‹ CénieChapitre 6 sur 6 · Acte V

Acte V

CLERVAL, DORSAINVILLE.

DORSAINVILLE.

Repoſez-vous ſur moi : j’aurai ſoin de tout.

CLERVAL.

Ne les préſentez point comme des infortunes. Les Malheurs ne ſont pas toujours une bonne recommandation.

DORSAINVILLE.

Je ſçais ce qu’il faut dire.

CLERVAL.

Qu’elles ſoient bien traitées : ſi la penſion ne ſuffit pas, on la doublera.

DORSAINVILLE.

Vous m’avez dit tout cela.

CLERVAL.

Recommandez ſur-tout que l’on vous avertiſſe, s’il arrivoit la moindre incommodité à Cénie.

DORSAINVILLE.

Je n’y manquerai pas.

CLERVAL.

Faites bien ſentir que ce ſont des femmes de mérite. Ce n’eſt qu’en montrant pour elles une grande conſidération, que vous pourrez leur en attirer.

DORSAINVILLE.

Je n’oublierai rien.

CLERVAL.

Qu’il eſt fâcheux dans de certaines circonſtances de ne pouvoir agir ſoi-même !

DORSAINVILLE.

Quoi ! doutez-vous de mon zèle ?

CLERVAL.

Non, cher ami. Mais vous ne connoiſſez point les deux perſonnes qui méritent le plus qu’on s’intéreſſe vivement à elles.

DORSAINVILLE.

Vous lez aimez : cela me ſuffit.

CLERVAL.

Il faut ſervir les malheureux avec tant de circonſpection, d’égards & de reſpect.

DORSAINVILLE.

Qui doit, mieux que moi, ſçavoir les ménager ?

CLERVAL.

Il eſt vrai ; mais un homme de courage contracte une certaine dureté pour lui-même, qu’il peut étendre ſur les autres, ſans même qu’il s’en apperçoive. Il eſt mille petites attentions qu’on ne peut négliger, ſans bleſſer ceux qui ont droit de les attendre.

DORSAINVILLE.

Je ne manquerai à rien ; je vous en donne ma parole.

CLERVAL.

Quel inconvénient y auroit-il que je vous accompagnaſſe à cette première entrevue ? Je parlerois vivement : c’eſt le premier moment qui décide : il eſt important…

DORSAINVILLE.

De n’en point trop dire. Loin de les ſervir, votre âge, votre ton, pourroient faire un mauvais effet. Je crainds déjà que vos arrangemens ne nuiſent à leur réputation.

CLERVAL.

Comment ?

DORSAINVILLE.

Par un faſte qui me paroît déplacé. Il eſt bien difficile que leur aventure ne tranſpire pas : que voulez-vous que l’on penſe de ce que vous faites pour elles ?

CLERVAL.

Cela ne me regarde plus ; je ne fais à préſent qu’exécuter les ordres de mon Oncle.

DORSAINVILLE.

Qu’importe : il eut été plus prudent de les mettre d’abord ſur un ton approchant de leur état.

CLERVAL.

De leur état ! Ah ! gardez-vous de croire qu’il ſoit tel qu’il paroît.

DORSAINVILLE.

Avez-vous des éclairciſſemens là-deſſus ?

CLERVAL.

Il n’en eſt pas beſoin ; tout parle en elles, tout annonce ce qu’elles ſont.

DORSAINVILLE.

Je crois que la mere & la fille ont mille qualités ; mais enfin ce ne ſont pas des preuves.

CLERVAL.

Depuis long-tems je ſoupçonne Orphiſe de cacher ſa naiſſance ; tout ce que je vois me le confirme ; mon reſpect ne l’étonne point ; il lui eſt naturel d’entendre le ton dont je lui parle ; elle devine ſans doute ce que je penſe d’elle, & cependant elle ne me dément point.

DORSAINVILLE.

Elle vous a fait grace de l’affirmative ; il eſt peu de gens de cette eſpece, qui n’ayent une hiſtoire toute arrangée du malheur qui les a réduits à ſervir.

CLERVAL.

Ami, en cherchant à avilir ce que j’aime, penſez-vous ?…

DORSAINVILLE.

J’ai tort. Pardonnez à un zèle peut-être trop prévoyant ; je crains qu’entraîné par votre paſſion…

CLERVAL.

Je vous entends ; vous craignez que je n’épouſe Cénie. Eh bien ! apprenez que mon parti eſt pris, que rien ne pourra m’y faire renoncer, qu’elle ſera ma femme, dès que ſa mere y conſentira.

