II[1158].
[Note 1158: _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 396-397.]
Henri III ne dissimulait pas son intention de se débarrasser de lui. Mais la Reine-mère estimait qu'en pleine expédition des Flandres, et à la veille de l'expédition du Portugal, le plus sage serait d'intéresser Montmorency à la pacification de la province, en y mettant le prix. L'offre suivait la menace dans une instruction qu'elle avait dictée le 10 novembre 1581. «La Royne mère du roy, aiant tousjours désiré de veoir monsieur de Montmorency hors de la peyne où elle s'asseure (est sûre) qu'il est, pensant bien qui (qu'il) ne peult estre aultrement, se voiant hors de la bonne grace de son Roy et _tousjours en creinte et doubte où il est de sa vye_,... a pensé ne perdre ceste occasion du mander audict sieur de Montmorency que c'est à ce coup qu'il fault qu'il monstre par effect ce qu'il a tousjours faict dire à la dame Royne, que quand il verroit sa seurete, qu'il n'y auroit rien qu'il desirast tant que de pouvoir avoir la bonne grace de son Roy»[1159]. Le service qu'elle attendait de lui, c'est, comme elle l'écrivait à Bellièvre, de décider «aveques les deputez de ceulx de la religion pretendue réformée la restitution des places et l'entier accomplissement de l'Édit»[1160]. En récompense, «elle lui asseure et promect, dit l'instruction, que le Roy lui accordera de demeurer en son gouvernement avec la puissance que gouverneur absolut y doibt avoir et la survivance pour son filz et trouvera bon le mariage de sa fille avec le filz de Monsieur de Montpensier et donnera telle femme à son filz qu'il aura occazion d'estre content». Elle lui garantissait les mêmes avantages au cas où les protestants refuseraient de faire la paix, pourvu qu'il abandonnât leur parti. Elle ajoutait de sa main: «Ne fault taublyer à luy dire (à Montmorency) que il faut que le roi de Navarre souy catolique: c'est son bien et seureté (du roi de Navarre) et le repos de l'Estat»[1161]. Assurément Henri III y trouverait son avantage, mais que gagnerait le roi de Navarre à trahir sa cause pour ce gouvernement versatile. C'était trop demander à Montmorency. Cet homme si fin dut penser qu'on ne le ferait jamais «gouverneur absolu» puisqu'on y mettait pareille condition. Et il ne cessa plus de se défier.
[Note 1159: Lettre du 10 novembre et instruction du même jour, _Lettres_, t. VII, p. 413-414.]
[Note 1160: La Reine à Bellièvre, 27 décembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 420.]
[Note 1161: Instruction, _Lettres_, t. VII, p. 414.]
A tout le moins Catherine avait le plus grand intérêt à éloigner du Midi le chef des protestants et à l'attirer à la Cour. Elle y pensait beaucoup, et, comme toujours, raisonnant par hypothèse, elle croyait la chose possible. Elle comptait beaucoup sur Marguerite, dont elle avait apprécié tout récemment le zèle et l'intelligence. Elle décida Henri III à la rappeler, pensant que son mari ne résisterait pas au plaisir de la suivre. Le roi de Navarre s'y déclara d'abord assez disposé, pour ne pas dire non tout de suite, mais quand il eut pris le temps de réfléchir, «toutefois il a considéré, expliquait Bellièvre, que la paix n'est pas encores assés exéqutée et ne vouldroit que le mal qui se commectroit de deçà donnast occasion au Roy de le veoir mal voluntiers»[1162]. Catherine ne désespérait pas que Marguerite finît par l'entraîner. Elle ne savait pas ou se refusait à croire que le ménage de Navarre allait mal. Marguerite, qui n'était pas sans reproches, était indulgente aux faiblesses de son mari, mais il était exigeant jusqu'à l'indiscrétion. Sa liaison avec une des filles d'honneur, Fosseuse (Françoise de Montmorency), ayant eu les suites qu'on peut penser, il aurait voulu que sa femme se retirât avec sa maîtresse dans un coin des Pyrénées jusqu'à la délivrance de la jeune mère. Elle refusa et cependant poussa la condescendance envers lui jusqu'à secourir la favorite la nuit où elle accoucha, mais le lendemain, comme il la pressait d'aller lui faire visite comme à une malade pour empêcher les méchants propos, elle s'excusa de servir de couverture. Il en prit de l'humeur et le lui fit sentir. Marguerite ne fut que plus pressée de partir, ayant reçu du Roi 15 000 écus pour son voyage[1163]. Elle quitta le Midi le 26 février 1582, accompagnée de Fosseuse et de son mari. La Reine-mère alla au-devant de sa fille jusqu'en Poitou afin de voir son gendre et lui «donner asseurance de la volonté» et de la bienveillance «du Roy», mais il était si méfiant qu'il refusa d'aller au-devant d'elle jusqu'à Champigny et l'obligea, malgré son mauvais état de santé, à pousser jusqu'à Saint-Maixent, ville protestante[1164]. De leur conversation au château de la Mothe-Saint-Heraye (27-31 mars), on ne sait rien[1165], si ce n'est que le roi de Navarre s'en retourna en Gascogne, fort mécontent de sa femme et de sa belle-mère, qui emmenaient sa maîtresse.
[Note 1162: La lettre de Bellièvre, 10 novembre 1581, _Lettres_, t. VII, app. p. 473.]
[Note 1163: Fin décembre, _Lettres_, t. VII, p. 420. _Mémoires de Marguerite_, p. 177-181.]
[Note 1164: Catherine à Matignon, 16 mars, t. VIII, p. 14 et le roi de Navarre à Scorbiac, _Lettres missives_, t. I, p. 445.]
[Note 1165: L'opuscule de M. Sauzé, _Les conférences de La Mothe-Saint-Heraye_, Paris, 1895, est une reconstitution nécessairement conjecturale.]
Catherine avait pris le parti de sa fille. A son retour elle fit chasser Fosseuse et prétendit que son gendre trouvât bonne cette exécution. C'était, lui écrivait-elle, pour «ouster (ôter) d'auprès d'elle (Marguerite) tout ce que (qui) pouroit altérer l'amityé» des deux époux qu'elle avait conseillé de faire partir «ceste belle beste»[1166]. Mais lui dont l'amour fut de tout temps la grande et d'ailleurs l'unique faiblesse protesta vivement. Il envoya à Paris Frontenac, «ung petit galant outrecuidé et impudent», dire des injures à Marguerite. La vieille Reine était confondue de ces nouvelles façons. «.... Vous n'estes pas, lui écrivait-elle, le premier mary jeune et non pas bien sage en telles chouses, mais je vous trouve bien le premier et le seul qui face après un tel fet advenu tenir tel langage à sa femme». Henri II, «... la chouse de quoy yl estoit le plus mary (marri) c'estoit quand yl savoit que je seuse de ces nouveles là et quand Madame de Flamin fut grosse, yl trouva très bon quant on l'en envoya (la renvoya) et jeamès ne m'en feit semblant ny pire visage et moins mauvais langage». Et avec qui son gendre prenait-il pareille liberté? Avec la fille d'Henri II, avec «la soeur de vostre Roy qui (laquelle) vous sert, quand l'aurès considéré, plus que ne pensés, qui vous ayme et honore come s'ele avoyt autant d'honneur de vous avoir espousé que si vous fusiés fils de roy de France et elle sa sugète. Ce n'est pas la façon de traiter les femmes de bien et de telle maison de les injurier à l'apétit d'une p.... publique....» Elle exagérait sans doute l'amour conjugal de Marguerite et l'honneur que le Béarnais, ce roitelet, avait eu de l'épouser. Mais elle avait raison de donner sur la crête à ce jeune coq. «Eh quoi... ce sufisant personnage de Frontenac a dyst par tout Paris que si Fosseuse s'en aloit que vous ne vyendriés jeamès à la Court, à cela vous pouvés conestre come yl est sage et affectionné à vostre honeur et réputation que d'une folye de jeunesse en fayre une conséquence du bien et repos de ce royaume et de vous principalement....[1167]»
[Note 1166: 12 juin, _Lettres_, t. VIII, p. 37.]
[Note 1167: 11 juin 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 36-37.]
L'attitude du roi de Navarre, les défiances de Damville, l'opposition des protestants du Languedoc, le mécontentement général contre le Roi et les mignons, tout poussait Catherine à suivre sa nouvelle politique. La paix intérieure dépendait des dispositions du duc d'Anjou. Son mariage avec Élisabeth était désespéré. Il venait d'être reconnu pour souverain par les États généraux des Pays-Bas (mars 1582), mais ce n'était qu'une force d'opinion. S'il était obligé d'abandonner les Pays-Bas, faute d'hommes et d'argent, les moyens ne lui manqueraient pas pour se venger sur son frère de son échec et de son abandon. Ce n'était pas assez de le laisser aller en Flandres, il fallait l'y soutenir et faire une diversion ailleurs pour assurer sa fortune et la tranquillité du royaume. L'aider à conquérir à la pointe de l'épée la main d'une infante était la solution idéale de toutes les difficultés. Ce mariage satisferait son ambition, car la Reine-mère ne l'imaginait qu'avec une principauté pour dot, et en le fixant hors du royaume, il l'arrachait à la tentation de brouiller au dedans. Il ôtait aux protestants et aux politiques l'appui de ce fils de France et fortifiait d'autant l'autorité royale. Philippe avait, il est vrai, qualifié la proposition de Catherine «d'extravagante[1168]», mais il céderait à la nécessité.
Henri III avait dit à Villeroy, qui revenait des Pays-Bas, où il avait assisté à la proclamation du duc d'Anjou comme souverain de Brabant (19 février 1582), qu'il n'avait «moyen ny aussy volonté d'entrer en guerre contre le roy d'Espagne, congnoissant que ce seroit la ruyne de ce royaulme». Mais, après cette déclaration de principe, il avait ajouté qu'il s'en remettait à l'avis de sa mère. Elle saisit l'occasion de lui exposer par écrit son programme de politique étrangère[1169] (17 ou 18 mars 1582).
[Note 1168: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 173, note 1, lettre de Philippe II à Tassis, du 19 mars 1582.]
[Note 1169: _Lettres_, t. VII, p. 341-344. Cette lettre est antidatée d'un an dans la correspondance. Elle ne peut pas être de janvier ou février 1581: en effet, il y est question du départ de l'archiduc Mathias, autre prétendant à la souveraineté des Pays-Bas, qui ne déposa sa charge de gouverneur général que le 7 juin 1581 et qui même ne sortit d'Anvers que le 29 octobre de cette même année;--de la «réception» du duc d'Anjou, qui ne peut s'entendre que de son entrée à Anvers et de son inauguration comme duc de Brabant et souverain des Pays-Bas (février-mars 1582);--du comte de Leicester, qui, on l'a vu, accompagnait le Duc sur la flotte anglaise. On peut fixer à un jour près la date de cette lettre-mémoire. Elle commence ainsi: «Hier arriva La Neufville», c'est-à-dire Villeroy (Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy), porteur des lettres du prince d'Orange. Or le 17 mars 1581 (_Lettres_, t. VIII, p. 15), Catherine remerciait le prince d'Orange des lettres qu'il lui avait fait remettre par le Sr de La Neufville. Le mémoire de Catherine à Henri III est du même jour que sa réponse au prince d'Orange du 17 mars, si Villeroy est arrivé le 16, ou du 18, s'il est arrivé le 17.]
