne chiava sua moglie». Caressait est un euphémisme, _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 320. Henri III n'était pas incapable de cette dénonciation. En tout cas, au début de la guerre, Turenne laissa la lieutenance de la Guyenne, qui le retenait près du roi de Navarre, et prit de son plein gré, du moins il le laisse entendre, le gouvernement du Haut-Languedoc, pour avoir tout le mérite ou assumer la responsabilité de ce qu'il ferait. Il ajoute: «J'avois outre cela un sujet qui me convioit à m'éloigner dudict Roy pour m'esloigner des passions qui tirent nos ames et nos corps après ce qui ne leur porte que honte et dommage.» _Mémoires_, p. 149. Il avoue la passion et se fait un mérite de l'avoir fuie. N'oublions pas qu'il écrit en sa vieillesse pour l'édification de ses enfants.]
[Note 1074: _Lettres de Catherine_, t. VII, p. 254.]
Le roi de Navarre, qui savait mieux que personne les sentiments de sa femme, lui écrivait le 10 avril, quelques jours avant la déclaration de guerre: «Ce m'est un regret estresme qu'au lieu du contentement que je desirois vous donner... il faille tout le contraire et qu'aïez ce desplaisir de voir ma condition réduicte à un tel malheur»[1075]. Parlerait-il ainsi à une complice et pouvait-il signifier plus clairement qu'il entrait en campagne malgré lui et malgré elle? De la prétendue cause passionnelle de la prise d'armes, il convient de ne retenir que le nom pittoresque de guerre des Amoureux.
Catherine fut outrée de cette révolte qui récompensait si mal sa longanimité. «Le Roy, écrivait-elle à son gendre, quelle occasion vous donne-[t]-il de ce faire? Il vous demande que luy observiez ce que luy avez promis et juré et de quoy avez esté tous contens, car ce n'est pas une loy ny commandement qu'il vous ait faict par la puissance que Dieu luy a donnée sur tous estans ses subjects.... mais c'est bien paix et traicté faict et disputté comme de per à per» (de pair à pair). Elle ne voulait pas croire que Dieu l'eût assez «abandonné» pour avoir commandé la prise d'armes.... «Je ne croyray jamais qu'estant sorty d'une si noble race (les Bourbons), vouliez estre le chef et général des brigands, voleurs et malfaicteurs de ce royaulme.» Il fallait «remettre les choses comme la raison le veult... et faire exécuter ce que le Roy vous mande.... affin que ce pauvre royaume demeure en repos et qu'il n'y ait occasion de dire que l'avez troublé». Les formules de politesse: «Et vous prie, pour l'amour que je vous porte, excuser ce que je vous dis....»; «Je prie Dieu qu'il vous le fasse bien prendre» n'enlevaient rien à la vigueur de la leçon[1076].
[Note 1075: _Lettres missives de Henri IV_, t. I, p. 528.]
[Note 1076: Chenonceaux, 21 avril 1580, t. VII, p. 252-253.]
La révolte dispensa Henri III de la manifestation théâtrale de bonne volonté que lui avaient suggérée son frère et sa mère. Il se contenta de publier, près de deux mois après (3 juin), une déclaration confirmative des édits de pacification. Il avait nommé son frère lieutenant général du royaume (4 mai), mais il ne lui donna aucun commandement. Trois armées marchèrent contre les protestants. Condé n'attendit pas l'attaque de Matignon dans La Fère et s'enfuit en Allemagne (20 mai). Mayenne pénétra en Dauphiné[1077], où en septembre il prit la forte place de La Mure. Le roi de Navarre avait emporté la ville de Cahors, mais cet assaut de quatre jours (28-31 mai), d'où il sortit «tout sang et poudre»[1078] avec la réputation d'un héros, ne servit qu'à sa gloire. Biron le poussa si vivement que Marguerite criait grâce à sa mère dans une lettre à la duchesse d'Uzès. «... Faictes luy souvenir ce que je luy suis et qu'elle ne me veuille rendre si misérable, m'ayant mise au monde, que j'y demeure privée de sa bonne grace et protection. Si l'on faisoit valoir le pouvoir de mon frère (le duc d'Anjou), nous aurions la paix, car c'en est le seul moyen»[1079] (fin juin).
Le Roi et la Reine-mère étaient tout disposés à employer ce médiateur. Il s'entêtait, malgré leurs représentations, dans son dessein des Pays-Bas[1080]. Le 22 août 1580, il avait fait occuper par ses troupes la ville et la citadelle de Cambrai. Les États généraux, épouvantés des progrès du duc de Parme et poussés par le prince d'Orange, étaient cette fois résolus à payer son concours du prix qu'il y mettait et à le reconnaître pour prince et souverain seigneur. Mais le Roi, s'il le laissait partir, pouvait craindre, en pleine guerre civile, une guerre avec l'Espagne et, s'il l'en empêchait, une coalition des malcontents catholiques avec les huguenots. Pour échapper à l'un et à l'autre danger, il fallait que le duc d'Anjou, de lui-même, ajournât l'expédition. Catherine avait acheminé Henri III doucement, suivant son habitude, à confier à ce frère détesté la mission d'apaiser les troubles. Elle savait combien les négociations avec les protestants du Midi étaient laborieuses et elle espérait gagner du temps, beaucoup de temps. Le Duc, qui manquait d'hommes et d'argent, escomptait pour ses futures conquêtes l'appoint des forces huguenotes que la paix rendrait disponibles. Peut-être Catherine lui avait-elle laissé entendre que le Roi, en récompense d'un succès diplomatique, ne s'opposerait plus à ses entreprises. «Mesmes la Reine mère, dit un rapport anonyme, a beaucoup diminué des remontrances qu'elle souloit faire»[1081].
Quand les députés des États eurent rejoint le Duc à Plessis-les-Tours, ils demandèrent, avant de le reconnaître pour souverain, que le Roi s'engageât formellement à le soutenir de tous ses moyens. On leur aurait fait voir en guise de réponse une lettre où Henri III promettait à son frère de l'assister «jusques à sa chemise», mais en négligeant de leur dire que le Duc avait promis de ne jamais se prévaloir de cet engagement[1082]. Le traité qu'ils consentirent à signer (Plessis-les-Tours, 19 septembre) portait seulement que le nouveau souverain des Pays-Bas s'assurerait l'alliance et l'appui du roi de France.
[Note 1077: _Lettres_, t. VII, p. 276-277 et références.]
[Note 1078: _Lettres missives_, I, p. 302.]
[Note 1079: Citée par Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. VII, p. 274, note 1.]
[Note 1080: Henri III à Saint-Gouard, son ambassadeur en Espagne, _Lettres_, t. VII, p. 477.]
[Note 1081: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 578, note 3.]
[Note 1082: [De Licques], _Vie de Mornay_, p. 55, cité par Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, t. VII, p. 403-404.]
Le Duc partit immédiatement pour le Midi, et y fut bientôt rejoint par Bellièvre et Villeroy, les deux hommes de confiance d'Henri III et de Catherine, qui devaient lui servir d'aides et de conseils. Les négociations avec le roi de Navarre commencèrent en octobre et aboutirent assez vite à la paix de Fleix (26 novembre), qui confirmait les article de Nérac, mais laissait aux protestants pendant six ans encore les places de sûreté. La Reine-mère remercia Bellièvre avec effusion «de la bonne et grande et dextre façon» dont il avait usé «en la conférence de Flex et aux affaires qui se sont traictez de delà» auprès de son fils le duc d'Anjou[1083].--«De ma part, lui écrivait-elle encore le même mois, vous povés panser come je l'é reseus (reçu la nouvelle), que, oultre la pays (paix) du royaume, voyr une entière récosyliation de tous mes enfans»[1084]. Elle se réjouissait déjà, dans une lettre à la duchesse d'Uzès, d'avoir ses deux fils et sa fille Marguerite réunis autour d'elle «aveques joye et contentement et repos de set royaume», et comme elle s'endormait de fatigue en écrivant, elle répétait les mêmes mots, mais avec une addition qui trahit sa préférence maternelle: «aveques plus de repos en se royaume et contentement pour le Roy _mon fils amé_»[1085].
[Note 1083: _Lettres_, t. VII, p. 310, décembre 1580.]
[Note 1084: _Ibid._, p. 320.]
[Note 1085: _Ibid._, p. 302.]