DORSAINVILLE.

Quoique mes diſcours vous offenſent, me taire, ſeroit vous trahir.

CLERVAL.

Voilà, voilà ce que je prévoyois ! N’ayant pas de la mere & de la fille les mêmes idées que moi, vos ſoins manqueront d’égards, votre politeſſe ſera humiliante. Ô Ciel ! s’il vous échappoit…

DORSAINVILLE.

Ah ! ceſſez de me faire injure ! Je ne ſuis point aſſez barbare pour humilier les malheureux. Je reſpecte ce que vous aimez ; mais je ne ſuis point aſſez lâche pour n’oſer combattre un penchant qui vous égare.

CLERVAL.

Eh bien ! vous le combattrez ; mais pour ce moment, n’abuſez pas du beſoin que j’ai de votre amitié ; & ſur-tout, que Cénie ne s’apperçoive pas de vos ſentimens. Renfermez votre zèle ; Dorimond vient ici ; votre préſence lui ſeroit importune ; ne vous écartez pas, je vous en conjure.

DORIMOND, CLERVAL.

DORIMOND.

Clerval ! elle ſe prépare à partir ; ſauves-moi par pitié des adieux que je ne ſoutiendrois pas : tu vois un vieillard malheureux réduit au déſeſpoir !

CLERVAL.

Pourquoi vous abandonner à la douleur, Monſieur ? N’êtes-vous pas le maître de garder Cénie ? Qui vous en empêche ?

DORIMOND.

Ses refus que je n’ai pu vaincre, la bienſéance, la compaſſion pour elle & pour moi-même.

CLERVAL.

Si vous vouliez, Monſieur…

DORIMOND.

Non ; il y auroit de la barbarie à la retenir malgré elle, dans une maiſon où tout lui rappelleroit ſon infortune.

CLERVAL.

Eh ! Monſieur, n’eſt-il pas un moyen de vous l’attacher par des nœuds ſi ſacrés, que jamais ?…

DORIMOND.

Je l’avois imaginé d’abord ; mais l’adoption de Cénie te priveroit de mon bien ; ce ſeroit une injuſtice dont jamais je ne me rendrai coupable.

CLERVAL.

Eh ! Monſieur, que m’importe votre bien ? difpoſez-en à votre gré ; j’y renonce ; je le ſignerai de mon ſang.

DORIMOND.

Ton déſintereſſement ne peut être une excuſe pour moi. Si je cédois à tes deſirs, ta généroſité dégénéreroit en extravagance, & ma complaiſance en foibleſſe… Je mettrai Cénie & ſa mere à l’abri des coups de la fortune. Tu donneras ce porte-feuille à Orphiſe ; ce n’eſt qu’en attendant que je m’arrange pour le reſte. Je prétends auſſi que Cénie trouve dans ſa retraite, non-ſeulement le néceſſaire, en abondance, mais les choſes de pur agrément. Il faut de toute maniere tâcher d’adoucir ſon infortune.

CLERVAL.

Mon Oncle, achevez votre ouvrage ; ne mettez point de bornes à vos bontés.

DORIMOND.

C’eſt ſur toi, mon cher Neveu, que je dois à préſent les répandre. Je veux réparer mes torts, & te faire un bonheur durable.

CLERVAL.

Oui, Monſieur, il dépend de vous ; d’un ſeul mot, vous pouvez combler tous les vœux de mon cœur.

DORIMOND.

Si tu aimes, que ne parles-tu ?

CLERVAL.

Monſieur… (à part.) que je ſuis interdit !… (haut.) je n’oſe prononcer…

DORIMOND.

Ton embarras fait la moitié de la confidence ; acheve, nommes-moi ma Niéce.

CLERVAL.

Cénie.

DORIMOND.

Cénie !

CLERVAL.

Oui, je ne puis vivre ſans l’adorer. Vous l’aimez, vous craignez de la perdre ; rendez-lui ſon état, illuſtrez ſa vertu, & que notre félicité prolonge la durée de nos jours.

DORIMOND.

J’apprends ta paſſion avec douleur, ſans pouvoir la condamner. Cénie n’eſt que trop digne d’être aimée, mais elle ne peut être ta femme.

CLERVAL.

Quel obſtacle invincible ?…

DORIMOND.

Sa naiſſance.

CLERVAL.

Vous vouliez l’adopter ?