Elle a fait, dit-elle, tout ce qu'elle a pu pour détourner le duc d'Anjou de l'entreprise des Pays-Bas, dont il risquait de sortir avec peu d'honneur, vu les ressources dont il disposait. «... Si Dieu eust voullu que cette occasion (la révolte des Pays-Bas, contre Philippe II) se fust présentée du temps du Roy vostre père, je crois qu'il en eust eu une grande joye, en ayant les moyens, mais qu'en ce temps icy, je n'y en vois nul». Elle le constatait, il est vrai, à son très grand regret, n'ayant que ces deux fils, qu'elle voudrait voir «seigneurs de tout le monde».
Elle n'avait jamais manqué non plus de remontrer au Duc que le royaume avait déjà horriblement souffert des ravages des gens de guerre, que s'il faisait de nouvelles levées, il perdrait la bonne grâce du Roi en foulant les peuples et que «ce seroit sa totale ruyne», que piller le pays et demander aide, «ce n'estoit pas le moyen de luy en pouvoir donner», que son frère n'avait «Perou ny Inde».
Elle pourait assurer le Roi qu'elle ne «s'épargneroit» jamais en rien, comme elle avait toujours fait, pour son contentement, pour son service, pour la conservation du royaume. «Vous me faictes, disait-elle, cet honneur de m'escripre que je l'ay conservé et gardé d'estre divisé entre plusieurs: Dieu m'a tant favorisée que je le voie tout entier en vostre obéissance». Ceux-là seuls qu'elle avait empêchés de «parvenir à leurs desseings»--à leurs mauvais desseins--mais non les gens de bien et les bons serviteurs, lui avaient voulu «mal et haine» de sa conduite.
Ce n'était pas par vanité, on le voit bien, qu'elle rappelait ses services, elle voulait convaincre Henri III de son habileté comme de son dévouement pour l'amener à ses vues. «Avec vostre congé,... je ne puis dire qu'il faille laisser perdre vostre frère». Mais s'ensuivait-il qu'il aurait la guerre avec le roi d'Espagne ou des troubles dans son royaume? Non, assurément, «Vous me direz qu'il faut venir à l'une ou à l'autre de ces trois choses». Tout bien considéré, elle pensait qu'il pouvait éviter «tous ces inconvénients». Qu'il envoyât à son frère un homme qui lui fût agréable «ou tout au moings point odieux» pour lui représenter la détresse de ses finances et l'impossibilité de soutenir une guerre et lui dire ce qu'il pouvait et ne pouvait faire. L'important était d'assister le Duc aux Pays-Bas «jusques à ce que avec honneur il s'en puisse retirer». Ce moyen honorable, c'était, à son avis, qu'il retournât en Angleterre, comme il avait déclaré qu'il le ferait, quand les États généraux l'auraient reconnu, pour épouser la Reine. Celle-ci ne pourrait plus objecter contre ce mariage la crainte d'une rupture avec Philippe II, après s'être compromise jusqu'à faire conduire le Duc d'Anjou aux Pays-Bas, sur une flotte anglaise, en compagnie du comte de Leicester. Même s'il craignait un refus, il n'en devrait pas moins aller la trouver pour la «supplier de lui déclarer sa volonté...» «et que s'il ne peut avoir l'heur de l'espouser,... regarder de luy en faire [trouver] une [femme] et se joindre avecque vous et par mesme moyen mettre une paix générale par toute la chrestienté». L'idée de Catherine se devine. Elle voulait par cette marque de déférence intéresser Élisabeth au mariage de son ancien fiancé et la décider à négocier, de concert avec la France, une paix générale dont le prix serait la main de l'infante. Elle prévoyait que son fils, si longuement berné par la reine d'Angleterre, refuserait tout d'abord de faire une nouvelle démarche, mais elle pensait qu'il s'y résignerait, sachant qu'il n'avait pas d'autre moyen de s'assurer l'aide de son frère et que la reine d'Angleterre, n'étant pas sa femme, ne ferait pas la guerre pour l'amour de lui. Le Roi, de son côté, devait députer à Élisabeth pour aviser d'accord avec elle à la paix générale et lui dire son intention de marier son frère, qui avait déjà vingt-sept ans, et la prier de prendre à ce sujet une bonne résolution.
Le moment était d'ailleurs bien choisi pour oser sans risques et traiter avec succès. Philippe II n'avait ni la force ni même la volonté de s'attaquer à la France; il était trop préoccupé d'achever l'occupation du Portugal et de garder le peu qui lui restait en Flandres. Il suffirait de fortifier les places de Provence, du marquisat de Saluces et de Picardie, pour se prémunir contre une surprise. «Mais... si vostre frère se peut conserver où il est et que nous puissions conserver les Isles de Portugal, je crois fermement... qu'il (Philippe II) désirera de traicter à bon escient, et la raison le veut veoyant l'aage qu'il a, de ne voulloir laisser à ses enfans [mâles], qui se peuvent dire au maillot, une guerre commencée contre ung si grand ennemy que vous leur seriez, et si cette négociation ne se fait ainsy que nous désirons, je pense que pour le moings cela servira à le faire temporiser de rien faire contre vous.»
Ce qu'elle proposait, en somme, c'était, tout en se maintenant aux Pays Bas, de s'établir fortement aux Açores, une diversion qu'elle jugeait sans danger et capable de prévenir un danger. «Et (je) ne veois pas d'aultre moyen pour ne brouiller le Royaulme dedans ne dehors que [ce que] je vous ai dit cy-devant». L'affaire toutefois était de telle importance qu'elle suppliait le Roi de prendre l'avis de tant de gens de bien qui sont auprès de lui, «car je serois bien marrie que sur le mien seul... les choses n'advenant pas comme je le désire, ce Royaulme en pastisse et que n'en eusiez le contentement que [je] vous en désire». Le temps n'est plus où elle prenait hardiment ses responsabilités.
Ce changement de direction inspiré par un dessein d'union familiale était hasardeux. Jusqu'ici elle avait tiraillé contre l'Espagne à couvert. Il s'agissait maintenant de s'engager assez à fond pour se faire payer très cher le prix de la retraite. Ce mémoire à Henri III la peint tout entière avec ses qualités et ses défauts. Elle part d'observations très justes, mais elle prend ses désirs pour des réalités et compte trop sur une solution favorable. Il est très vrai, comme elle le constate, que Philippe II a trop d'affaires en Portugal et aux Pays-Bas pour penser aux représailles, qu'il est en ce moment dépourvu de soldats et d'argent et que l'on peut presque impunément exercer sur lui une pression. Mais il est douteux, quoiqu'elle le dise «vieil et caduc», qu'il soit, à cinquante-trois ans, pressé comme s'il allait mourir, de régler à perte ses différends avec ses voisins. Même mourant, il ne consentirait pas à céder les Pays-Bas, un patrimoine et si riche qu'il rapportait plus, en temps de paix, que le Pérou et les Indes, et encore moins le Portugal, sa conquête, qui achevait l'unité de la péninsule, ou même les Iles dont l'ambassadeur vénitien dit qu'elles seraient comme une épine en son oeil. Tout au plus (ce n'est qu'une supposition) se serait-il résigné à lâcher les quelques établissements portugais du Brésil. Mais la Reine-mère pouvait-elle croire que le duc d'Anjou serait heureux jusqu'à l'apaisement de s'intituler roi du Brésil ou empereur d'Amérique. L'idée en paraît plaisante. Une hypothèse qu'elle n'examine pas non plus, c'est que Philippe II vive encore longtemps, comme il arriva, et qu'ayant un jour les mains libres, il veuille se venger des injures passées et de l'agression finale. La question méritait cependant d'être débattue. Où Henri III trouverait-il alors pour lui résister la force et les ressources qui lui manquaient maintenant pour l'attaquer en face? La situation de la France serait donc meilleure et celle de l'Espagne pire. Catherine supposait pour les besoins de la cause que Philippe II mourrait, laissant un enfant pour lui succéder, ou que le Roi son fils serait dans quelques années riche, obéi et puissant.
Un manque de psychologie tout aussi extraordinaire que cette erreur de logique, c'était sa méconnaissance du caractère d'Élisabeth. Cette vieille fille coquette n'était pas tellement sensible aux égards qu'elle en oubliât les intérêts. Elle avait des nerfs de femme, mais une tête d'homme, et elle ne marierait pas le duc d'Anjou pour faire plaisir à la Reine-mère. Elle trouvait plus de sécurité à maintenir la brouille entre la France et l'Espagne qu'à intervenir en tiers dans leur réconciliation, au risque de voir s'unir contre elle les deux grandes puissances catholiques. Elle avait un patriotisme trop jaloux et un sens trop net de ses devoirs pour favoriser et même pour souffrir une paix dont la première condition était l'établissement d'un prince français aux Pays-Bas et le résultat prochain, Henri III n'ayant pas d'héritier, la réunion de ces provinces à la couronne de France.
Il vaut mieux pour l'intelligence de Catherine supposer qu'en flattant la vanité d'Élisabeth elle pensait endormir sa vigilance et s'assurer le temps de dépêcher le mariage et la paix. Mais il aurait fallu en ce cas agir vite et porter tous ses efforts sur un point ou sur un autre, Pays-Bas ou Portugal. Or elle ne disposait que de ressources médiocres et elle ne pouvait ni arrêter les opérations dans les Pays-Bas sans mécontenter le duc d'Anjou, ni les pousser à fond sans heurter les sentiments d'Henri III et les inquiétudes de l'Angleterre. Elle-même croyait plus facile et peut-être légitime d'attaquer Philippe II en ce royaume de Portugal, qu'elle disait être son bien. Mais comment n'a-t-elle pas réfléchi qu'avec ses revenus propres et les quelques subsides qu'elle arracherait au Roi, il ne lui serait pas possible d'entretenir à la fois une flotte et une armée?
Henri III était assez clairvoyant pour apercevoir les points faibles du raisonnement maternel. Sa pensée de toujours sur les affaires des Pays-Bas, elle est dans un de ses courts billets à Villeroy, qui sont les témoins d'une politique personnelle qu'il n'avait pas la force et le courage d'appliquer. Il ne s'intéressait qu'à la possession de Cambrai, qui couvrait la frontière française. «Mais, disait-il, sy (aussi) ne faut-il pour Cambray que par moyens couverts l'on doyst et peust secourir, l'on face chose qui nous alumast le feu que nous ne pouryons esteyndre».[1170] Il laissa faire sa mère par faiblesse, par tendresse. Mais il était bien décidé à soutenir, aux moindres frais possibles, l'entreprise de son frère, qu'il jugeait injuste et très dangereuse.