Elle affectait de rapporter tout l'honneur de la négociation à Bellièvre pour se dérober aux exigences du duc d'Anjou. Il réclamait comme récompense de son grand service les moyens d'aller guerroyer en Flandres. Elle priait Bellièvre de lui redire après Villeroy «de ne se présipiter, et, en se perdent (perdant), nous perdre tous»[1086]. Mais il alléguait les raisons d'honneur et d'opportunité qui l'obligeaient à secourir au plus vite Cambrai qu'Alexandre Farnèse bloquait[1087]. Il pouvait invoquer les engagements pris par le Roi, et dont le dernier, du 26 novembre 1580, portait expressément qu'il aiderait et assisterait son frère de tout son pouvoir et se joindrait, liguerait et associerait avec les provinces des Pays-Bas qui auraient contracté avec lui, aussitôt qu'elles l'auraient effectivement reçu et admis en la principauté et seigneurie desdites provinces[1088]. Le Duc escomptant l'effet de ces promesses, recrutait partout des soldats et ordonnait à ses gentilshommes de monter à cheval. Mais Henri III se dérobait. Les États généraux des Pays-Bas, réunis à Delft pour ratifier le traité de Plessis-les-Tours, y mettaient pour condition que le roi de France donnât assurance sous son seing d'aider son frère de ses forces et moyens «pour tousjours maintenir ensemble les provinces»[1089]. Mais, au contraire, Henri III demandait l'annexion de l'une de ces provinces à la France comme prix de son concours. C'étaient des exigences inconciliables et il pensait en tirer parti.
[Note 1086: _Ibid._, p. 31.]
[Note 1087: Bellièvre à la Reine-Mère, Coutras, 11 décembre, _Lettres_, t. VII, app., p. 453.]
[Note 1088: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 599.]
[Note 1089: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 597, note.]
La Reine-mère prétendait que le Duc restât dans le Midi ou qu'il se tînt tranquille jusqu'à la complète exécution de la paix. Est-il possible ou seulement raisonnable, lui disait-elle dans une de ces grandes lettres, qui sont de véritables mémoires politiques[1090], «que le Roy offence le Roy catholique et se mecte en danger de avoir la guerre contre luy, devant que d'avoir estably, comme il convient, les affaires de son royaume et d'estre asseuré de la fidélité de ses subjectz».
«Nous avons trop esprouvé, avouait-elle, le peu de respect... que ceulx de la nouvelle relligion des provinces de Languedocq et Daulphiné portent au Roy et mesmes à mondict filz le roy de Navarre pour nous asseurer de leur fidélité devant l'exécution et accomplissement de leurs promesses: j'ay la mémoire encores trop ressente de leurs deportemens en mon endroict»[1091].
[Note 1090: Au duc d'Anjou, 23 décembre 1580, _Lettres_, t. VII, p. 304-309.]
[Note 1091: _Ibid._, p. 305.]
«D'avantage, mon filz, trouvez-vous qu'il soit à propoz que le Roy vostre frère et vous entrepreniez ceste guerre contre le plus puissant prince de la Crestienté, devant que de vous estre randuz plus certains de la volonté et amityé de vos voisins, spéciallement de ceulx qui ont intérest à la grandeur dudict Roy catolicque comme la Royne d'Angleterre et les princes de Germanie?» La reine Élisabeth, il est vrai, a fait plusieurs fois dire par son ambassadeur qu'elle était prête à former une Ligue avec la France, mais quand le chancelier Cheverny, Villequier et le secrétaire d'État, Pinart, sont allés le trouver, pour en traiter avec lui, il s'est déclaré sans pouvoirs.
Les cantons suisses font difficulté de renouveler l'alliance «pour les excessives sommes de deniers» qui leur sont dues et qu'il faut réunir le plus tôt possible sous peine de perdre quasi l'unique alliance et amitié dont la Couronne est «appuyée». Au contraire, les Espagnols ont de nombreuses intelligences dans le royaume, et loin d'assoupir les divisions, «lesquelles se rendent tous les jours plus dangereuses par la licence effrénée qui croist et augmente à vue d'oeil», une guerre étrangère fournira aux factieux «plus de moien de nuire et accomplir leurs desseings».
«Vous n'avez pas, continuait-elle, quasy de quoy faire monter à cheval ceulx desquelz vous entendez vous servir et [vous] voullez aller combattre une armée hors du royaulme, forte et gaillarde, (l'armée espagnole) qui ne désire rien tant que de se hazarder pour accroistre sa réputation à voz despens»[1092]. Il ne s'agissait pas seulement de «faire une course» jusqu'à Cambrai, mais d'y «conduire une grande quantité de vivres et rafraichissemens». Pour protéger un pareil convoi, il lui fallait une armée au moins égale à celle du duc de Parme, car s'il y allait sans approvisionnements, son armée apporterait aux habitants plus d'incommodité que de secours. Elle lui signalait sans ménagements les fautes commises. Ses premières bandes, battues presque aussitôt après avoir franchi la frontière, s'étaient vengées en ravageant le pays, et, comme pour mieux braver Philippe II et l'inciter aux représailles, avant même que le traité de Fleix fût exécuté, ses serviteurs, «jusques aux principaux», avaient fait arrêter à leur passage en France des Espagnols de qualité. Même à l'intérieur du royaume, les soldats enrôlés sous son nom avaient commis «tant d'insolences», de désordres et de ravages que les députés des États de Normandie et de Bourgogne étaient venus demander au Roi d'être déchargés «du payement des deniers ordinaires». Que serait-ce si Fervaques, à qui il en avait donné commission, faisait de nouvelles levées? Il ne servait de rien de dire qu'on empêcherait les pilleries des gens de guerre, «c'est chose du tout impossible tant ilz sont maintenant dépravez, mesmes (surtout) n'estant payez de leur solde, comme ilz ne peulvent estre». Quand ils auront achevé de détruire et de ruiner les sujets du Roi, où le Roi trouvera-t-il de quoi le soutenir? Et alors «que pourrez-vous faire pour les Estats des Pays Bas qui vous appellent?» Ses devoirs de Français et de fils de France passaient avant toutes ses promesses. «Vous nous dictes que vous avez engaigé vostre foy à ceulx de Cambrai et que vous vous estes obligé de les secourir, s'estant jectez entre vos bras. Mon fils, vous avez passé ce marché sans nous à mon très grand regret»... «Combien que vous ayez cest honneur que d'estre frère du Roy, vous estes néanmoings son subject, vous lui debvez toute obéissance, vous debvez aussi préférer le bien publique de ce royaulme, qui est le propre heritaige de voz prédécesseurs, duquel vous estes héritier présomptif, à toute aultre considération: la nature y a obligé vostre honneur de (dès) vostre naissance». Il devait fermer l'oreille aux mauvaises suggestions. «...L'on vous a conseillé de luy demander (au Roi) secours d'hommes et d'argent... Prenez garde que ce ne soit une invention de voz ennemys, lesquelz congnoissans que le Roy ne vous peult accorder maintenant voz demandes, espèrent par ce moyen vous desunyr et empescher que vous ne paracheviez d'exécuter la paix, par où vous pouvez vous asseurer pour jamais de l'amityé du Roy vostre dict frère et acquérir une gloire immortelle.»
[Note 1092: _Lettres_, t. VII, p. 307. Cette grande armée à laquelle le duc d'Anjou n'avait rien à opposer, comptait 2 500 à 3 000 chevaux et 6 000 ou 7 000 hommes de pied.]
Rien ne pressait d'ailleurs. «Au fort de l'hiver», «il est quasi impossible de porter la guerre» aux Pays-Bas. Qu'il ne ruinât pas inutilement le Roi et le royaume par de nouvelles levées. Quand la paix sera bien établie au dedans, il viendra trouver le Roi et ensemble ils résoudront, conclut-elle, «ce qui sera de faire pour vostre grandeur et l'honneur de ce royaulme».
C'était la raison même. Henri III, incertain de la paix intérieure et de l'alliance anglaise, ne pouvait, avec un trésor vide, des revenus réduits et grevés d'anticipations, se lancer dans une guerre contre le puissant roi d'Espagne. Mais, à ce compte, il n'aurait pas dû promettre à son frère, si vaguement que ce fût, de l'assister aux Pays-Bas puisqu'il n'avait ni les moyens ni la volonté de tenir sa parole. Catherine, qui n'avait pas toujours parlé aussi net, avait sa part de responsabilité dans ce double jeu.
Le duc d'Anjou consentit à rester encore quelques mois dans le Midi. Sa mère était toute occupée d'une négociation matrimoniale, qui, si elle avait abouti, l'aurait fait si grand qu'il eût pu dédaigner la souveraineté des Pays-Bas ou l'acquérir avec toutes les chances de succès. Les projets de mariage entre la reine d'Angleterre et un prince français dataient de loin et, suivant l'intérêt de la politique anglaise, ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient. En 1578, quand le duc d'Anjou, après sa fuite du Louvre, avait préparé la campagne des Flandres, Élisabeth avait signifié son opposition. Elle redoutait moins de voir à Dunkerque et Anvers les Espagnols, lointains et entravés par la révolte, que la France, riveraine de la Manche et du Pas de Calais et qui ferait bloc avec sa future conquête. Aussi avait-elle fait dire au Duc que, s'il ne se départait de l'entreprise, elle mettrait «peine de l'en empescher», mais en même temps elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement[1093].