DORIMOND.

Je crois te l’avoir dit. Quand j’eus cette penſée, le funeſte ſecret n’étoit découvert qu’à demi. Ses parens inconnus pouvoient ne pas porter la honte dans ma famille. Mais ſa mere…

CLERVAL.

Orphiſe n’eſt point née pour l’état où elle eſt, Monſieur ; des diſgraces l’ont ſûrement réduite à l’abaiſſement que vous lui reprochez.

DORIMOND.

Vas, mon cher Neveu, tu t’abuſes ; ſi elle avoit quelque naiſſance, elle n’en feroit plus myſtère. L’humiliation eſt la peine la plus ſenſible ; on ne la ſouffre pas, quand on peut s’en garantir.

CLERVAL.

Elle eſt peut-être d’un rang ſi élevé, que même la modeſtie l’oblige à le cacher.

DORIMOND.

Eh bien ! pour te prouver combien je deſire ton bonheur, vois, cherches à donner quelque certitude à tes ſoupçons. Hélas ! je deſire plus que toi ce que je ne puis eſpérer.

CLERVAL.

J’y cours ; mais la voici.

DORIMOND, CLERVAL, CÉNIE, ORPHISE.

CÉNIE.

C’eſt à vos genoux, Monſieur, que je viens vous rendre graces de tant de bienfaits. Je n’oublierai jamais que j’eus l’honneur d’être votre fille ; vous ne rougirez pas d’avoir été mon pere.

DORIMOND.

Je m’arrache à moi-même, en me ſéparant de toi, & je ne ſuis pas moins à plaindre.

CLERVAL, qui a parlé bas à Orphiſe.

Non, Madame, vous n’êtes point ce que vous voulez paroître ; dites un mot, vous aſſurez mon bonheur.

ORPHISE.

S’il dépendoit de moi, Monſieur…

CLERVAL.

Il en dépend ; confiez à mon Oncle le ſecret de votre naiſſance : doutez-vous de ſa diſcrétion ? doutez-vous de ſa prudence ? Ah ! Madame ! parlez.

ORPHISE.

Le courage & le ſilence font la nobleſſe des malheureux. Ne m’enviez pas la ſeule gloire qui me reſte.

CLERVAL.

Monſieur ? eſt-ce ainſi que le vulgaire s’exprime ? Eſt-il des titres plus nobles que les ſentimens ?

DORIMOND.

Madame ; puiſque vous le voulez, je ne ferai aucun effort pour arracher votre ſecret. Mais comment ſe peut-il que votre fille vous ait été ravie, ſans qu’aucun ſoupçon vous ait engagée à faire des recherches, qui nous auroient à tous deux épargné bien des peines ?

ORPHISE.

Les plus funeſtes circonſtances préſiderent à la naiſſance de cette infortunée. Dans cet affreux moment, on l’ôta de mes yeux. La mort n’avoit qu’un pas à faire pour venir juſqu’à moi ; le Ciel en courroux me rendit à la vie, mais ne me rendit point ma fille ; on m’annonça ſa mort. Quelles raiſons m’auroient engagée à prendre des ſoupçons ſur un accident ſi commun ? Vous ſçavez le reſte.

DORIMOND.

Oui ; j’en ſçais aſſez pour me déterminer. Madame, rendez-moi ma fille, & que l’hymen de Clerval nous réuniſſe.

CLERVAL.

Ah ! mon Oncle !

DORIMOND.

Madame, vous ne répondez point ?

ORPHISE.

J’oſe à peine, Monſieur, prononcer une réſolution que peut-être vous trouverez étrange. Dans toutes autres circonſtances, vos bontés honoreroient Cénie ; dans celles où nous ſommes, la retraite eſt le ſeul parti qui nous reſte.

DORIMOND.

Quoi ! vous me refuſez ?

ORPHISE.

En admirant, en reſpectant vos vertus, en leur payant un tribut de mes larmes, je ne puis accepter des offres qui auroient fait l’objet de mes deſirs, dans un tems plus heureux. (à Clerval.) Monſieur, vous m’avez promis un guide ; un plus long retardement ne ſerviroit qu’à prolonger des regrets que nous devons nous épargner à tous. Daignez les abréger.

CLERVAL, avec dépit

Oui, Madame, oui, vous ſerez obéie.

DORIMOND, ORPHISE, CÉNIE.

ORPHISE.