[Note 1170: _Lettres_, VII, p. 389, note. Ce billet n'est pas daté, mais il exprime très bien les sentiments d'Henri III en tous les temps.]
Il n'avait pas mêmes préventions contre l'expédition du Portugal. Après tout c'était une querelle particulière entre Philippe II et sa mère où il pouvait intervenir. Le droit des gens du temps admettait qu'un souverain secourût ses alliés contre un autre souverain sans entrer en guerre avec lui. Les candidats à la succession portugaise revendiquaient par la force ce que Philippe II avait acquis par la force. Le roi de France n'était pas un belligérant, mais le soutien naturel de l'un des belligérants. Il aidait sa mère comme le gouverneur espagnol du Milanais avait aidé Bellegarde en révolte, sans qu'il y eût lieu à rupture[1171]. L'honneur même n'était pas en cause. Mais justement parce que le succès ou l'échec de l'affaire intéressait si peu la grandeur et la sécurité du royaume, il était à prévoir, comme il arriva, qu'Henri III n'y sacrifierait rien de ses plaisirs.
[Note 1171: L'ambassadeur d'Espagne à Paris, Jean-Baptiste Tassis, ne quitta pas son poste, et celui de France à Madrid, Jean de Vivonne, sieur de Saint-Gouard, qui avait suivi Philippe II à Lisbonne, ne revint en France qu'à la fin de 1582 ou au commencement de 1583 (Guy de Brémond d'Ars, _Jean de Vivonne, sa vie et ses ambassades_, Paris, 1884, p. 133-137 et p. 140-147).]
Catherine s'était aussitôt mise à l'oeuvre. Elle envoya le secrétaire d'État Pinart demander à la reine d'Angleterre, si, oui ou non, elle se décidait, aux conditions déjà débattues, à épouser son fils, et Bellièvre au duc d'Anjou pour le bien convaincre que le Roi n'était pas responsable de l'échec du mariage anglais, ainsi qu'Élisabeth voulait le lui faire accroire. Elle avait beaucoup de peine à satisfaire ses deux fils, l'un se plaignant de ne pas recevoir d'argent, l'autre s'irritant des pilleries des gens de guerre et d'ailleurs poussé contre sa mère par les deux mignons, qui ne voulaient partager avec personne sa faveur et ses faveurs[1172]. Elle recommandait au Duc d'appeler au plus vite les reîtres qui étaient déjà à Saint-Avold et de faire les levées à la file pour ne pas fouler les peuples et courroucer le Roi. Elle le priait de commander à ceux qui avaient charge de lui recruter des soldats de s'adresser à Bellièvre et d'obéir en tout à ses ordres[1173]. Elle s'occupait de régler le passage des troupes et elle aliénait une partie de ses revenus et de ses domaines pour les payer et les nourrir, afin de les empêcher de mal faire. D'argent il n'en fallait pas demander au trésor. «Ces deux-là (d'Epernon et Joyeuse), écrivait l'ambassadeur florentin Albertani au grand-duc, ont accaparé de telle façon les finances que pendant deux ans, si le temps ne change, personne ne peut faire d'assignation [sur les recettes générales] et qu'aucun conseiller du Roi n'oserait présenter une demande de fonds (_richiesta di denari_) de quelque sorte que ce soit pour ne pas déplaire à ces deux hommes.»
[Note 1172: _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 444, 22 juillet 1582.]
[Note 1173: 18 mai 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 29 et 30.]
Comme six mois auparavant, elle pressait le départ de la flotte qui devait enlever aux Espagnols les archipels portugais: en face de la côte d'Afrique, Madère et les îles du Cap Vert, où se croisent les routes de l'Inde et du Brésil; au large du Portugal, les Açores, un admirable poste pour guetter et surprendre les galions, qui tous les ans apportaient en Espagne l'or et l'argent du Nouveau Monde, c'est-à-dire la solde des armées[1174]. Catherine avait donc quelque raison de croire qu'en s'établissant fortement dans les Iles, elle amènerait Philippe II à composition. Dans l'entrevue qu'elle avait eue en octobre avec le roi de Portugal, D. Antonio, qu'elle soutenait sans le reconnaître, elle avait dû fixer un prix à son concours. L'ancien gouverneur de Philippe Strozzi savait que D. Antonio promit à la Reine-mère que «luy restabli en ses Estats elle auroit pour ses prétentions la région du Brézil»[1175]. Mais il fallait d'abord occuper les Iles. Brissac, qui commandait les vaisseaux de Normandie, fut le premier prêt et il aurait voulu partir au printemps de 1582, mais la Reine-mère, ayant appris «la grande force que le roy d'Espagne a mis ensemble et qui sont (_sic_) prestes aussi tost que nous à partir», décida que Brissac attendrait Strozzi afin de faire «ce qui pour cest heure nous sera aussi utile, et sans hazard de recevoir honte et dommage» (20 mars)[1176]. Les deux escadres se réuniraient à Belle-Isle et navigueraient de conserve.
[Note 1174: Priuli (Alberi, _Relazioni_, série Ia, t. IV, p. 426), dit que les Terceire (Açores), «saranno sempre un grandissimo spino negli occhi al Re di Spagna, essendo poste in sito dove necessariamente convengono capitar le flotte che vengono dalle Indie cosi orientali come occidentali.»]
[Note 1175: H. T. S de Torsay, _La vie, mort et tombeau de... Philippe Strozzi_, Paris, 1608, reproduit dans les _Archives curieuses de Cimber et Danjou_, 1re série, t. IX, p. 444.]
[Note 1176: Catherine à Brissac, Mirebeau, 20 mars 1582, t. VIII, p. 16.]
L'ancien colonel général de l'infanterie française, transformé en commandant des forces navales et qui, dans toute la campagne, se montra si indécis[1177], ne semblait pas pressé de prendre la mer. Le 20 mai, deux mois après, la Reine-mère, qui avait des trésors d'indulgence pour ses parents florentins, s'étonnait de ce retardement «à cause du soubçon que les huguenotz en ont prins» et des souffrances des populations, «que c'est ce qui me tourmente le plus»[1178]. Elle lui annonçait dans une lettre, qui est probablement de la même époque, l'envoi d'une instruction, où comme elle disait de: «cet (ce) que [le Roy et moy] volons» et elle le priait de «ryn (rien) n'en paser, ny plus ny moyns et montrer à cet coup cet que volés et ne vous gouvernés en mer comme en terre». Mais la lettre ne s'en tient pas à cette seule recommandation. Qu'il se fasse aimer de tous et néanmoins qu'il ne fasse pas chose contraire à l'Instruction pour contenter quelques personnes. «Accordé vous avec Brisac et aveques tous, mès ne lesé pour cela de vous fayre haubeyr (et) à fayre aubserver cet que vous mandons...». Elle insistait, connaissant son irrésolution: «Ne vous lesés poseder de fason que l'on vous puyse en rien fayre varier de ce que voirés (verrez) dans l'ynstruction». Strozzi ayant été nommé, on le sait maintenant, vice-roi des pays à occuper, elle ajoutait: «Ne sufrés que l'on pislle ni [que l'on fasse] sagage (saccagements) ou desordres, car metés pouyne (peine) de vous y fayre aymer (évidemment là où il débarquerait), car cet (ce) que entreprenés n'est pas pour fayre une raflade (rafle), cet (c'est) pour vous en rendre le metre (maître) et le conserver à jamès....» Elle lui rappelait sa promesse: «Sovegné-vous de cet que m'avés dyst à Myrebeault[1179] du lyeu où yriès au mois d'augt (août). _Cet (si) voyès que le puysiés fayre, ne l'aublyé pas d'y aler_[1180]».
[Note 1177: Voir la relation de la bataille des Açores, adressée à Bernard Du Haillan, historiographe de France, par un capitaine de l'armée, Du Mesnil Ouardel, dans _Lettres de Catherine_, t. VIII, app. p. 397 sqq.]
[Note 1178: 20 mai 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 32.]
[Note 1179: Catherine séjourna à Mirabeau du 20 au 26 mars.]
[Note 1180: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 20-21. L'éditeur a, contre toute vraisemblance, placé cette lettre en 1557, date à laquelle Philippe Strozzi avait seize ans et faisait son apprentissage des armes au Piémont sous les ordres du gouverneur, le maréchal de Cossé-Brissac. Ainsi ce novice aurait traité de pair à compagnon avec le chef de l'armée française d'outre-monts et même il aurait eu autorité sur lui. Mais tous les détails de la lettre se rapportent à l'expédition navale de 1582. Le Brissac dont il est question ce n'est pas le maréchal, mais son fils, le comte de Brissac. La lettre serait du commencement de mai, si, comme il est probable, elle accompagnait l'Instruction qui, elle, est datée du 3 mai 1582.]
L'Instruction annoncée par cette lettre et que le porteur devait développer oralement, c'est assurément la note écrite de la main de Catherine, sous-signée par Henri III et datée du 3 mai (1582). Elle recommande à Strozzi d'aller droit à Madère et de revenir de là aux Açores, pour les remettre «toutes en l'aubéysance des Portugués». Quant à Brissac, il s'assurera des îles du Cap Vert. Elle ajoute: «qu'après avoir veu ce que susederoyt (ce qui succéderait, ce qui arriverait) audystes yles, quand set viendroyt sur le moys d'aust (août), y lésant cet qui seroyt pour la conservatyon dé dystes yles, qu'avecque le reste ledict Strozzi s'ann alat au Brézil»[1181]. Ainsi les deux amiraux commenceront par occuper les archipels portugais qui commandent les voies maritimes de l'Inde et de l'Amérique, et s'ils réussissent, Strozzi fera voile vers le Brésil.
[Note 1181: _Lettres_, t. VIII, p. 28, note. L'Instruction a été découverte par M. le Cte Baguenault de Puchesse à qui les historiens du XVIe siècle et de Catherine ont tant d'obligations. Le lieu «où yries au mois d'augt», dont il est question dans la lettre précédente, est donc bien, comme on le voit par l'Instruction, le Brésil. Lettre et Instruction d'ailleurs subordonnent l'expédition du Brésil à l'occupation préalable des Açores, de Madère et du Cap Vert. On ne voit apparaître qu'au second plan le projet de descente en Amérique.]