Après l'échec de cette première tentative, elle ne parut pas éloignée de récompenser même la désobéissance. Il était clair que le duc d'Anjou n'était pas capable de chasser les Espagnols, mais qu'il avait assez de moyens pour les tenir en alarme, double garantie de la sécurité de l'Angleterre. L'envie de se marier revenait à Élisabeth et pour les mêmes raisons qu'en 1571. L'internement toujours plus étroit de Marie Stuart, s'il assurait en Écosse la suprématie du parti anglais, excitait dans le monde catholique une vive indignation. Don Juan avait rêvé d'aller, aussitôt après la soumission des Pays-Bas, délivrer la reine prisonnière[1094] et détrôner la reine hérétique. Lui mort (2 octobre 1578), le pape Grégoire XIII reprit le projet de débarquement pour attaquer le protestantisme en son «repaire». Il s'entendit avec les Guise, mais essaya sans succès d'entraîner Philippe II. Il expédia en Irlande quelques réfugiés anglais et vingt-cinq à trente Italiens et Espagnols, qui abordèrent le 17 juillet 1579 sur la côte de Kerry et appelèrent les Irlandais aux armes. L'ordre des Jésuites, associé à ce dessein, fit partir neuf missionnaires, qui, au risque de la mort et d'atroces supplices, se glissèrent en Angleterre pour la convertir. L'invasion des «séminaristes» affola le peuple anglais. Avec une inquiétude plus explicable, le gouvernement surveillait Alexandre Farnèse, grand général et fin diplomate, qui, par les armes et des concessions, venait de ramener à l'obéissance la moitié des Pays-Bas.
[Note 1093: _Lettres de Catherine_, t. VI, p. 12-13, mai 1578.--Cf. p. 28.]
[Note 1094: Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 441 sqq et passim.]
Élisabeth jugea le péril si grand qu'elle décida de se rapprocher de la France. Mais sa coquetterie donnait comme toujours un air de candeur aux inspirations de sa politique. Elle était femme et sensible, elle aimait les hommages, s'attendrissait aux protestations d'amour et s'exaspérait de rester fille. Simier, que le duc d'Anjou avait envoyé en reconnaissance, était un des courtisans les plus raffinés de la Cour de France, écrivant et parlant à merveille le pathos amoureux du temps. Quand le Duc était allé lui faire sa première visite à Greenwich (août 1579), il l'avait trouvée tout émue par les compliments et les façons galantes de son interprète. Elle s'engoua de ce Valois, si séduisant malgré sa petite taille et sa figure, et elle l'appelait tendrement «ma grenouille». Ils se séparèrent, l'un emportant des espérances et l'autre manifestant des regrets, qui annonçaient de prochaines épousailles[1095].
Mais l'opinion protestante se déchaîna contre ce mariage avec un prince français et papiste. Le Parlement, consulté sur le contrat dont le Conseil privé de la Reine et Simier avaient arrêté les clauses, supplia si fermement Élisabeth de refuser sa signature qu'il fallut le proroger. Elle proposa au Duc, comme moyen de se concilier les esprits, de renoncer au libre exercice du culte catholique. Mais la Reine-mère représenta doucement à sa future bru «que rien ne touche tant que ce qui est de la conscience et religion que l'on tient... Par ainsy je vous supplie luy laisser (à mon fils) ce qui est par vous déjà accordé et qui est de son salut d'avoir moien de servir Dieu et le prier et luy faire souvenir qu'il a ung maistre qui le conservera et aussi peut le chastier[1096]», s'il méfait. Derrière ces «retranchements» elle voyait venir la rupture, et dans les entretiens qu'elle eut avec le duc d'Anjou à Bourgueil, en avril 1580, elle ne s'était pas fait scrupule de l'entretenir d'un autre mariage avec sa petite-fille, Christine de Lorraine. Par orgueil et par calcul, Élisabeth ajournait le mariage, mais entendait garder le fiancé. Elle recevait du duc des lettres passionnées, et ne doutait pas qu'elles fussent sincères. Elle était touchée de ses plaintes et compatissait au désespoir qu'il affectait. Elle se laissa un jour dérober par Simier un mouchoir qui lui était destiné. Elle invita Henri III à nommer des commissaires pour rédiger un nouveau contrat, mais sans vouloir prendre d'engagement et en se réservant de les mander au moment voulu[1097]. Elle s'inquiétait et s'irritait de l'opposition de son peuple.
[Note 1095: Froude, _History of England from the fall of Wolsey to the defeat of Spanish Armada_, t. XI, 1887, p. 494.]
[Note 1096: A la reine d'Angleterre, 8 février 1580, _Lettres_, t. VII, p. 225.]
[Note 1097: Catherine au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 244.]
Catherine se prêtait de bonne grâce à ces jeux de l'amour et de la politique. Elle ne croyait guère au mariage, mais elle négociait avec zèle comme s'il devait se faire. En tant que femme, les questions matrimoniales l'intéressaient. La recherche de son fils par cette grande souveraine la flattait, et elle y trouvait un moyen de distraire les Anglais pendant la guerre des Amoureux. Ses flatteries à la Reine, ses protestations de belle-maman avant la lettre, contribuèrent sans doute, avec l'âpre esprit d'économie, à détourner Élisabeth d'avancer à Condé, qui s'était enfui de La Fère, 300 000 écus dont il pensait se servir pour lever des reîtres en Allemagne. En août, quand la Reine se déclara prête à recevoir les commissaires, Catherine lui écrivit sa joie «de voyr ayfectuer cest heureus mariage». C'est «à cet coup» qu'elle mourra contente de se voir «honorée d'une tele fille», ajoutant «... Je prie à Dieu m'achever cet heur de vous voyr byentost mère». Et toute transportée «d'aise», elle s'excusait d'espérer que par la grâce de Dieu ce premier enfant serait accompagné «d'une belle lygnée»[1098]. Elle voulait oublier les quarante-sept ans de la prétendue.
Mais si tentée que parût la reine d'Angleterre de prendre époux, elle ne perdait pas de vue les intérêts de son pays. De tout temps ses avances matrimoniales aux Valois avaient eu pour principale fin de se prémunir contre l'alliance de l'Espagne et de la France et de les opposer l'une à l'autre sans en favoriser aucune à son détriment. Elle fit dire à Henri III que, s'il faisait la guerre au roi d'Espagne, elle l'y aiderait secrètement, mais à condition que ce ne fût pas dans les Pays-Bas. Les desseins du duc d'Anjou sur les dix-sept provinces lui donnaient de la jalousie, et ce n'était pas une susceptibilité d'amoureuse. Il ne fut plus question de contrat ni de commissaires, quand elle apprit que les États généraux avaient délibéré de reconnaître pour prince et seigneur le duc d'Anjou. «O Stafford, écrivait-elle à son envoyé extraordinaire en France, je trouve qu'on a mal agi envers moi. Dites à Monsieur que désormais il ne sera qu'un étranger pour moi si ceci s'accomplit.... Nous ne voulons pas placer si complètement notre confiance dans la nation française jusqu'à mettre entre ses griffes toute notre fortune pour être dans la suite à sa discrétion. J'espère ne pas vivre assez pour voir ce moment»[1099].
[Note 1098: 18 août 1580, _Lettres_, t. VII, p. 277.]
[Note 1099: Wright, cité par Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 542-543.]
C'était au moment des pourparlers de Plessis-les-Tours. Le Duc, pour l'apaiser, offrit de lui communiquer les dépêches relatives aux Pays-Bas et d'admettre son ambassadeur en tiers dans les délibérations[1100]. Elle revint à son projet de ligue contre l'Espagne, qui était en train de s'annexer le Portugal. Mais quand le Roi demanda ce qu'elle ferait pour son frère aux Pays-Bas, l'ambassadeur anglais répondit qu'il n'avait «charge ny pouvoir de sa maistresse, d'entendre à ce party, mais seullement résouldre ce qu'il falloit faire pour traverser ledit roy catholique en Portugal»[1101]. Ce fut au tour du duc d'Anjou de bouder. Alors elle fit de nouvelles avances. Elle pressa l'envoi des commissaires[1102]. Le Duc, très refroidi, fit partir Marchaumont pour «entendre la façon dont» ils seraient reçus[1103]. Catherine arrêta le messager au passage, étant sûre, écrivait-t-elle à Villeroy, que la reine d'Angleterre prendrait «pour rompture de ceste négociation, et en (pour) mocquerie si elle veoid qu'on veuille encore retarder lesdicts commissaires». «Comme ladicte Royne est femme couroigeuze et mal endurante, elle ne fauldra pas de... faire si grand prejudyce à l'advansement de mondict fils (le duc d'Anjou) qu'elle n'espargnera rien des grandz moyens qu'elle a pour luy nuyre et faire non seulement contre luy, mais aussy contre le Roy du pis qu'elle pourra, comme de susciter une nouvelle guerre avec ceulx de la Religion, les assistans de moyens, praticques et intelligences en Allemaigne et partout ailleurs où elle pourra, et si (ainsi) elle se liguera avec le Roy d'Espagne et aydera par despit à sa grandeur et à la ruyne, tant qu'ilz pourront tous deux, de ce royaulme.» Mais si son fils l'épouse «il peult sans [aucun] doubte espérer estre [le] plus grand prince, après le Roy son frère, qui soit en la chrestienté».