Je vois que mes refus vous offenſent, Monſieur. En effet, que pouvez-vous penſer du parti que je prends, quand vous ne devez attendre que de la reconnoiſſance ? J’en ſuis pénétrée, & votre eſtime m’eſt trop chere pour ne pas l’acheter d’une partie de mon ſecret. Jugez-moi, Monſieur ; puis-je ravir au pere de Cénie le droit de diſpoſer de ſa fille ?

CÉNIE.

Quoi ! mon pere eſt vivant ? Pourquoi n’eſt il pas ici ? Courons le chercher.

ORPHISE.

Malheureuſe Cénie ! vous apprendrez tous vos malheurs.

ORPHISE, CÉNIE, DORIMOND, CLERVAL, DORSAINVILLE.

DORIMOND.

Clerval, te voilà déjà ? Ma tendreſſe redouble dans cet affreux moment ! Madame, ne l’emmenez pas encore, je ſens le prix de chaque inſtant. Monſieur, vous êtes ſans doute cet ami de Clerval, qui veut bien ſe prêter à la douloureuſe circonſtance où nous nous trouvons ? Que ne puis je payer ce ſervice !… Si Clerval m’avoit confié plutôt…

DORSAINVILLE.

Monſieur…

DORIMOND.

Madame, avant de nous quitter, expliquons-nous, je vous en conjure ; vous menacez Cénie de nouveaux malheurs : Dois-je les ignorer ? Ne pourrois-je les prévenir ?

ORPHISE.

Non, Monſieur ; le ſort qui les a raſſemblés ſur ſa tête, peut ſeul les faire ceſſer. Souffrez que je vous épargne des confidences qui ne doivent être faites qu’aux cœurs inſenſibles.

DORSAINVILLE.

Quel ſon de voix !… Il porte dans mes ſens une émotion !…

DORIMOND.

Monſieur, je vous les recommande ; devenez leur ami & le mien.

DORSAINVILLE.

Monſieur, la reconnoiſſance & l’amitié m’attachent depuis long-tems à votre famille.

ORPHISE.

Qu’entends-je ?… Quel ſaiſiſſement !

DORIMOND.

Ma chere Cénie !…

CÉNIE.

Que j’expire dans vos bras !

ORPHISE.

Les malheurs l’ont changée ; mais cette voix ſi chere ! Eſt-ce une illuſion ?

CÉNIE.

Adieu, Clerval.

CLERVAL, prenant avec tranſport la main de Cénie.

Ami, donnez la main à Madame.

DORSAINVILLE.

Que vois-je !… Je n’en ſçaurois douter.

ORPHISE.

C’eſt lui !… je meurs !

DORSAINVILLE.

Épouſe infortunée ! ouvrez les yeux ; reconnoiſſez le plus heureux des hommes, & le mari le plus tendre.

ORPHISE.

Dorſainville !… Cher époux !… par quel bonheur !… Cénie, embraſſez votre pere.

DORSAINVILLE.

Cénie, ma fille ! Ciel ! vous me comblez de biens !

DORIMOND.

Quoi ! Monſieur…

CLERVAL.

Oui, mon Oncle, c’eſt chez vous que le Marquis Dorſainville trouve la fin de ſes peines, & ſon bonheur.

DORIMOND.

Je ſuis prêt à mourir de joye. Madame, quelles excuſes n’ai-je pas à vous faire ? Monſieur, refuſerez-vous Cénie aux vœux de Clerval ?

CÉNIE.

Mon pere, vous avez lu dans mon cœur ; ſuis-je digne de vos bontés ?

DORSAINVILLE.

Pourrois-je condamner des ſentimens ſi juſtes ? Vous devez à Clerval vos biens, votre rang, votre pere. (à Dorimond.) Monſieur, en lui donnant ma fille, je ne m’acquitte pas de tout ce que je lui dois.

CLERVAL.

Cénie… Madame… Mon Oncle, en me rendant heureux, laiſſerez-vous à mon frere le malheur affreux de votre diſgrace ?

DORIMOND.

Je lui donnerai de quoi vivre dans le grand monde ſa patrie ; mais je ne le verrai pas. Allons, vivons tous enſemble, & que la mort ſeule nous ſépare.

ORPHISE.

Jouiſſez, Monſieur, du bonheur que vous répandez ſur tout ce qui vous environne. Si l’exceſſive bonté eſt quelquefois trompée, elle n’eſt pas moins la premiere des vertus.

Fin du cinquieme & dernier Acte.

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