Catherine s'occupait avec tant d'ardeur de l'expédition des «Iles» que les ambassadeurs italiens ne savaient qu'imaginer. Ils la savaient pacifique et prudente, et elle se montrait hardie et belliqueuse. Un agent florentin parlait de ce revirement comme d'un «caprice» de femme[1182]. L'ambassadeur, Priuli, qui, pendant son séjour de deux ans et demi en France, avait eu le temps de la bien observer, dit qu'elle est avide de gloire (_desiderosissima di gloria_). Il ne paraît pas éloigné de croire, comme les Espagnols, que si elle a engagé l'entreprise portugaise contre le Roi catholique, c'est par un motif de vanité. L'expédition du Portugal, ce serait sa réponse aux blâmes et aux insinuations d'autrefois sur la médiocrité de sa dot et de son origine. En se posant en héritière d'une couronne, elle aidait à «rehausser grandement la noblesse de ses ancêtres»[1183]. Mais ni le Florentin, ni le Vénitien ne supposèrent jamais, comme le fait l'historien de la marine française[1184], que la Reine-mère eut l'intention de fonder au delà des mers un Empire colonial. Son «secret», qui ne contredit pas ses appétits de gloire, elle l'a dit très clairement à Priuli, pour qu'il allât le répéter aux très illustres seigneurs de Venise, ces maîtres en diplomatie. «La Reine-mère me dit à ce propos, quand j'allais lui baiser les mains à Orléans (mars ou avril 1582) et prendre congé d'elle, qu'elle avait donné ses soins aux affaires du Portugal à cette seule fin de voir si elle pouvait amener le Roi catholique à faire un faisceau de toutes les difficultés qui se présentent actuellement et pour les choses du Portugal et pour celles de Flandres et à en venir à une bonne composition au moyen de quelque mariage»[1185]. Il est très vrai qu'elle a donné l'ordre à Strozzi d'occuper les Açores, Madère et les îles du Cap Vert, et, en cas de succès, de pousser jusqu'au Brésil. Elle a même marqué dans son Instruction qu'il s'agissait d'un établissement et non d'une rafle. Mais que peut-on en conclure, sinon qu'elle voulait traiter avec Philippe II les mains pleines? L'engagement qu'elle avait fait signer au duc d'Anjou à La Fère, le 5 août, avant la campagne des Flandres, son offre à Philippe II de régler les différends des deux Couronnes par un mariage, sa proposition à Élisabeth de se joindre à la France pour la conclusion d'une paix générale, sa lettre-programme à Henri III (du 17 mars 1582), sa déclaration à Priuli à quelques jours d'intervalle, tout un ensemble de témoignages prouve que l'expédition du Portugal était non un but, mais un moyen, non une guerre de conquête, mais un effort de pacification générale, un remède aux troubles du royaume et aux divisions de la famille royale.
[Note 1182: Albertani au grand-duc, _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV, p. 436.]
[Note 1183: Cf. sa lettre au Roi du 8 février 1579, citée ci-dessus, p. 332.]
[Note 1184: Ch. de la Roncière, _Le secret de la Reine et la succession du Portugal_, 1580-1585. Revue d'histoire diplomatique, t. XXII (1908) p. 481 sqq.]
[Note 1185: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 426. Il y avait longtemps qu'elle pensait à ce mariage d'Espagne. Dans une lettre à Henri III, du 10 août 1579, elle lui rapportait sa conversation avec le nonce, qui se scandalisait du projet de mariage du duc d'Anjou avec la reine d'Angleterre, une hérétique. Elle lui avait dit que c'était la faute du pape, qui aurait dû «moienner son mariage» avec une des infantes, ses petites-filles, mais il n'en avait rien fait, et le Duc «voiant les choses ainsi négligées» avait «cherché sa fortune». _Lettres_, t. VII, p. 79.]
La flotte partit enfin de Belle-Isle le 16 juin 1582. Elle comptait 55 navires, grands ou petits, portant, en outre des mariniers, 5 000 combattants, dont 1 200 gentilshommes, et elle se renforça aux Sables d'Olonne d'une huitaine de vaisseaux et de sept à huit cents soldats. D. Antonio était à bord du vaisseau amiral avec le comte de Vimiose et ses gentilshommes. Strozzi aurait dû, conformément à son Instruction, aller droit à Madère, mais il écouta D. Antonio, qui craignait que «si une fois le François y eust mis le pied, jamais on ne l'en eust sorty»[1186]. Il s'arrêta donc aux Açores, où Terceire continuait à tenir ferme pour le prétendant portugais et attaqua San Miguel, qui avait reçu une garnison espagnole. Il débarqua heureusement, mais ne poussa pas son succès à fond et manqua la citadelle. Il se hâta de rembarquer toutes ses troupes quand il apprit que la flotte espagnole approchait. Elle était forte de vingt-huit gros vaisseaux et de «six mille sept cens soldats tous vieils» et commandée par le marquis de Santa-Cruz, le meilleur marin de l'Espagne. Les chefs français réunis en Conseil ne s'accordèrent pas. Il y avait beaucoup de couards dans cette armée de mer et probablement des traîtres. Strozzi ne sut pas imposer sa volonté, qui était de combattre. Il attaqua une première fois et, laissé seul, eut de la peine à se dégager. Il résolut, malgré les avis, de recommencer l'attaque, et suivi seulement de sept à huit navires, parmi lesquels celui de Brissac, il aborda bravement les vaisseaux ennemis et fut accablé par la force du nombre. Blessé d'une arquebusade, il mourut à l'instant qu'on l'amena devant l'amiral espagnol ou fut achevé de sang-froid (26 juillet 1582). Brissac, qui s'était bien conduit, s'éloigna dès qu'il vit la partie perdue. Santa-Cruz fit décapiter les gentilshommes et pendre les soldats et les mariniers qu'il prit, «comme ennemys de la paix publique, perturbateurs du commerce et fauteurs des rebelles à son Roy»[1187].
[Note 1186: _Relation de Du Mesnil Ouardel_, app., _Lettres_, t. VIII, p. 397.--Cf. Conestaggio, _Dell'Unione del regno di Portogallo alla Corona di Castiglia_, 1642, liv. IX, p. 253-278.]
[Note 1187: Il s'en vante dans une relation dont il est question dans une lettre de Villeroy à Henri III, 12 septembre 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 405.]
Plus de trente navires retournèrent en France sans avoir combattu. C'était un désastre et une honte.
L'opinion s'émut du récit triomphal que Santa-Cruz publia de sa victoire et de ses exécutions (septembre)[1188]. Henri III en fut indigné. «J'ay l'escryst d'Espagne, il nous faust vanger avant l'an et jour, s'il est possible, de l'Espagnol»[1189]. Catherine, que les mignons avaient un jour humiliée jusqu'à lui faire refuser l'entrée de la chambre royale, venait, par un revirement subit, d'être chargée de tout le pouvoir, à la suite d'une crise de mélancolie aiguë, où le Roi «était lui-même en doute de ne pas devenir fou et finir sa vie violemment»[1190]. Elle profita de sa colère pour renforcer l'armée des Pays-Bas. Elle avait fait passer au Duc des reîtres. Elle leva des Suisses et enrôla en France des gens de pied et de cheval. Elle mit à leur tête le jeune duc de Montpensier, François de Bourbon, à qui elle envoya la solde des Suisses[1191]. Elle lui avança 3 000 écus pour les vivres de l'armée sur les 50.000 qu'elle cherchait à se procurer, «par emprunt soubz l'obligation particulliere d'aucuns des principaulx du Conseil du Roy»[1192].
[Note 1188: Dès le 28 août, l'agent florentin à Paris, Busini, savait que la flotte de Strozzi et de Brissac avait été battue par les Espagnols. La nouvelle certaine du désastre, car des bruits contraires circulaient, arriva à Saint-Maur où était la Reine-mère le 11 septembre 1580 (_Lettres_, t. VIII, p. 405). La bibliographie de l'affaire des Açores dans _Lettres de Catherine_, t. VIII, introd. p. IX.]
[Note 1189: _Lettres_, t. VIII, p. 61, note 2.]
[Note 1190: Albertani au grand-duc, d'après un avertissement de Cavriana, un Mantouan très intelligent, qui avait été le médecin de Claude de Lorraine et qui le fut de Catherine de Médicis, _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 443, 15 juillet 1582.]
[Note 1191: 13 octobre 1582, _Lettres_, VIII, p. 67.]
[Note 1192: 29 octobre, _ibid._, p. 68.]
Pour prévenir un revirement du Roi, elle suppliait Montpensier de débarrasser au plus tôt le royaume de ces gens de guerre, dont les pilleries et les oppressions faisaient «horreur à en ouyr parler»[1193] et de les conduire droit à son fils le duc d'Anjou, qui en avait «bon besouing pour estre (étant) ceul»[1194]. Qu'il forcât «toutes les dyficultés» et passât immédiatement en Flandres «en sorte que après tant de maulx et dommaige que en a souffert le peuple, elle (cette armée) puisse enfin rendre quelque utile service à mondict fils»[1195]. Henri III écrivit expressément au sieur de Crèvecoeur, son lieutenant général en Picardie, de faciliter le ravitaillement de ces troupes. Elle commanda elle-même au sieur de Puygaillard de les côtoyer avec les compagnies d'ordonnance jusque «sur la lizière de France»[1196]. D'après le duc de Parme qui exagérait, probablement à dessein, de moitié, cette armée de secours aurait monté à 22 000 fantassins et 5 000 chevaux[1197]. Le maréchal de Biron, qui passait pour le meilleur homme de guerre de France, devait la commander en chef: il l'avait devancée aux Pays-Bas.
[Note 1193: 30 septembre, _ibid._, p. 62.]
[Note 1194: 13 octobre, p. 67.]
[Note 1195: 29 octobre, p. 69.]
[Note 1196: 31 octobre, p. 69.]
[Note 1197: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 357, note 1 et note 3.]
Les sujets du duc d'Anjou, dont beaucoup étaient des calvinistes ardents, lui en voulaient d'être Français, catholique et impuissant. Il pouvait leur reprocher avec autant de raison de lui laisser presque toute la charge de les défendre et de l'en récompenser par une hargneuse méfiance. Il n'obtenait pas des États généraux les subsides nécessaires à l'entretien de sa maison, il n'avait nulle autorité dans les villes. De France, dit-on, lui vint le conseil de s'emparer des places fortes du pays pour parler en maître à ces bourgeois indociles. Les troupes françaises campaient devant Anvers, où les magistrats, se défiant de la soldatesque, ne laissaient entrer que le duc d'Anjou et ses gentilshommes. Un jour qu'il en sortait, sous prétexte d'une revue à passer, des soldats postés tout exprès aux abords de la porte surprirent le corps de garde avant qu'il eût le temps de relever le pont-levis. Le reste de l'armée accourut et, pénétrant dans la ville dont elle se croyait déjà maîtresse, se dispersa pour piller. Mais les Anversois tendirent des chaînes, barrèrent les rues et, de derrière les barricades ou du haut des maisons, frappèrent ou assommèrent les agresseurs, dont un petit nombre échappa ou fut fait prisonnier (17 janvier 1583). Dans toutes les villes des Pays-Bas où il y avait une force française, le même coup de main fut tenté, mais il échoua partout, sauf à Dunkerque, Termonde et Dixmude.
La Saint-Antoine d'Anvers, le plus mémorable de ces guets-apens, souleva l'indignation et, pour le malheur du duc d'Anjou, raviva le souvenir de la Saint-Barthélemy. Les villes fermèrent leurs portes à ce prince félon. Catherine désavoua le fait «dont nous (le Roy et elle) n'avons jamais rien entendu qu'après le malheur advenu»[1198]. Mais ce n'est pas une preuve qu'elle l'ait ignoré ou même qu'elle ne l'ait pas suggéré. L'idée de s'emparer de nombre de villes des Pays-Bas s'accorde bien avec son projet d'échange. L'important pour elle, ce n'était pas de vaincre le duc de Parme, mais de se procurer assez de gages pour imposer à Philippe II sa solution matrimoniale.