[Note 1100: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 545.]
[Note 1101: Catherine au duc d'Anjou, 13 décembre 1580, _Lettres_, t. VII, p. 305.]
[Note 1102: 12 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 320.]
[Note 1103: 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 323.]
Avec les moyens de la Reine «sa femme, qui ne luy peuvent déffaillir» et l'assistance du Roi, son frère, et du royaume de France, il peut, comme la Reine le laisse entendre, se faire élire roi des Romains[1104]. Elle se plaît à rêver tout éveillée.
Henri III nomma les commissaires, parmi lesquels trois princes du sang, le comte de Soissons, le duc de Montpensier et le prince Dauphin[1105], pour traiter, passer, accorder et contracter le mariage (28 février 1581). Après de laborieuses négociations, le contrat fut signé le 11 juin 1581, mais à l'épreuve on vit bien qu'il n'aurait pas plus d'effet que le premier.
[Note 1104: A Villeroy, 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 323-324.]
[Note 1105: Le comte de Soissons, Louis de Bourbon, fils du prince de Condé, qui avait été tué à Jarnac, mais catholique, et le duc de Montpensier se firent excuser. _Lettres_, t. VII, p. 363 et note.]
L'hiver fini et les négociations du Midi s'éternisant, le duc d'Anjou écrivit à sa mère (Libourne, 1er avril 1581) qu'il allait, comme il l'avait promis par sa déclaration de Bordeaux du 23 janvier, marcher au secours de Cambrai. Trois semaines après, il partit, et de peur des reproches et des empêchements, il s'achemina vers Alençon, sans visiter au passage sa mère et son frère. Catherine eut «un regret extresme», «voyant, écrivait-elle à Bellièvre, que son honneur et sa personne ne courront moyngs de hazard que feront les affaires du Roy... les ayant laissées imparfaictes et confuses»[1106]. Elle le suivit à Alençon, et, dans les trois jours qu'elle passa près de lui (12-15 mai), elle le pressa et le supplia sans succès d'ajourner l'entreprise des Flandres jusqu'au complet rétablissement des affaires du royaume. Mais elle n'obtint rien. De colère, elle s'en prit aux mignons du Duc, qui assistaient à l'entretien, les accusant d'avoir, par leurs brigues et conseils, provoqué toutes ces brouilleries, et déclarant qu'ils méritaient le gibet. François se plaignit qu'elle manquât à sa promesse de ne l'insulter ni lui ni les siens et il sortit sans vouloir ce jour-là en écouter davantage[1107]. Elle écrivit à Montpensier, que son fils aimait beaucoup, d'user de toute son influence pour le retenir[1108]. Le duc d'Anjou continua ses levées, et le 25 mai il leur donna rendez-vous à Gisors[1109]. Des grands et des seigneurs des deux religions, le grand écuyer, Charles de Lorraine, Guy de Laval, fils de d'Andelot, le catholique Lavardin et le huguenot Turenne, favoris du roi de Navarre, un ancien mignon du Roi disgracié, Saint-Luc, La Châtre, La Guiche se préparaient à le joindre avec des soldats et leurs gentilshommes. La Rochepot l'attendait en Picardie avec de l'infanterie[1110]. Ces bandes que leurs chefs n'avaient pas le moyen de payer vivaient sur l'habitant, pillaient le plat pays, saccageaient les villages qui résistaient. Les Parisiens effrayés appelèrent à l'aide Henri de Guise. Catherine retourna voir son fils à Mantes (fin juin ou commencement juillet). Le Duc, tout en confessant qu'il n'avait de «quoy exécuter telle entreprise et en rapporter l'honneur et avantage» qu'il s'était «promis», ne s'en voulut «desmouvoir», «dont je suis encores plus affligée que je ne vous puis écrire, disait-elle à l'ambassadeur de France à Venise, Du Ferrier, le voyant à la veille de perdre sa personne avec sa réputation et mettre ce royaume, auquel j'ay tant d'obligation, au plus grand danger où il fut oncques.... Vous pouvez de là comprendre en quelle douleur et perplexité je me trouve....»[1111].
[Note 1106: 29 avril 1581, _Lettres_, t. VII, p. 373.]
[Note 1107: Lettre d'un agent anglais, Shauenbourg, du 26 mai, citée par Kervyn de Lettenhove t. VI, p. 138.]
[Note 1108: 28 mai 1581, _Lettres_, t. VII, p. 381.]
[Note 1109: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]
[Note 1110: Lettre de Renieri, agent florentin, du 16 mai, _Nég. diplom. de la France avec la Toscane_, IV, p. 365.]
[Note 1111: 29 juillet, _Lettres_, t. VII, p. 385.]
La raison de son grand trouble, c'est qu'elle ne parvenait pas à calmer Henri III. Le Roi, indigné que son frère armât «sans son consentement, voires contre son gré et vouloir,» qu'il foulât ses sujets et le lançât dans une guerre avec l'Espagne, paraissait résolu à se faire obéir même par la force. Il convoqua les compagnies d'ordonnance à Compiègne. Il ordonna au sieur de La Meilleraye de rompre toutes les bandes, fussent celles de son frère. «Je vous le commande aultant que vous m'aymez et debvez obeissance à vostre Roy.... Aydez vous de la noblesse, du peuple, du toxain et de tout qu'il sera besoing, je vous en advoue et le vous commande»[1112].
Catherine voulait empêcher à tout prix cette lutte plus que civile. Convaincue qu'il importait au bien du royaume et du Roi de contenter le duc d'Anjou, elle changea de politique, sinon de sentiments. Sans doute elle aurait mieux aimé voir François à la Cour, paisible et docile, que de le servir en ses entreprises étrangères. Mais le seul moyen qui lui restât d'accorder les deux frères, c'était de soutenir les ambitions de l'un pour assurer la sécurité de l'autre. Une première fois à Blois ou à Chenonceaux, à son retour d'Alençon, en mai 1581, elle aurait essayé sans succès de décider le Roi à soutenir le Duc sous main[1113]. Elle lui avait représenté, raconte l'ambassadeur d'Espagne, Tassis, que le Duc, «se voyant sans souffisans moyens pour exécuter ce qu'il a en teste par faulte de la faveur de son frère, de rage ne voulsist convertir sa furye contre luy et allumer ce royaulme de nouvelle guerre civile»[1114]. A la longue elle lui persuada de souffrir ce qu'il n'aurait pu défendre, sans de gros risques. En juillet il était résigné, tout en continuant à désavouer l'agression. Le seigneur de Crèvecoeur, lieutenant général du Roi en Picardie, rapporte l'agent florentin Renieri, vint à la Cour, «pour savoir de la bouche du Roi la vérité sur l'entreprise de Monsieur, à qui Sa Majesté répondit qu'elle ne se faisait pas de son consentement. Crèvecoeur m'a dit que la Reine-mère lui demanda si le Roi pouvait empêcher la dite entreprise. Il dit que oui. De quoi elle se montra mécontente[1115]».
[Note 1112: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]
[Note 1113: Sur ce premier échec à Blois, voir une dépêche de l'ambassadeur vénitien, citée dans _Lettres_, t. VII, p. 375, note.]
[Note 1114: Jean-Baptiste de Tassis, cité dans Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 140, note 2.]
[Note 1115: Renieri, 25 Juillet, _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 377.]
Elle alla encore une fois, par acquit de conscience, trouver son fils à La Fère-en-Tardenois pour le détourner de cette aventure (7 août), mais déjà elle avait pris toutes les dispositions pour la protéger. Le sieur de Puygaillard, qui commandait les troupes royales, avait l'ordre de côtoyer l'armée d'invasion et d'empêcher les Espagnols de l'attaquer avec avantage. C'est sous la protection de ce lieutenant du Roi que le duc d'Anjou mena au secours de Cambrai les troupes que le Roi lui avait défendu de rassembler et qu'il avait abandonnées aux coups des populations. Il entra dans la ville le 18 août, la débloqua ensuite et marcha sur Cateau-Cambrésis, qui capitula le 7 septembre. Mais la Reine-mère restait anxieuse. «Je suis, écrivait-elle à Du Ferrier, le 23 août, en une extresme peine de l'issue du voyage auquel mon fils s'est embarqué»[1116]. Elle craignait que la fin ne correspondît pas au commencement.
[Note 1116: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. 209. _Lettres_, t. VII, p. 391.]