Bellièvre, le diplomate insinuant, fut envoyé aux Pays-Bas pour réparer le mal. Il parvint à conclure avec les États un accord qui laissait Dunkerque au Duc, lui rendait les soldats faits prisonniers dans Anvers, mais l'obligeait à restituer les villes qu'il occupait et à licencier la plus grande partie de son armée (18 mars 1583)[1199]. Le Duc, sans argent comme toujours, quitta Dunkerque, qui se rendit aux Espagnols sans coup férir (15 juin 1583) immédiatement après son départ. Un agent étranger, qui le vit passer à Abbeville le 4 juillet, le dépeint «fort débile et comme apoplisé (frappé d'apoplexie) tellement qu'à grand'peine il chemine»[1200]. La Reine-mère alla le trouver à Chaulnes (11 juillet) et tenta de le ramener auprès du Roi son frère[1201]. Il promit, mais ne tint pas sa parole. Le Roi signifia sa volonté. Il ne souffrirait plus de nouvelles levées, qui foulaient le peuple, ni de nouvelles agressions aux Pays-Bas, qui risquaient de provoquer les représailles du roi d'Espagne. «Je l'ay faict exhorter, disait-il de son frère le 22 juillet, de se retirer de ses entreprises, cause de la ruine de la France.... qu'il se range près de moi pour y tenir le lieu qui luy appartient et vivre en paix avec les voisins»[1202].
[Note 1198: Lettre à Danzay ambassadeur de France en Danemark, 20 février, t. VIII, p. 90; à Mauvissière, 8 mars, t. VIII, p. 91.]
[Note 1199: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, p. 434.]
[Note 1200: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 422.]
[Note 1201: _Ibid._, t. VI, p. 469.]
[Note 1202: _Id._, p. 468.]
Catherine ne pouvait passer outre, mais elle ne désespérait pas de réussir en Portugal. Immédiatement après la nouvelle du désastre des Açores, elle avait recommencé à armer. Elle eut l'idée singulière de confier à Brissac, qui n'avait été ni heureux ni héroïque, le commandement d'une nouvelle flotte, mais Henri III réclama pour son favori, Joyeuse, amiral de France, le droit de choisir le chef d'escadre. «Brissac n'a ni gaigné la bataille, ni raporté tele marque sur luy qu'à son ocasyon il faillust (fallut) désonorer autruy pour l'onorer», et il concluait: «Ou il faust conserver les personnes en honneur ou il ne s'en faust poinct servir. La Reyne sera mieulx et plus dilijammant servie».[1203] Elle n'avait qu'à obéir et à consulter Joyeuse. Le Roi, ayant bien marqué qu'il était le maître, la laissa continuer ses préparatifs. Mais il ne fut pas d'avis d'envoyer une armée navale ni «chefs si grants» que l'Amiral, «car se seroyt nous déclarer de tout, se (ce) que mes affaires ne portent pas»[1204]. On désigna Aymar de Chastes, un commandeur de l'ordre de Malte, pour diriger l'expédition. Elle se remua fort. Elle pria M. de Danzay, ambassadeur de France en Danemark, de s'informer si et à quel prix il pourrait lui procurer, là ou ailleurs, en Suède, ou à Lubeck et à Hambourg et autres villes de ces quartiers-là, «une vingtaine de grandz vaisseaux, le quart du port de XVII cens tonneaulx, autre quart de VIII cens et VI cens tonneaulx, equippez et artillez et s'il s'en trouvoit qui feussent en façon de roberges et gallions pour servir à voille et à rame, ce seroit ung grand plaisir»[1205]. Elle sollicita les bons offices de M. de La Gardie, «bon et naturel gentilhomme françoys», qui avait pris du service dans les armées du roi de Suède et qui fut l'ancêtre en ce pays du Nord d'une illustre famille[1206]. Elle s'occupa de faire payer Danzay de son traitement, qui était fort en retard, afin de stimuler son zèle[1207]. Elle avait hâte de recevoir une réponse. Comme elle était sans argent, elle fit demander au roi de Suède de lui céder «quelques ungs de ses grands vaisseaulx» en compensation de l'embargo qu'il avait mis sur les marchands français[1208].
[Note 1203: Octobre 1582, Lettres, t. VIII, app. p. 407.]
[Note 1204: Henri III à Villeroy, _Lettres de Catherine_, t. VIII, p. 65, col. 2, note 1.]
[Note 1205: 13 novembre 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 71.]
[Note 1206: _Ibid._, p. 72.]
[Note 1207: _Ibid._, p. 75.]
[Note 1208: 23 mai 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 103.]
Elle fit partir Aymar de Chastes avec 2 500 soldats pour secourir Terceire. Et ce qui prouve bien que l'intervention en Portugal n'est pour elle qu'un moyen de pression, c'est qu'elle répond à de nouvelles plaintes de Tassis, comme elle a répondu aux premières, qu'elle est prête à «postposer» son «intérest privé» «au repoz de la Crestienté». L'ambassadeur ayant laissé entendre «que son maistre seroit très aise d'entrer en des traités pour tirer des Païs-Bas mon dict fils, par le moïen duquel (desquels) l'on pourroit après convenir de tout ce qui estoit controverssé entre nous», elle lui fit observer, écrit-elle à Longlée, résident de France à Madrid, que «si son dict maistre avait envye d'en passer plus avant, il vous en pouvoit déclarer son intention». Elle terminait sa lettre en recommandant à Longlée d'aller visiter de sa part le plus souvent qu'il pourrait les infantes ses petites-filles[1209].
[Note 1209: 25 mai 1583, Catherine à M. de Longlée, qui avait remplacé Saint-Gouard à Madrid avec le titre de résident, t. VIII, p. 104.]
Ce n'était pas sans motif. Mais elle aurait voulu que le roi d'Espagne prît l'initiative de ce mariage pour n'avoir pas, comme la première fois, l'ennui d'un refus. Et puis, elle craignait si elle s'avançait trop de provoquer gratuitement les inquiétudes des huguenots et de la reine d'Angleterre.
La reculade du duc d'Anjou, les succès des Espagnols, qui en peu de temps s'étaient emparés de dix ou douze bonnes et grandes villes, tenaient en alarme le monde protestant. Le bruit courait que le Duc, qui était sans argent et désespéré, avait conclu un accord avec Parme. Catherine rassura Élisabeth, qui, malgré l'engagement signé par Henri III[1210] de la défendre contre tous ses ennemis et de ne traiter que de son consentement, affectait d'être inquiète. Elle reparla du mariage, dont elle ne voulait pas encore désespérer, lui écrivait-elle, l'assurant qu'elle n'avait jamais autant désiré le succès des entreprises de son fils que «le contentement de voir un général repos en toute la Chrestienté par le moyen» de ce mariage. «Je vous supplie croire que vous n'aurez jamais une meilleure soeur et amie ni qui désire plus vous voir contentement en l'amytié du Roy mon filz, comme je vous puis asseurer de l'avoir, ni qui s'emploie de meilleur coeur à y faire tous les offices.... en quoy [je] n'auray grande peine pour le voir si résolu de vous aymer»[1211].
[Note 1210: Le 7 septembre 1582, _Lettres_, t. VIII, app., p. 409.]
[Note 1211: 26 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 116.]
Elle chargeait l'ambassadeur de dire à la Reine qu'il n'y avait «nulle apparence» «que soyons d'accord avec lui (le duc d'Anjou) pour paciffier avec le roy d'Espaigne au préjudice d'elle». Le Roi, son fils, «ne demande que la paix et repos en son royaume et avec ses voisins»[1212].
Élisabeth profita de l'occasion pour donner congé à son fiancé. Son ambassadeur, le sieur de Cobham, alla dire à la Reine-mère qu'il souhaitait que le mariage dont il était question--avec l'infante--réussît. Sur cela elle lui répondit qu'il ne parlait donc plus de celui de la Reine et de son fils. Il répondit «franchement et honnestement», raconte Catherine, que le Roi n'ayant point d'héritier, il fallait au duc d'Anjou une femme plus jeune que sa souveraine «qui estoit trop âgée pour avoir enfans. Et je luy ay sur cela respondu, selon la vérité, que quand bien il ne s'en espereroit des enfans que pourtant ne laisserions nous pas de souhaiter ledict mariage, et, quoiqu'il se feist pour le mariage de mondict filz, que ce ne seroit jamais sans sa bonne grâce et contentement»[1213].
[Note 1212: _Lettres_, VIII, p. 115, 25 juillet, à M. de Mauvissière.]
[Note 1213: _Ibid._, p. 120, 9 août, à Mauvissière.]
Le même jour (9 août), elle écrivait à Longlée de dire au Roi catholique le désir qu'elle avait qu'il lui plût de donner une des infantes ses filles, ses petites-filles à elle, en mariage au duc d'Anjou et par même moyen accorder tous leurs différends, et donner repos à la Chrétienté. Elle demandait une réponse dans les six semaines[1214]. S'il lui tardait tant d'être fixée sur les intentions de la cour de Madrid, c'est que les affaires des Pays-Bas risquaient d'avoir leur répercussion dans le royaume. On avait dit au Roi et à sa mère qu'immédiatement après l'attentat d'Anvers, le prince d'Orange avait expédié le sieur de Laval au roi de Navarre et aux huguenots du Languedoc, «leur donnant avis de prendre garde à eux et mesme reprendre les armes pour se réunir et courre dorénavant une mesme fortune»[1215]. Ses efforts pour réconcilier le duc d'Anjou avec les États généraux n'avaient pas rassuré la Reine-mère; elle s'inquiétait de son mariage avec Louise de Coligny, fille de l'Amiral et veuve d'une autre victime de la Saint-Barthélemy, Téligny. Ce mariage «pourchassé depuis l'accident d'Envers» et qui fut contracté le 12 avril 1583, c'était, pensait Catherine, «pour avoir toujours davantaige d'apuy avec ceulx de la religion prétendue refformée de ce royaulme et les maisons qui s'en seront rendues prindpaulx chefz, mais je crains, ajoutait-elle, que ce soit plus en intention de troubler le repos que non pas de l'entretenir»[1216].
[Note 1214: 9 août 1583, à Longlée, _Lettres_, t. VIII, p. 119.]
[Note 1215: Villeroy au maréchal de Matignon, 1er février, _Lettres_, VIII, p. 85, note 1.]
[Note 1216: 29 mars 1583, Catherine à Bellièvre, _Lettres_, t. VIII, p. 96.]
Aussi lui faisait-elle dire par Bellièvre «que son bien, seureté et conservation principalle, ensemble celle des Estats generaulx desdicts Païs-Bas dépendra tousjours du repos qui sera maintenu en la France...» et que «quand il adviendra que les menées et praticques de ceulx qui le veullent rompre seront si fortes qu'elles pourront effectuer au dedans, nulz n'en recevront plus grand dommaige que les dicts Païs-Bas»[1217].