Cependant la reine d'Angleterre ne s'opposait plus aux projets du duc d'Anjou. Décidément inquiète du surcroît de puissance que donnait à Philippe II l'acquisition du Portugal et de ses colonies, elle cherchait à lui susciter partout des ennemis. Elle blâmait maintenant Henri III de ne pas soutenir son frère. Elle le poussait à faire valoir les droits de sa mère sur la couronne de Portugal et lui proposait de conclure une ligue défensive. Mais, toujours prudente et toujours économe, elle se refusait à rompre ouvertement avec l'Espagne, et même à payer tout ou partie des frais de la conquête des Pays-Bas[1117]. Quant à son mariage, elle l'ajournait après l'alliance. Or Henri III, pour être bien certain de son concours, exigeait qu'il se fît avant. On ne pouvait s'entendre. Élisabeth envoya l'un de ses plus habiles conseillers, Walsingham, exposer ses raisons au Roi et au duc d'Anjou. Le ministre anglais ne croyait pas ce mariage sortable et il le laissait trop voir. Aussi, comme, dans l'entretien qu'il eut avec Catherine au jardin des Tuileries, le 30 août, il ne lui parlait que de former la ligue, elle représenta nettement «qu'on pourrait mettre en oeuvre plusieurs persuasions et artifices pour rompre des traitez qui ne seroient composez que d'encre et de papier»[1118]. Il ne fallait pas espérer que le Roi son fils attaquât les Espagnols avant que le duc d'Anjou fût l'époux de la Reine. Le Duc se plaignit à Élisabeth de la perdre en termes d'une «pation si afligée»[1119] qu'elle fut émue de sa douleur. Elle lui fit dire de ne pas désespérer, lui promit de l'argent et blâma Walsingham[1120]. Elle recommençait à fluctuer: aujourd'hui homme d'État et demain femme. Quand François, après ses premiers succès, fut obligé, faute de fonds et de soldats, de reculer sur Le Catelet et d'aller chercher en Angleterre secours et réconfort, elle le reçut à Greenwich, où elle passait l'hiver, comme un fiancé. Un jour qu'elle se promenait avec lui dans la galerie du château, suivie de Walsingham et de Leicester, l'ambassadeur de France, Mauvissière, s'approcha et respectueusement lui demanda ce qu'il devait dire à Henri III de ses intentions. «Écrivez à votre maître, répondit-elle, que le Duc sera mon mari»; et soudain elle baisa le Duc à la bouche, et lui passa au doigt un anneau qu'elle portait[1121] (22 novembre). Mais, le lendemain elle lui raconta qu'elle avait pleuré toute la nuit, en pensant au mécontentement de son peuple, à la différence de religion, au mal qui résulterait de leur union. Il la rassura; elle échangea avec lui des promesses écrites et célébra par des fêtes à Westminster ses futures épousailles. Mais en dépit de la parole donnée, elle ne laissait pas de s'estimer libre et se félicitait de l'être encore. Elle continuait à débattre avec Henri III le prix de sa participation à l'affaire des Pays-Bas. Les États généraux, qu'effrayaient les progrès des Espagnols et la prise de Tournai (30 novembre), ayant sommé l'absent de leur venir en aide, elle affectait en public le plus profond chagrin de son départ et, en particulier, elle dansait de joie à la pensée de ne le revoir jamais[1122]. Elle voulut l'accompagner jusqu'à Cantorbery et, tout en larmes, lui jura au départ qu'elle l'épouserait, le priant de lui écrire: à la Reine d'Angleterre, ma femme (12 février 1582). Les graves conseillers de la Reine, Burleigh, Walsingham, le comte de Sussex, étaient scandalisés par les contradictions de ses nerfs et de sa raison. Ils l'accusaient de fausseté, de mensonge. Pauvre psychologie. Elle était toujours, mais successivement sincère.
[Note 1117: Lettre d'Henri III du 12 juillet, citée par Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 123, note 1 et mission de Somers, p. 123.]
[Note 1118: _Sommaire de la conversation secrète entre la Reine mère et moi, secrétaire_, (Walsingham), en appendice dans _Lettres de Catherine de Médicis_, t. VII, p. 496.]
[Note 1119: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 153-154].
[Note 1120: _Ibid._, p. 163-164.]
[Note 1121: Dépêche de Mendoza, ambassadeur d'Espagne, à Philippe II, citée par Froude, _History of England from the fall of Wolsey to the defeat of the Spanish Armada_, t. XI (1879), p. 208, note 1.]
[Note 1122: Froude, _ibid._, p. 212.]
Une flotte anglaise alla débarquer sur la côte de Zélande le fiancé d'Élisabeth accompagné du comte de Leicester, son favori, et de cent gentilshommes anglais. Le Duc annonçait qu'aussitôt après s'être fait reconnaître par les diverses provinces il reviendrait en Angleterre pour épouser la Reine, mais elle était bien décidée à ne se marier jamais.
Depuis longtemps Catherine en était convaincue et elle pensait à un autre mariage; mais, pour ne pas irriter un amour-propre féminin, dont elle savait la susceptibilité, elle aurait voulu qu'Élisabeth elle-même libérât le duc d'Anjou de la servitude des fiançailles. Dans une lettre autographe qu'elle lui fit porter par Walsingham, après l'entrevue du 30 août, elle la suppliait de faire à son fils cet honneur de lui donner des enfants, «sinon qu'il en puisse bientost avoir [une femme] de qui il en ait». Mais «ce sera à nostre grand regrect, je dis nostre, car ce sera de tous trois (la mère et les deux fils), si le malheur estoit tel que vous vous résolussiez de n'espouser celui que tous vous avons voué et qui lui mesme se dit tout donné à vous»[1123]. Une idée, qui datait de loin, se précisait dans son esprit, c'est qu'il serait possible, la reine d'Angleterre se dérobant, de régler par un mariage tous les différends entre l'Espagne et la France et d'assurer la paix de la chrétienté et du royaume. Aussi quand le Duc était parti pour Cambrai, lui avait-elle fait signer (5 août 1581) l'engagement, vague dans les termes, mais très précis au fond de «se déporter entièrement de ses entreprises» aux Pays-Bas, si les propositions de sa mère pouvaient être suivies d'effet, et de restituer de bonne foi toutes les villes qu'il aurait occupées, aussitôt «que les choses seront accordées de part et d'autre»[1124], c'est-à-dire entre elle et Philippe II. Pendant qu'Élisabeth délibérait encore d'être ou de ne plus être fille, elle profitait des plaintes de Tassis sur l'agression française pour faire dire à cet ambassadeur d'Espagne et lui dire elle-même que «le vrai moyen pour estraindre» l'amitié entre les deux couronnes, c'était le mariage de son fils avec l'une des infantes, ses petites-filles. L'offre était claire, mais elle ne voulait pas avoir l'humiliation d'un refus. Tassis ayant consenti à dépêcher un exprès à Madrid pour avertir son gouvernement, elle écrivit elle-même à Saint-Gouard, l'ambassadeur de France auprès de Philippe II, de faire, si le Roi catholique lui en parlait, comme si les «choses viennent d'eux» et néanmoins de hâter les négociations[1125]. Elle s'imaginait que Philippe II agréerait ce moyen de composer «le faict de Flandres et de Portugal» et elle se proposait, s'il résistait, d'exercer sur lui la pression nécessaire.
[Note 1123: Septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 397.]
[Note 1124: Déclaration secrète du duc d'Anjou du 5 août 1581, citée par Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 157. Bibliothèque nationale, 3301, f. 14.]
[Note 1125: 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 401.]
Trois siècles auparavant, un infant portugais (Alphonse) avait épousé en France une veuve richement pourvue, Mathilde ou Mahaut, comtesse de Boulogne (1235), mais quand il fut devenu roi, dans son pays, après la déposition et la mort de son frère, don Sanche (1248), il l'avait répudiée sans façon afin de prendre pour femme une fille naturelle du roi de Castille, qui lui apportait en dot les Algarves (1253). De son mariage avec Mahaut, il n'avait pas eu d'enfant ou du moins rien ne permettait de croire qu'il en avait eu. Alphonse III, d'abord excommunié par un pape pour sa bigamie, avait été réhabilité par un autre pape, à la sollicitation des évêques portugais, après la mort de Mahaut.
Catherine prétendait que, Mahaut ayant eu des enfants d'Alphonse, la descendance de l'épouse castillane régnait depuis trois siècles sans cause légitime et que la couronne appartenait de droit à la maison de Boulogne, sa propre maison, et à elle comme l'héritière de Mahaut[1126]. Le vieux cardinal Henri, successeur de son neveu, avait oublié, et pour cause, de l'inscrire parmi les divers prétendants qu'il avait invités, en prévision de sa fin prochaine, à lui exposer leurs titres à sa succession. Mais Catherine réclama. Sur ses instances, Henri III, qui avait chargé le sieur de Beauvais, son capitaine des gardes, de porter ses condoléances au Cardinal sur la mort de don Sébastien, adjoignit à cet homme de guerre «ung prélat d'Eglise et homme de lettres», l'évêque de Comminges, Urbain de Saint-Gelais, pour exposer les raisons de sa mère. «Ce ne seroit pas peu, écrivait-elle à son fils, le 8 février 1579, si ces choses réussissoient et que je puisse avoir cet heur que de mon costé et selon la prétention que j'y ay (qui n'est pas petite) j'eusse apporté ce royaulme-là aux François»[1127]. Son imagination aidant, elle découvrait sur le tard qu'elle était une royale héritière[1128]. Ce serait sa revanche--une revanche rétrospective--sur les ennemis du mariage florentin, qui avaient tant reproché à François Ier d'être allé choisir pour belle-fille une Médicis, mal dotée et d'illustration récente, sur l'espérance incertaine du concours de Clément VII.
[Note 1126: La thèse de la Reine est clairement exposée, ce qui ne veut pas dire établie, par l'ambassadeur vénitien, Lorenzo Priuli, dans sa relation de 1582: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 427-428.]
[Note 1127: 8 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256. Henri III avait cédé, d'assez mauvaise grâce, à ce qu'il semble, aux importunités de sa mère.--Cf. t. VI, p. 117, 13 novembre 1578; t. VI, p. 214, 10 janvier 1579.]
[Note 1128: Elle venait de signer la paix de Nérac et elle était enorgueillie de ce succès diplomatique, qui n'eut pas, comme on le sait, de lendemain. C'était d'ailleurs son principe de ne laisser prescrire aucun droit. A la même époque elle apprit que des Urbinates, probablement mécontents de leur ancien duc mort ou de son successeur, étaient allés le dire à l'ambassadeur de France à Rome, le sieur d'Abain. Elle n'oubliait pas que son père avait été duc d'Urbin et qu'on l'appelait elle-même en son enfance la «duchessina». Elle écrivit à l'ambassadeur d'interroger les gens de ce duché, «où j'ay tel droict que je puis dire» qu'il «m'appartient comme le comté d'Auvergne qui est de mon propre et privé héritage» (30 décembre 1578). Elle lui recommanda de voir le pape, offrant, si celui-ci embrassait chaudement cette affaire, de bien gratifier son bâtard (Jacques Buoncompagni, châtelain de Saint-Ange). Mais Grégoire XIII ou les mécontents d'Urbin se tinrent cois, car il n'est plus question du duché dans la correspondance de Catherine.]
Le cardinal Henri étant mort (31 janvier 1580) sans avoir réglé la question de succession, les gouverneurs des cinq grandes provinces, chargés de la régence, décidèrent qu'elle le serait par voie de justice, comme s'il s'agissait d'un procès civil. Des trois prétendants les plus sérieux, Antonio, prieur de Crato, fils naturel d'un frère du cardinal, Philippe, roi d'Espagne, fils d'une infante portugaise, et le duc de Bragance, grand seigneur portugais, gendre d'une autre infante, mais qui était inférieure en degré à la mère de Philippe II[1129], Antonio était le plus populaire, Bragance, le plus sortable et Philippe II, le plus puissant et le plus proche en parenté. Le roi d'Espagne avait tant d'intérêt à parfaire l'unité politique de la péninsule, ce rêve de ses prédécesseurs, qu'il était bien résolu à n'en pas laisser échapper l'occasion. Il faisait exposer ses droits par ses juristes, sans toutefois admettre qu'ils fussent contestables, simplement pour éclairer l'opinion. Cependant il massait sur la frontière de Portugal ses vieux régiments, tirait de sa disgrâce pour les commander son meilleur général, le duc d'Albe, et, en prévision d'un prochain voyage dans son nouveau royaume, faisait venir de Rome où il l'avait relégué, le plus habile de ses hommes d'État, le cardinal Granvelle, qui le remplacerait en son absence à Madrid.
[Note 1129: Conestaggio, _Dell'Unione del regno di Portogallo alla Corona di Castiglia_, Venise et Vérone, 1642, p. 56.]
Les régents, émus de ces mouvements de troupes, demandèrent un secours de six mille hommes au roi de France. La Reine-mère leur promit «toute l'aide, confort et bonne assistance» pour les aider à maintenir le gouvernement du Portugal «en sa dignité, splendeur et liberté». Henri III les admonesta «de tenir la main que le faict de ladicte succession se termine par les veoies ordinaires de la justice, tant pour conserver le droit à qui il appartient que pour garder la liberté de la patrie»[1130].
C'étaient de belles paroles qu'il eût fallu soutenir d'un envoi de soldats. Saint-Gouard, ambassadeur de France à Madrid, excitait depuis longtemps le Roi à prévenir les desseins de Philippe II. «Il importe pour le bien de la France, écrivait-il le 20 février 1580,... qu'il (le Portugal) demeure toujours royaume en son entier»[1131].
Mais la Cour de France ne se pressait pas d'agir. Le duc d'Albe eut le temps de vaincre D. Antonio, que la populace avait proclamé, et d'occuper Lisbonne (septembre) et le reste du Portugal. Même après la paix de Fleix (novembre 1580), Catherine en était encore à la période d'attente. Le 17 décembre, elle ordonnait au général des finances en Guyenne, Gourgues, de faire partir «un homme bien confident» sur un navire chargé de blé pour aller à Viana, Porto et Lisbonne, s'enquérir de l'état des choses, sous couleur de vendre son chargement, «car sans cette connaissance il ne se peut bonnement rien exécuter de ce que nous avions pensé debvoir faire sans rien altérer avec le roy d'Espagne ny nos aultres voisins de la prétention et droict que j'ay audict royaulme de Portugal»[1132] (17 décembre 1580).
Le roi D. Antonio s'était réfugié à l'étranger, mais Tercère, l'île la plus importante de l'Archipel des Açores, lui restait fidèle. Catherine laissa ses partisans acheter des vaisseaux et recruter des hommes en France, et, comme l'ambassadeur d'Espagne s'en plaignait, elle répondit «franchement» qu'elle les y avait autorisés et qu'elle avait pris «peine» que le Roi son fils ne le trouvât mauvais. Elle protestait qu'en Bourdelais et en Normandie, il ne se faisait aucun préparatif. Ainsi elle engageait sa responsabilité et dégageait celle d'Henri III. C'était un différend entre elle et le roi d'Espagne sur un litige, que celui-ci avait tranché par la force, à son détriment[1133].
[Note 1130: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 454 et note 2. Ces deux lettres, datées par l'éditeur de février ou mars 1580, doivent être postérieures à la demande des gouverneurs, qui elle-même se place en fin mars ou avril 1581. Voir, pour le récit des événements, Schäfer, _Geschichte von Portugal_, t. IV, p. 345 (coll. Heeren et Ukert).]
[Note 1131: Lettre de Saint-Gouard, app. aux lettres de Catherine, 20 février 1580, t. VII, p. 447.--Cf. 12 novembre 1579, t. VII, p. 228, notes.]
[Note 1132: A Bellièvre, _Lettres_, t. VII, p. 300.]
[Note 1133: A Saint-Gouard, lettre du 24 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 330.]
Elle eut même l'idée, à ce qu'il semble, de donner toute autorité sur les armements que faisait le connétable de D. Antonio à son gendre, le roi de Navarre, qu'elle fit assister par son cousin, Philippe Strozzi, colonel général de l'infanterie française. «La résolution de tout, écrivait Strozzi à Catherine, est remise à la volonté de saditte majesté (Henri de Navarre).... Le tout ne se résoudra que après avoir parlé à elle et reçeu ses commandemens sur lesquels monsieur le comte de Vimiose (le connétable) est résolu de se régler de tout...[1134]» Henri III, qui avait peu de goût pour les aventures, avait probablement, pour marquer sa désapprobation, laissé attendre «quelque heure» le comte de Vimiose dans l'antichambre de sa mère avant de le recevoir[1135]. Mais Catherine, plus diligente, faisait verser au capitaine Carles, qui avait convenu avec Vimiose de mener des hommes aux Iles, les 1 500 écus qui lui étaient nécessaires pour aller rafraîchir les troupes du capitaine Scalin qui s'y trouvait déjà. Elle pressait le départ des renforts[1136], sachant que le roi d'Espagne avait expédié de Lisbonne aux Açores, le 15 juin, 8 vaisseaux et 8 ou 900 _bisognes_ (recrues). Elle soutenait D. Antonio, tout en s'excusant de ne pas lui donner dans ses lettres le titre de roi, de peur que l'Espagnol pût croire qu'elle ne persistait plus «en son droit et prétention»[1137].
Quand Tassis se plaignit de nouveau à elle (septembre 1581) que Strozzi dressait en France une armée de cinq mille hommes pour aller attaquer les possessions de Philippe II, elle répliqua que poursuivre son droit en Portugal, ce n'était faire tort à personne ni faire la guerre au roi d'Espagne, mais conserver son bien, ajoutant «qu'elle n'y vouloit rien espargner d'aulcuns moyens» qu'elle avoit; que le Portugal était à elle. Il la priait de lui livrer D. Antonio, qui d'ailleurs n'était pas en France, mais en Angleterre. Et pourquoi le ferait-elle? D. Antonio n'était pas le sujet de Philippe II, mais le sien[1138].