Les protestants du Languedoc, toujours intraitables, refusaient de restituer la place forte de Lunel. Châtillon recrutait des soldats pour le duc d'Anjou[1218]. Le Roi obligea sa mère à mander le gouverneur du Languedoc à la Cour. Elle l'assurait qu'il serait reçu honorablement et lui faisait toutes sortes de promesses. Il répondit qu'il y serait venu sous sa parole, si elle avait été dans le même degré d'autorité qu'autrefois, mais qu'il savait bien le contraire. Elle montra, non sans intention, la lettre à son fils, qui se mit en une colère extraordinaire[1219]. «Les affaires du Languedoc, écrivait Villeroy le 3 avril[1220], se brouillent tous les jours davantage....» En cette province, «les choses s'échauffent bien fort», ajoutait Catherine le lendemain et «mon cousin le duc de Montmorency est prest à y reprendre les armes»[1221]. Mais celui-ci se serait bien gardé de fournir à Henri III un prétexte pour abandonner le duc d'Anjou. Le roi de Navarre était si préoccupé de l'affaire des Pays-Bas qu'il faisait dire au prince d'Orange que «si les Estats peuvent faire trouver bon à Monseigneur (le duc d'Anjou) que le Roy de Navarre pour plus grande asseurance leur soit donné pour régent et lieutenant général, il acceptera volontiers ceste charge pour le zèle et affection qu'il a à leur conservation et défense»[1222].
[Note 1217: A Bellièvre, 4 avril, t. VIII, p. 97.]
[Note 1218: Catherine au duc de Montmorency, 29 janvier 1583, t. VIII, p. 85.]
[Note 1219: 30 mars 1583, _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 461.]
[Note 1220: _Lettres_, t. VIII, p. 97, note.]
[Note 1221: _Ibid._, p. 97.]
[Note 1222: Instruction du 14 février au sieur Caluart, Groen von Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, 1re série, t. VIII, p. 167.]
Les événements d'Allemagne expliquent peut-être ce «zèle». L'archevêque-électeur de Cologne, Gebhard de Truchsess, ayant embrassé le luthéranisme et rendu public son mariage avec la comtesse Agnès de Mansfeld, son abjuration enlevait dans le Collège électoral la majorité aux catholiques et permettait aux protestants, le cas échéant, de disposer de la couronne impériale. C'était une éventualité d'une importance incalculable. L'Allemagne catholique armait pour déposer l'Archevêque et prévenir l'avènement d'un empereur hérétique. Le roi de Navarre, à son tour, délibérait d'envoyer Ségur-Pardaillan à la reine Élisabeth (juillet 1583) pour lui proposer la formation d'une Ligue protestante contre les princes papistes[1223]. Mais il différait le départ de son ambassadeur quand un éclat de colère d'Henri III faillit provoquer cette guerre civile que la Reine-mère s'efforçait de conjurer.
Marguerite avait en 1582, quand elle reparut à la Cour de France, vingt-neuf ans. C'était un milieu dangereux pour une femme de cet âge, aimable et belle et qui revenait de Gascogne avec un grand appétit de plaisirs. Aussi a-t-elle arrêté prudemment ses Mémoires à cette date, comme si elle eût craint d'avoir trop à dire pour sa justification. Pourtant, elle excelle dans le récit de sa vie antérieure à dissimuler qu'elle fut une des grandes amoureuses du temps. Elle réduit à un jeu de conversation ou à un pur commerce de sentiment les liaisons dont elle fut soupçonnée. Elle raconte avec un air de vierge innocente combien sa mère l'étonna, quand, pensant à la démarier quelques jours après la Saint-Barthélemy, elle lui demanda si le roi de Navarre son mari «estoit homme». «Je la suppliay, dit-elle, de croire que je ne me cognoissois pas en ce qu'elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la vérité comme cette Romaine à qui son mari se courrouçant de ce qu'elle ne l'avoit adverty qu'il avoit l'haleine mauvaise, luy répondit qu'elle croyoit que tous les hommes l'eussent semblable, ne s'étant jamais approchée d'aultre homme que de luy)»[1224]. Elle aimerait à laisser croire qu'elle n'eut d'autres aspirations que les plus nobles et d'autres passions que les intellectuelles.
[Note 1223: Instruction du 6 juillet, _Mémoires et Corresp. de Du Plessis-Mornay_, Paris, 1824, t. II, p. 272-294.]
[Note 1224: _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, p. 36.]
Peut-être sa première éducation avait-elle été assez négligée. Ce fut dans sa demi-captivité du Louvre en 1576 qu'elle commença, dit-elle, à prendre goût à la lecture, où elle trouva, on peut la croire, soulagement à ses peines, et, si elle n'anticipe pas, «acheminement à la dévotion». Après l'élan d'enthousiasme de la Pléiade, l'esprit se repliait curieusement sur lui-même et s'interrogeait et s'étudiait. A la différence de Charles IX qui se piquait d'être poète, Henri III était plutôt porté vers la philosophie, l'histoire et les sciences. Il faisait débattre devant lui, dans l'Académie de musique et de poésie que son prédécesseur avait fondée, des sujets de philosophie morale: Des passions de l'âme et quelle est la plus véhémente;--de la joie et de la tristesse;--de l'ire;--de l'ambition. Marguerite s'adonna aux mêmes spéculations, «lisant en ce beau livre universel de la nature», et, des merveilles qu'elle y découvrait, remontant au Créateur, car «toute ame bien née faisant de cette congnoissance une eschelle, de laquelle Dieu est le dernier et le plus hault eschelon, ravie, se dresse à l'adoration de cette merveilleuse lumière et splendeur de cette incompréhensible essence, et, faisant un cercle parfaict, ne se plaist plus à autre chose qu'à suivre ceste chaisne d'Homère, cette agréable encyclopédie, qui, partant de Dieu mesme, retourne à Dieu mesme, principe et fin de toutes choses»[1225]. Elle s'élève à l'idée première sur les ailes de Platon.
[Note 1225: _Ibid._, p. 76.]
Mais elle était femme, et malgré sa haute culture, elle fut toute sa vie l'esclave de ses inclinations. Elle aimait et haïssait de toute son âme. Elle se résignait bien dans certaines occasions à dissimuler ses antipathies, mais s'avouait impuissante à changer son coeur «hault et plein de franchise» ou «à le faire abaisser, puisqu'il n'y a rien que Dieu et le Ciel, disait-elle, qui le puissent amollir et le rendre tendre en le refaisant ou le refondant»[1226]. Aussi, quand elle revint à la Cour en 1582, et y trouva plusieurs personnes--les d'Epernon, les Joyeuse--«eslevées en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pensé», elle ne cacha pas son mépris pour ces parvenus de la faveur royale, «tant elle avoit le courage grand! Hélas! trop grand certes, s'il en fust onq', ajoute Brantôme, son grand amoureux platonique, mais pourtant cause de tout son malheur»[1227]. Henri III s'attendait à plus de complaisance: il fit pour l'attirer à lui beaucoup d'avances qu'elle enregistrait sans gratitude comme autant d'hommages dus à son mérite, ou qu'elle suspectait comme la couverture de mauvais desseins. Elle restait ferme dans son affection, on pourrait dire presque son adoration pour le duc d'Anjou, ce frère détesté. Pendant les six mois qu'il avait passés dans le Midi, dans le voisinage de la Cour de Navarre, à l'occasion de la paix de Fleix (novembre 1580-avril 1581), Marguerite s'était éprise de son grand écuyer, le beau Harlay de Champvallon, qu'elle revit à la Cour de France. Le bruit courut qu'il lui était survenu même accident qu'à Fosseuse. Fait plus grave, la Reine-mère elle-même la soupçonnait d'avoir voulu, après les promesses de Chaulnes, «destourner s'il est possible» le duc d'Anjou «de la bonne volonté qu'il monstre avoir de se conformer aux intentions du Roy, monsieur mon filz, et luy faire prendre quelque mauvaise résolution»[1228].
L'intrigue, sans l'inconduite, c'était assez pour Henri III. Mais il prétexta l'inconduite. Avant de rentrer lui-même à Paris, il lui fit signifier d'en sortir et de rejoindre son mari. Puis il lança derrière elle une troupe d'archers et le capitaine de ses gardes, Larchant, qui la rejoignirent près de Palaiseau, l'obligèrent à se démasquer et visitèrent sa litière, comme s'ils y cherchaient quelqu'un. D'autres soldats arrêtèrent en route Mme de Duras et la demoiselle de Béthune et quelques autres personnes de sa suite. Le Roi se fit amener ces prisonnières à l'abbaye de Ferrières près de Montargis et les interrogea lui-même «sur les déportements de ladite reine de Navarre sa soeur, mesme sur l'enfant qu'il estoit bruit qu'elle avoit faict depuis sa venue à la Cour»[1229]. Il ne découvrit rien de certain, mais il donna l'ordre à Marguerite de continuer sa route vers le Midi.
[Note 1226: Brantôme, t. VIII, p. 65.]
[Note 1227: _Ibid._, t. VIII, p. 61.]
[Note 1228: A Bellièvre, 31 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 116.]
[Note 1229: L'Estoile, t. II, p. 131.--Cf. sur cet épisode, Cte Baguenault de Puchesse, _Le Renvoi par Henri III de Marguerite de Valois_, Revue des questions historiques, 1er octobre 1901, et Armand Garnier, _Un scandale princier au_ XVIe _siècle_, Revue du XVIe siècle, t. I, 1913.]
Catherine était certes innocente de cet esclandre, si contraire à son humeur et si préjudiciable à sa fille. La lettre qu'elle écrivit ce jour même (8 août) à M. de Matignon[1230], lieutenant général du roi en Guyenne, n'en dit rien, et ce silence est significatif. Elle prévoyait, comme il arriva, que le roi de Navarre refuserait de recevoir une femme si publiquement diffamée. Mais elle n'osait contrecarrer Henri III. Elle lui fit demander par l'évêque de Langres, Charles de Perusse d'Escars, de renvoyer à leurs familles les dames de Béthune et de Duras, qu'il avait retenues, et après cette tentative d'intervention, que le Roi trouva «mauvaise», elle estima prudent «de remettre les choses au jugement et discrétion» de son fils, «puisqu'elles sont passées si avant»[1231]. Le roi de France, traitant son beau-frère en sujet, prétendait l'obliger à reprendre sa soeur sans vouloir s'excuser de son insulte, et le roi de Navarre le menaçait de répudier Marguerite s'il ne déclarait pas publiquement l'innocence de l'insultée. La négociation fut longue, difficile, comme on le devine, et quelque peu ravalée de questions d'argent et de places de sûreté.