[Note 1134: Strozzi à la Reine-mère, Coutras, 6 avril 1581, _Lettres_, t. VII, p. 500. L'auteur de _l'Histoire de la Ligue_, publiée par Charles Valois (S.H.F.), t. I, 1914, p. 61-62, parle de pourparlers, après la paix de Fleix, entre le Vimiose et le roi de Navarre, pourparlers que la Reine-mère aurait fait échouer. Mais Strozzi parle à Catherine comme si elle était consentante, et son témoignage est d'un tout autre poids.]
[Note 1135: Lettre de la Reine-mère à Strozzi, t. VII, p. 383, 16 juillet 1581.]
[Note 1136: Probablement les 300 hommes, et aussi les poudres pour les habitants des îles dont il est question dans sa lettre à Mauvissière, 21 juillet, t. VII, p. 386. Les Iles, terme vague et qui désigne tantôt particulièrement les Açores, tantôt tous les archipels portugais, Açores, Madère, îles du Cap Vert.]
[Note 1137: A Mauvissière, _Lettres_, t. VII, p. 387.]
[Note 1138: A Saint-Gouard, 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 401.]
Or c'est à cette même audience où elle se déclara reine de Portugal qu'elle proposa le mariage du duc d'Anjou avec une infante. Ses revendications personnelles et ses projets matrimoniaux étaient étroitement liés. Assurément, dans sa pensée, la dot de l'infante--une dot territoriale--devait être le prix de sa renonciation. Comme elle était trop intelligente pour supposer que Philippe II céderait le Portugal à son gendre, il fallait que les compensations fussent cherchées du côté des Pays-Bas, et c'est ce que les Espagnols comprirent. Elle avait fini par décider Henri III à intervenir en Portugal. D. Antonio fut reçu à Paris comme un prince (octobre 1581). «On tient pour chose très certaine, écrit le 31 octobre l'agent florentin, que l'entreprise du Portugal est résolue et l'on fait compte d'y mener 10 000 fantassins français, dont la Reine-mère fournit la moitié de ses propres deniers, et 4 000 Allemands»[1139].
Le comte de Brissac eut charge d'embarquer en Normandie 1 200 hommes pour les Iles[1140]. Strozzi devait, avec le gros de la flotte, partir de Guyenne. Catherine s'occupait de réunir des fonds[1141]. On allait être prêt et partir. Elle était confiante dans le succès de l'entreprise[1142]. Mais il fallait se hâter, car la saison s'avançait[1143], et mettre à la voile avant le 10 décembre[1144]. En Normandie les armements étaient achevés. Que Bordeaux poussât les siens! Mais, le 10 décembre, Strozzi était encore à Poitiers et attendait de l'argent[1145]. La Reine-mère annonçait, «bien marrye», qu'elle en demandait au clergé et à la ville de Paris, sans grande espérance d'ailleurs. Elle ne pouvait rien obtenir du Roi.
C'est une des raisons du retard de l'expédition, mais ce n'est probablement pas la seule. Le duc d'Anjou était alors en Angleterre et son mariage, si par hasard il se faisait, dispensait de l'aventure du Portugal, dont le principal, sinon l'unique objet, était de lui procurer une principauté aux Pays-Bas. Les affaires de France étaient toujours en mauvais état, et quand elles s'amélioraient sur un point, elles se gâtaient ailleurs. Bellièvre, occupé toute l'année 1581 à poursuivre les négociations interminables du Midi, se croyait sûr en novembre de la paix avec le roi de Navarre, et il en faisait honneur à la bonne volonté de la reine de Navarre, mais il lui restait à pacifier le Languedoc, une province, disait la Reine-mère, «plus débauchée que les autres»[1146].
[Note 1139: 31 octobre 1581, _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 408.]
[Note 1140: Lettre du 27 octobre à Matignon, qui faisait l'office de lieutenant général du roi à la place de Biron et qui le remplacera en cette qualité en novembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 407.]
[Note 1141: Matignon à la Reine, 15 octobre, _Lettres_, t. VII, p. 499, appendice.]
[Note 1142: La Reine à Matignon, 28 octobre, _Lettres_, t. VII, p. 409.]
[Note 1143: A Matignon, 8 novembre, t. VII, p. 412.]
[Note 1144: 21 novembre, à Bellièvre, t. VII, p. 417.]
[Note 1145: _Lettres_, t. VII, app., p. 500.]
[Note 1146: Bellièvre à la Reine mère, 10 novembre 1581. _Lettres_, t. VII, app., p. 473, et réponse de la Reine-mère, 18 novembre, _Lettres_, t. VII, p. 416.]
L'esprit de faction, dont Catherine, un an auparavant (23 décembre 1580), signalait la «licence effrénée,» se déchaînait plus ardent à la veille d'une agression directe contre la grande puissance catholique, l'Espagne. L'agent florentin Renieri, s'excusant de ne pouvoir, pour beaucoup de raisons, renseigner son gouvernement sur les partis en France, ajoutait toutefois: «Les gens passionnés sont nombreux, _neutri autem pauci_ (mais les neutres sont rares), et je vous dirai une opinion et qui se vérifie certaine, c'est que les dites passions sont si véhémentes que, en ce qui touche aux affaires de la Couronne, et principalement à celles de Monsieur, frère du Roi, beaucoup font connaître la douleur qu'ils ont, que son Altesse ait mieux réussi en ses entreprises qu'ils ne le désiraient ni ne le pensaient, ne craignant pas de cette façon de se déclarer Espagnols _plus quam honestum decet_ (plus que l'honneur ne le voudrait), de quoi toutefois quelques-uns disent qu'il ne se faut pas émerveiller [de leur impudence] pour être le nombre de ces gens-là si grand, et être composé de grands; et en outre _in hoc mundo_ (entendez, en ce royaume) celui qui fait bien _saepissime_ (le plus souvent) ne peut avoir un oeuf, tandis que celui qui fait mal en a encore plus de neuf»[1147] (9 septembre 1581).
[Note 1147: _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV, p. 397-398.]
C'en était fait du beau rêve où Catherine se complaisait, à son retour du Midi, d'une union si étroite avec son fils que leurs deux volontés n'en feraient qu'une. La question du duc d'Anjou avait empêché l'accord parfait. Henri était jaloux que sa mère s'intéressât à la grandeur de son frère et, quoiqu'elle lui représentât que c'était pour son bien, irrité qu'elle compromît à cette fin les finances et la sécurité de son royaume. Un Roi qui ne veut pas, une Reine-mère, autant dire un principal ministre, qui ne peut pas tout ce qu'il veut, c'étaient des personnalités accouplées dont l'une usait son effort à entraîner l'autre. Catherine gouvernait en apparence toujours avec même puissance, mais en fait elle était entravée par les résistances ou la force d'inertie de son compagnon. Henri suit, se cabre, s'arrête, repart. L'action de Catherine est à proportion faible ou forte.
Elle ne s'exerce librement (et encore?) que pendant les maladies du Roi ou ses dévotions, qui alternent avec ses débauches. Après la crise d'otite dont il avait failli mourir en septembre (1579), il souffrit le mois suivant d'une blessure au bras d'origine inconnue. Il était si délicat qu'en février 1580 la Reine-mère pria le pape de lui interdire sous peine d'excommunication de faire maigre pendant le carême[1148]. Peut-être avait-il observé avec trop de zèle les pratiques du carnaval? En juin, il lui vint une «enflure au pied», dont il alla se soigner seul à Saint-Maur, laissant sa femme avec sa mère[1149]. Il avait bonne mine en novembre--du moins Catherine le dit--mais en décembre la tumeur (lupa) qu'il avait à la jambe se ferma et l'humeur se porta au visage. «Le Roi, dit clairement l'agent florentin Renieri, fait la diète à cause du mal français», dont le traitement est à recommencer. Il a la figure remplie de boutons, le teint mauvais, il est maigre et mal en point. Ses fidèles serviteurs sont dans la peine et «doutent de sa vie»[1150]. Il quitta la Cour en janvier (1581) et se retira seul à Saint-Germain, où il resta jusqu'à la fin mars. En partant il chargea sa mère «d'expédier, commander et signer tout pendant six semaines»[1151]. Il l'aurait même nommée régente, comme en cas de maladie grave. Catherine jugea bon de démentir ce bruit et d'annoncer le retour prochain du Roi à la Cour dans une lettre à Du Ferrier, qui représentait la France à Venise, ce centre international d'information (23 mars)[1152]. Mais avec ou sans ce titre elle exerça plusieurs semaines de pleins pouvoirs.
[Note 1148: 19 février 1580, _Lettres_, t. VII, p. 226-227.]
[Note 1149: _Lettres_, juin 1580, t. VII, p. 263-264.--Cf. le billet d'Henri III, p. 264, note.]
[Note 1150: _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, 25 décembre 1580, t. IV, p. 342.]
[Note 1151: _Id._, _ibid._, p. 345.]
[Note 1152: 23 mars 1581, _Lettres_, t. VII, p. 328.]
Or ce fut pendant cette période que le duc d'Anjou quitta le Midi, fit des levées et prépara une seconde expédition des Pays-Bas. La Reine-mère n'avait pas réussi par conseils, remontrances et prières à le détourner de son projet. Elle reculait devant l'emploi de la force pour ne pas provoquer aux armes la multitude des mécontents. Mais Henri III, qui ne se décidait pas à courir sus à son frère, en voulait à sa mère de ne pas l'y pousser. Il la savait habile, mais il la jugeait faible et inclinant avec l'âge à ménager tout le monde et à tout apaiser. L'idée lui vint, non pas de l'exclure du gouvernement, mais de se fortifier lui-même d'agents d'exécution intelligents et énergiques, qu'avec sa tendance habituelle il choisit dans son entourage le plus intime.
Après la mort de Quélus, Maugiron, Saint-Mesgrin, qui n'étaient que de beaux éphèbes, apparaissaient au premier plan des mignons d'une autre espèce, qui ne sont plus seulement ou qui ne sont même plus du tout les compagnons de plaisir du Roi. Henri III ne se borne pas à les gratifier de pensions et de faveurs; il les veut puissants et riches pour les opposer à ses ennemis. Sa mère ne voyait de moyen de salut que dans le contentement du duc d'Anjou, il en cherchait un autre, qui était de s'entourer de serviteurs à son entière dévotion. Il disgracia Saint-Luc, qui avait un jour hasardé d'excuser la révolte de Bellegarde; il éloigna d'O, qui se plaignait de n'être pas assez favorisé. Il concentra ses grâces sur d'Arques et La Valette. Il les fit ducs et pairs pour les égaler aux princes de son sang. Il maria d'Arques, promu duc de Joyeuse, à une soeur de sa femme, Marguerite de Lorraine (24 septembre 1581), et il aurait fait épouser, s'il l'avait pu, à La Valette, le nouveau duc d'Epernon, une autre de ses belles-soeurs ou même la petite-fille de Catherine, Christine de Lorraine[1153]. Il leur réserva les grands offices de la Couronne. S'il ne réussit pas à décider le duc de Guise à se démettre de la grande maîtrise, il acheta l'Amirauté de France à Mayenne, qui l'avait en survivance du marquis de Villars, son beau-père, et la donna à Joyeuse (19 juin 1582). Il investit d'Epernon de la charge de colonel général de l'infanterie française, que Philippe Strozzi abandonna pour un titre de vice-roi dans le Nouveau Monde (novembre 1581), et peu à peu il accrut tellement son autorité sur les gens de guerre qu'il en fit une sorte de connétable moins le titre. Le chancelier Birague, vieux, fatigué et chagrin, dut céder les sceaux à Cheverny, un serviteur d'une complaisance à toute épreuve.
[Note 1153: Entérinement au Parlement des lettres portant érection de la vicomté de Joyeuse en duché-pairie (7 sept. 1581) et de la châtellenie d'Epernon (27 novembre 1581).]
Il pensait par les mêmes moyens se faire obéir dans les provinces. Il pressa le duc de Montpensier, un prince de sang, de résigner le gouvernement de la Bretagne et, aussitôt qu'il fut mort (22 septembre 1581), il y nomma le frère de la Reine, le duc de Mercoeur. Il destinait à d'Epernon celui de la Guyenne, qu'il proposa au roi de Navarre d'abandonner, et, en attendant, il lui confia le commandement des trois grandes places fortes de l'Est, Toul, Metz et Verdun. Joyeuse eut la Normandie, qui était d'ordinaire dévolue à un prince de sang. Les parents des deux favoris participèrent à leur fortune. Le frère aîné de d'Epernon, Bernard Nogaret de La Valette, obtint Saluces et les territoires d'outre-monts; le père de Joyeuse attendait le Languedoc, que le Roi méditait d'enlever à Montmorency. Tant de changements, et à la même époque, sont évidemment l'indice d'un plan arrêté, et en soi ils peuvent se comprendre. Il était politique de substituer aux gouverneurs et aux grands officiers de la Couronne tièdes, peu dociles ou suspects, une aristocratie nouvelle qui, craignant beaucoup de celle qu'elle dépossédait, aurait, à défaut de reconnaissance, intérêt à bien servir. Il était conforme à la tradition du pouvoir absolu de montrer que les premières charges de l'État et même que la plus haute naissance tiraient de la faveur royale toute leur autorité. Richelieu n'eut pas d'autres maximes. Mais la création d'une aristocratie nouvelle n'était qu'un palliatif. Il manquait au gouvernement l'unité, qui est la condition même de la force. Catherine restait au pouvoir; son fils se faisait assister de deux grands officiers. Ce n'était pas une concentration, mais bien son contraire. Le Roi ne dirigerait pas ses mignons, étant par nature le serviteur de ses serviteurs, et il était impossible que ceux-ci le dirigeassent, étant eux-mêmes égaux et par conséquent rivaux, divergents d'opinions et d'ambitions. Ils ne parvenaient à s'entendre que contre la Reine-mère dont ils cherchaient à ruiner le pouvoir pour augmenter d'autant le leur. Leur élévation ajoutait à toutes les autres causes de mécontentement celle d'une faveur inouïe qui n'était fondée ni sur l'origine ni sur le mérite. Elle ne procurait pas à la royauté l'appoint d'un parti, d'une clientèle, d'une grandeur historique. Ce n'était pas assez, pour lutter contre les huguenots, les catholiques ardents et les politiques, contre les Guise, les Bourbons, les Montmorency et le duc d'Anjou, de deux simples gentilshommes de vieille race. La mauvaise administration financière du Roi exaspérait les peuples; ses prodigalités indignaient tous ceux qui n'en profitaient pas. Il n'avait jamais d'argent pour ses affaires et il en extorquait de tous côtés pour ses plaisirs. Les noces de Joyeuse coûtèrent 1 200 000 écus qui auraient fait un meilleur service en Flandre. Les grands et la noblesse s'irritaient de voir les pensions, les charges, les gouvernements passer à deux parvenus.
La Reine-mère gémissait de cette façon de gouverner si contraire à son système de tempéraments et de ménagement. Mais elle se gardait bien de protester tout haut. Elle «fait tout ce qu'elle peut, écrit l'agent florentin, pour complaire aux deux mignons»[1154]. Elle se montra si empressée aux fêtes du mariage de Joyeuse qu'elle fut obligée de prendre le lit pour se remettre de cet excès de bienveillance[1155]. Au moins aurait-elle voulu que les mignons se fissent pardonner leur fortune, à sa façon, qui était de caresser tout le monde. Mais d'Epernon, orgueilleux et autoritaire, n'entendait céder à personne. Elle essaya de le décider à se rendre agréable aux Guise, qu'il détestait, comme les ennemis du Roi et les rivaux possibles de demain. La duchesse douairière de Guise, mariée au duc de Nemours, désirait l'abbaye de Chailly, qui était vacante, pour un de ses enfants du second lit, le marquis de Saint-Sorlin, offrant de résigner celle de Martigny-le-Comte, dont on pourrait gratifier un des fils de Bellièvre. Catherine, désireuse de faire plaisir à la duchesse et à Bellièvre, et n'osant s'adresser elle-même à son fils, pria le favori de s'entremettre auprès du Roi pour lui faire agréer l'échange. «S'èt, lui écrivait-elle, le servyse du Roy que toutes défienses et mauvèse yntelygences sèset (cessent)...» et «tout cet (ceux) que le Roy fayst l'honneur de aymer, en doivet avoyr [d'affection] pour li (lui) acquérir aultant de servyteur. Puysque me volés aystre amy je vous parleré come vous tenant pour tel»[1156]. Mais que d'Epernon ait fait ou non cette démarche, les raisons d'hostilité subsistaient. D'Epernon eut quelques mois après une querelle avec Mayenne sur le droit qu'ils revendiquèrent tous deux de présenter la chemise au Roi à son lever[1157].
[Note 1154: 7 septembre 1581, _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 396.] [Note 1155: _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV, p. 404, octobre 1581.]
[Note 1156: 13 novembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 415.]
[Note 1157: Juin 1582, _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV, p. 421.]
Le duc de Joyeuse était plus aimable, mais aussi ambitieux. Il voulait avoir de gré ou de force le gouvernement du Languedoc pour son père, qui y était lieutenant général, et il excitait le Roi, qui n'y était que trop disposé, contre Montmorency. Il fit nommer un de ses frères archevêque de Narbonne (14 mars 1582), ce qui lui donnait la présidence des États du Languedoc. Montmorency s'inquiétait de cet envahissement des Joyeuse. Il savait que le Roi lui gardait rancune de ses injures passées, malgré les preuves récentes de son dévouement, et qu'il le rendait responsable de la désobéissance des protestants du Midi. Il prenait ses précautions. Il n'avait pas cessé d'être en bons rapports avec le duc d'Anjou, à qui il fournissait des soldats; il se rapprocha du roi de Navarre, avec qui il n'avait jamais rompu. Il s'était assuré des amis à Rome, en protégeant Avignon et le Comtat contre les huguenots, et l'on croyait qu'il avait des intelligences avec Philippe