La Reine-mère la suivait de très près; malade de la fièvre, elle avait fait partir pour le Midi le diplomate selon son coeur, l'homme fin et insinuant qu'elle employait dans les affaires délicates, Bellièvre. Elle n'avait pas un mot de blâme pour son fils. «Vous congnoissez, écrivait-elle au négociateur, son naturel qui est si franc et libre qu'il ne peult dissimuller le mescontentement qu'il reçoipt»[1232]. Elle ne se plaignait que de la mauvaise volonté du roi de Navarre, craignant que la guerre ne s'ensuivît «à la ruyne de ce pauvre royaume menacé de toutes partz et à l'infamye trop grande de toute nostre maison»[1233]. Elle se réjouit d'apprendre qu'il consentait, moyennant le retrait de quelques garnisons royales, à passer sur l'humiliation de sa femme.
Ses lettres montrent avec quelle impatience elle attendait la réunion des deux époux. Elle était alors convalescente; quand elle sut qu'ils s'étaient enfin rejoints à Port-Sainte-Marie, le 13 avril, elle écrivit à l'heureux courtier de cette réconciliation, qu'après Dieu il lui avait «rendeu la santé de avoyr par vostre preudense et bonne conduyte hachevé une si bonne heuvre et sy ynportente pour tout nostre meyson et honneur, d'avoir remys ma fille avecques son mary»[1234].
[Note 1230: _Lettres_, t. VIII, p. 117 et 118, note.]
[Note 1231: Lettre du 21 août 1583 à Bellièvre, _Lettres_, t. VIII, p. 126.]
[Note 1232: 21 janvier 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 171.]
[Note 1233: 26 janvier 1584, _ibid._, t. VIII, p. 172.]
[Note 1234: 25 avril 1584, _ibid._, t. VIII, p. 180.]
Marguerite avait tant de raisons de se féliciter d'être sortie de «la longueur» de ses «annuis»[1235] qu'elle informa aussitôt sa mère de «l'honneur et bonne chère» qu'elle a reçus «du roy», son «mari» et son «ami». Mais son contentement dura peu. Henri de Navarre ne l'avait reprise que par intérêt, et peut-être le lui fit-il sentir dès le premier jour, s'il fallait en croire Michel de La Huguerye, un diplomate marron, alors au service des princes protestants d'Allemagne, et le plus imaginatif, pour ne pas dire pis, des mémorialistes. «Je ne vey jamais [au repas du soir], dit-il de Marguerite, visage plus lavé de larmes ny yeux plus rougis de pleurs»[1236].
[Note 1235: _Ibid._, t. VIII, p. 416 et p. 183 n. 2.]
[Note 1236: _Mémoires de la Huguerye_, t. II, p. 316.]
Catherine priait Dieu--ce qui prouve la nécessité d'une intervention puissante--que sa fille «puysse demeurer longuement» avec son mari et «y vivre en femme de bien et d'honneur et en prynsès (princesse) dont méryte ses condysions d'estre pour le lyeu dont ayl è naye»[1237]. Elle adressait à Bellièvre quelques conseils dont il devait recommander l'observation à la reine de Navarre. C'est la contre-partie de la morale au roi de Navarre et comme le résumé de l'expérience de la vieille Reine[1238]. Il importait surtout «aux prynsesses qui sont jeunes et qui panset (pensent) aystre belles»--plus belles peut-être qu'elles ne sont--de s'entourer «de jans d'honneur hommes et femmes», car «aultre (outre) que nostre vye nous fayst honneur au (ou) deshonneur, la compagnye que avons à nous (autour de nous, à notre service) y sert beaucoup». Que Marguerite n'objecte pas que sa mère a été moins difficile en d'autres temps, par exemple à l'égard de Mme de Valentinois et de Mme d'Etampes. C'est que François Ier, son beau-père, et Henri II, son mari, étaient ses rois, et qu'elle était tenue à l'obéissance. Mais bien qu'elle fût soumise à leurs volontés, ils ne lui demandèrent jamais et elle ne fit jamais chose contre son «honneur» et sa «réputatyon». Sur ce point, elle s'estimait irréprochable, et elle n'aurait point à sa mort à «en demander pardon à Dieu» ni à craindre que sa «mémoire en souyt (soit) moyns à louer». Elle ajoute, ce qui ouvre un jour curieux sur ses sentiments de parvenue, que si elle avait été fille de roi, elle n'eût pas enduré de son mari le partage.
[Note 1237: En femme de bien et d'honneur, comme elle se doit de le faire eu égard au lieu d'où elle est née.]
[Note 1238: 25 avril 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 180-182.--Cf. Baguenault de Puchesse, _Les Idées morales de Catherine de Médicis_, Revue historique, mai-juin 1900.]
Depuis son veuvage, l'intérêt de ses enfants l'avait forcée d'accepter tous les services et de n'offenser personne; et d'ailleurs à la façon dont elle avait vécu jusque-là elle pouvait sans risques pour sa réputation «parler et aler et anter (hanter) tout le monde». Quand sa fille aurait son âge, elle pourrait faire de même «sans hofanse (offense) ni de Dyeu ni scandale du monde». Il n'y avait d'excuses à de certaines complaisances que l'ignorance ou quand les favorites «sont fammes sur quy l'on n'a puysance». Mais Marguerite était fille de roi, et «ayant espousé un prynse [qui] encore qui (bien qu'il) s'apèle roy, l'on set byen qui le (qu'il la) respecte tent, qu'ele faist ce qu'ele veult».
Elle ne devait donc plus comme autrefois «feyr (faire) cas de celes à qui yl (le roi de Navarre) feyra l'amour». Si son mari n'avait pas d'affection pour elle, c'est qu'elle ne montrait aucune humeur de ses infidélités. Il en a conclu qu'elle ne l'aimait pas, et même qu'elle était bien aise «qu'il ayme autre chause (chose) afin qu'ele en puyse fayre de mesme». Il faut donc qu'elle lui obéisse «en cet que la reyson veult et que les fammes de byen doivet à lor mary en ses aultres chauses»; mais qu'en même temps elle lui fasse connaître ce «que l'amour qu'ele luy porte et cet que ayl aist ne luy peuvest fayre endeurer». Assurément «yl ne le saret que trover tres bon et [que l'] aystymer et aymer d'avantege»[1239].
Parmi tous ces tracas, qui influaient sur son humeur et sa santé[1240], Catherine travaillait à dissoudre et à payer l'armée des Pays-Bas. Elle ne garda que quelques troupes chargées d'assurer la défense de Cambrai. Elle fit dire au duc d'Anjou qu'il ne comptât plus sur ses subsides; elle donna l'ordre à Crèvecoeur et à Puygaillard, qui l'avaient escorté à l'aller jusqu'à Cambrai, de le protéger au retour, mais sans sortir du royaume[1241]. Elle fournissait à l'ambassadeur de France à Madrid des arguments pour décider Philippe II au mariage: il était à craindre que le Duc ne se rengageât dans les affaires des Pays-Bas et que le feu ne s'allumât en ces quartiers, plus violent que jamais; la querelle de Gebhard de Truchsess attirait dans la région du Rhin des reîtres des deux religions et menaçait tout le voisinage. Mais pouvait-elle croire qu'après le désastre des Açores et la débâcle d'Anvers le roi d'Espagne prendrait peur des velléités de revanche de son fils et du contre-coup de l'affaire de Cologne?
[Note 1239: _Lettres_, VIII, p. 181. Voici la traduction en orthographe moderne de ce dernier passage qui est le plus difficile: Il faut donc que Marguerite obéisse à son mari «en ce que la raison veut et ce que les femmes de bien doivent à leur mari en toute autre chose», mais qu'en même temps elle lui fasse connaître ce «que l'amour qu'elle lui porte et ce qu'elle est (sa qualité d'épouse ou de reine) ne lui permettent pas d'endurer». Assurément «il ne saurait que le trouver très bon et que l'estimer et aimer davantage.»]
[Note 1240: Le médecin Vigor écrit au Roi (5 sept. 1583) qu'elle a été malade et qu'il a dû la purger pour la débarrasser de ses «passions mélancholiques», _Lettres_, t. VIII, app. p. 424.--Cf. _ibid._, p. 425, une lettre de Pinart au roi.]
[Note 1241: A Bellièvre, 21 août 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 126; à Pibrac, chancelier du duc d'Anjou, p. 130-131; à Quincé, secrétaire du duc d'Anjou, t. VIII, p. 131; à Bellièvre, 4 septembre, p. 133; au chancelier de Cheverny, p. 132; au colonel Wischer du régiment suisse, septembre 1582, p. 143, à Crèvecoeur, 6 septembre, p. 135-136-137-138.]
Elle espérait avec un peu plus d'apparence que si nous avions «ce bonheur» de garder l'île de Terceire «que ce nous sera plus de moyen de parvenir au bien de la paiz pour toute la chrestienté». Et comme elle aimait les complications, elle chargeait l'ambassadeur de dire à la duchesse de Bragance que nous embrasserions ses affaires de même affection que celles de Don Antoine «que nous n'abandonnerons jamais»[1242] (6 septembre 1583).
Or le jour même de cette dépêche à Longlée, survint à Paris la nouvelle que Terceire s'était rendue le 26 juillet. Ce n'était pas le moment d'irriter Philippe II, avec qui elle négociait, par de nouvelles courses aux Pays-Bas. Mais il lui était moins que jamais facile de manier le duc d'Anjou, qui était revenu en France «furieux, mélancholique et malade»[1243]. Il ne se pressait pas de licencier ses troupes. Il refusa de paraître à l'assemblée de Saint-Germain[1244], une réunion de notables, s'imaginant qu'elle était dirigée contre lui[1245]. Il priait sa mère d'aller le voir à Château-Thierry, promettant en ce cas de faire ce qu'elle lui conseillerait, mais elle ne croyait pas beaucoup à cette promesse, «Dyeu le veulle et que se ne souyt à la coteume (ce ne soit comme de coutume)»[1246]. Elle le trouva au lit brûlant de fièvre, consumé par la phtisie qui le tua[1247]. Elle n'en paraissait ni émue ni inquiète, ayant d'autres soucis. Il laissait entendre qu'il serait forcé de vendre Cambrai aux Espagnols, si le Roi ne lui donnait pas les moyens d'en payer la garnison.
[Note 1242: A M. de La Motte-Longlée, 6 septembre 1583, t. VIII, p. 141.]
[Note 1243: _Mémoires de Nevers_, t. I, p. 91.]
[Note 1244: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. 1, p. 233 sqq.]
[Note 1245: La Reine à Mauvissière, _Lettres_, t. VIII, p. 171.]
[Note 1246: A Bellièvre, 27 octobre 1583, _Ibid._, t. VIII, p. 151.]
[Note 1247: A la duchesse de Nemours, 4 novembre, _Ibid._, t. VIII, p. 152.]
Livrer ce boulevard de la frontière française, c'est, écrit-elle à Bellièvre un marché «dont le seul bruict apporte et à toutte la France tant de honte et infamie que je meurs de desplaisir et d'ennuy quand je y pense»[1248]. Cri d'indignation qui émouvrait davantage si l'on était sûr qu'il jaillît de son patriotisme blessé et non pas seulement de la douleur de perdre avec cette ville tout le prix des sacrifices faits par le Roi et le royaume. Le Duc s'en prenait à tout le monde de ses malheurs. Lors d'une tentative de meurtre contre son mignon, d'Avrilly, il fit mettre à la torture l'assassin, un soldat miséreux, qui revenait des Iles, et lui arracha par la torture l'aveu qu'il avait projeté de le tuer lui aussi, à l'instigation de Philippe II, de l'abbé d'Elbene, serviteur de la Reine-mère, du duc de Guise et de beaucoup d'autres personnages. Catherine repartit pour Château-Thierry et interrogea elle-même le prisonnier, qui raconta très simplement qu'un inconnu lui avait offert quelque argent pour attenter sur la vie du mignon. A la description qu'il fit du corrupteur, on crut reconnaître Fervaques, un favori en disgrâce, qui voulait se venger d'un rival préféré. Catherine était très «marrie», comme elle l'écrivait à Villeroy, qu'il eût couru ce mauvais bruit, et à un moment en effet bien inopportun, contre le roi d'Espagne. Elle resta plusieurs jours près de son fils pour le calmer. On lui avait fait accroire ou il s'était persuadé que son frère profiterait de ses échecs en Angleterre et aux Pays-Bas pour le dépouiller «de tous les aventèges et prérogatives qui ly (lui) ont esté [accordés] par luy (Henri III) et le feu roy son frère (Charles IX), en luy donnent son apanage. Et sela le tormente, dit-elle, plus que chause qui souyt (chose qui soit)». Elle se fit écrire par Villeroy une lettre particulière destinée à rassurer le Duc et à «le remettre du tout au bon train que je désire pour se conformer aux intentions du Roy... au moings, s'ilz ne se voient, qu'ilz ayent bonne intelligence ensemble, qui est le seul moyen de leur bien et [du bien] de ce roiaulme»; car elle craignait toujours que «il feist encores des follies». Il lui avait bien promis qu'il ne ferait rien «qui trouble le royaume ni puyse depleyre au Roy, mès, disait-elle, [ce] sont paroles»[1249].
[Note 1248: A Bellièvre, 22 novembre, _Ibid._, t, VIII. p. 157.]
[Note 1249: 2 janvier 1584, _Ibid._, t. VIII, p. 169.]
Alors que tant de gens le poussaient à brouiller, il eût été dangereux de le désespérer. Les États généraux des Pays-Bas, tremblant pour Ypres, que les Espagnols assiégeaient, le sollicitaient de nouveau d'intervenir, bien résolus cette fois à intéresser le roi de France lui-même à les secourir. Le Duc arriva subitement à Paris (12 février 1584) chez sa mère, qu'il trouva au lit grelottant de fièvre, et, conduit par elle au Louvre, il se jeta aux genoux de son frère, le priant de lui pardonner et jurant de l'honorer et le servir désormais comme son maître et son roi. Henri l'embrassa et l'assura de toute son affection. «... Je n'eus jeamés, écrivait la Reine-mère à Bellièvre une plus grande joye depuis la mort du Roy monseigneur (Henri II) et m'aseure que si eusiés veu la façon de tous deux qu'en eusiés pleuré comme moy de joye»[1250].
Après que les deux frères eurent fêté ensemble le carnaval trois jours durant, François s'en retourna à Château-Thierry. Sa mère l'y suivit et le trouva fiévreux et harassé des plaisirs de Paris et de la Cour. Elle lui fit écrire «de très bonne encre» une dépêche à Montmorency pour lui annoncer sa réconciliation avec le Roi et une autre à l'un de ses capitaines, Rebours, qui pillait le pays, pour lui commander de prendre les ordres du lieutenant général de Picardie, Crèvecoeur[1251]. Henri III laissait entendre à Duplessys-Mornay, alors à Paris et le principal conseiller du roi de Navarre, qu'il se préparait à faire la guerre aux Espagnols[1252]; et il est possible que cette espérance ait contribué à décider le chef du parti protestant à reprendre Marguerite. Les propositions des États généraux étaient bien tentantes; ils offraient au roi de France, «pour l'induire» à les assister, de lui remettre deux villes ayant un libre accès à la France, et en outre, si le Duc venait à mourir sans enfants légitimes, tous les Pays-Bas pour être et demeurer «perpétuellement unis et annexés à la Couronne de France aux mesmes conditions qu'ils estoyent avec son Alteze»[1253].
[Note 1250: 11 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 176.]
[Note 1251: 29 mars 1584, _Ibid._, t. VIII. p. 177.]
[Note 1252: Lettre de Du Plessy-Mornay au roi de Navarre, 9 mars 1584, _Mémoires et Correspondance_, t. II, p. 542-543, 545, 549.]
[Note 1253: Kervyn de Lettentove, t. VI, p. 158-519.]
Le duc d'Anjou était rongé par son mal avec des répits qui donnaient à sa mère l'illusion d'un retour à la santé. Le 22 mars elle écrivait qu'il se portait bien, mais qu'il était «débille et ne pourroit [être] aultrement aiant esté si fort mallade et si bas que l'on l'a veu». Elle s'étonnait que le Roi n'eût pas envoyé visiter son frère et croyait qu'il suffirait de l'en faire souvenir[1254]. Mais Henri III même averti ne se dérangea pas. Le 18 avril, elle estimait que si le Duc «ne fet quelque gran desordre que sa vie est asseurée pour longtemps».[1255] Le 26 avril il eut un nouveau flux de sang qui faillit l'emporter[1256]. Le 10 mai, il paraissait guéri[1257]. Le 10 juin, il était mort.
[Note 1254: A Villeroy, 22 mars, _Lettres_, t. VIII, p. 178-179.]
[Note 1255: 18 avril, à Bellièvre, _Ibid._, t. VIII, p. 180.]
[Note 1256: A M. de Foix, _Ibid._, t. VIII, p. 284.]
[Note 1257: Charles IX, miné comme le duc d'Anjou par la phtisie, trompa jusqu'à la fin les prévisions de son entourage. Le jour même de sa mort, Marillac, son premier médecin, assurait à la Reine-mère que «Sa Majesté se portoit bien et alloit guérir». _Mémoires du chancelier Cheverny_, éd. Buchon (Panthéon littéraire), p. 233.]
La Reine-mère eut certainement du chagrin, mais pas aussi grand ni de telle nature qu'on le souhaiterait. Elle pleurait surtout sur elle, se «voyant privée de tous» ses enfants, elle veut dire en sa langue ses fils, «hormis d'un seul qui me reste, encore qu'il soyt, Dieu mercy, tres sain». Elle souhaitait pour elle et pour le royaume qu'il eût des garçons, ressentant outre son mal «ancore cetuy-là» qui pourrait survenir, «finisant cete race», à qui elle avait tant d'«obligation».
Il ne lui restait plus «grande consolation que de voyr ce qui reste du Roy monseigneur»--Marguerite et Henri--«bien ensemble». C'était son grand souci. «Je vous prie dyre à la Royne de Navare ma fille qu'elle ne soit cause de me augmenter mon affliction et qu'elle veille (veuille) reconestre le Roy son frère comme elle doit et ne veille fayre chouse qui l'ofence»...[1258].
Le duc d'Anjou avait légué à son frère par testament la ville de Cambrai. Henri III eut peur d'accepter et honte de restituer cette conquête à Philippe II. C'est probablement Catherine qui suggéra une combinaison à l'italienne. Le Roi renoncerait à la succession et elle, comme mère et héritière du défunt, entrerait en possession. A ce titre et vu «la dévotion» du clergé et du peuple de Cambrai, envers son fils et la Couronne de France, elle déclara prendre la «ville et cité de Cambray avec ce qui en dépend et le duché de Cambrézis, ensemble tous et chacuns les manans et habitans» sous sa «protection et sauvegarde»[1259]. Elle laissait en suspens la question de souveraineté et peut-être par cet expédient pensait-elle empêcher «aulcune alteration en la paix qui est entre le Roy catholicque et nous»[1260].
[Note 1258: A Bellièvre, 11 juin 1584, _Lettres_, t. VIII. p. 190.]
[Note 1259: Déclaration du 20 juillet 1584, _Ibid._, t. VIII, app., p. 444.]
[Note 1260: A M. de Maisse, 12 septembre 1584, _Ibid._, t. VIII, p. 219.]
Elle battait en retraite, comme toujours, sur un air de bravoure. En cas d'agression, «la France ne se trouvera poinct tant despourveue de moyens qu'elle n'ayt de quoy se deffendre et repoulser l'injure que l'on luy vouldra faire»[1261]. Mais les actes juraient avec les paroles.
Le 2 juillet 1584, elle avait défendu aux députés des États généraux d'avancer plus loin que Rouen, où ils venaient de débarquer[1262]. Le 9 avril 1585, elle leur refusa formellement tout concours[1263] et, avec de vagues assurances de bonne volonté, elle les abandonnait à leur sort[1264]. Son fils mort, il ne fut plus question que d'échapper aux représailles.
[Note 1261: _Ibid._, t. VIII, p. 219.]
[Note 1262: _Ibid._, t. VIII, p. 193.]
[Note 1263: _Ibid._, t. X. p. 470.]
[Note 1264: Sa revanche contre Philippe II se borna désormais à suivre avec une sympathie rancunière les déprédations du fameux corsaire anglais, Drake, dans les mers et les colonies espagnoles. Lettre à Châteauneuf, ambassadeur de France en Angleterre, 30 juin 1586, t. VIII, p. 18 et à Villeroy, 15 août 1586, t. VIII, p. 32. Dans sa galerie de portraits des souverains et des princes, elle avait admis celui de ce simple chef d'escadre, honneur significatif. Bonnaffé, _Inventaire_, p. 77, no 179.]
Aussi bien Catherine n'avait jamais eu l'idée de fonder un empire colonial ni même de reculer les limites du royaume. Tout son effort tendit à pourvoir au dehors l'un de ses fils pour l'empêcher de «brouiller» contre l'autre au dedans. L'expédition des Açores et le projet de descente au Brésil, comme aussi sa participation à l'envahissement des Flandres, n'ont pas eu d'autre objet. Tout au plus peut-on supposer qu'elle a, par vanité personnelle, détourné vers le Portugal des forces qui eussent trouvé un meilleur emploi aux Pays Bas. Mais les conquêtes sur terre et sur mer l'intéressaient par-dessus tout comme un moyen de rétablir ou de maintenir l'accord entre ses enfants: préoccupation maternelle, qui, si légitime qu'elle paraisse, exclut l'idée d'une grande politique.
L'annexion de la ville de Cambrai fut tout le bénéfice--et si vite perdu--de ce dessein familial. Ces agressions couvertes irritèrent Philippe II plus qu'une guerre franche. Enfin elles épuisèrent le royaume. Il est d'usage d'imputer la détresse financière aux prodigalités d'Henri III. Mais il ne faudrait pas oublier le prix des entreprises continentales et maritimes pour faire vivre en paix deux frères ennemis.