‹ CénieChapitre 5 sur 6 · Acte IV

Acte IV

CÉNIE, ORPHISE.

ORPHISE.

Oui, je vous attendois. Venez, courageuſe Cénie, venez jouir, dans mes bras, de la victoire que vous remportez ſur vous-même.

CÉNIE.

J’ai frappé Dorimond du coup de la mort. Ce vieillard généreux n’y ſurvivra pas.

ORPHISE.

En rendant témoignage à la vérité, vous illuſtrez à jamais votre innocence. La gloire eſt la récompenſe de la vertu.

CÉNIE.

Quelle gloire ! qu’elle eſt humiliante ! ah ! Madame, que je ſuis malheureuſe !

ORPHISE.

C’eſt dans l’excès du malheur qu’il faut ranimer ſon courage. Souvent les plaintes l’amoliſſent.

CÉNIE.

Eh quoi ! me ſeroient-elles interdites, quand le Ciel me ravit ce qu’il accorde aux plus vils mortels ? Je ne prononcerai plus les tendres noms de pere & de mere. Je ſens anéantir dans mon cœur la confiance qu’ils inſpirent. Plus de ſoutien, plus de défenſeur, plus de guide à mes volontés ! mon indépendance m’épouvante ; je ne tiens plus à rien, & rien ne tient à moi. Madame, m’abandonnerez-vous ?

ORPHISE.

Non, ma chere Cénie ; vous perdez beaucoup ; mais il vous reſte un cœur. Si ma vie vous eſt néceſſaire, elle me deviendra intéreſſante.

CÉNIE.

Que ne vous dois-je pas ? Quelle généroſité !

ORPHISE.

Ah ! dites plutôt, quel bonheur pour Orphiſe !

CÉNIE.

Madame, vous aurez donc pitié de moi ?

ORPHISE.

Ma chere Cénie ! ma tendre compaſſion ne peut plus s’exprimer que par mes larmes.

CÉNIE.

Elles me ſont bien cheres ; elles banniſſent de mon cœur la crainte qui l’avoit ſaiſi. Daignez me protéger, me conduire, me tenir lieu de mere ; & que mes ſervices effacent la honte de ceux que vous m’avez rendus.

ORPHISE.

Vous, me ſervir, Cénie ! Gardez-vous bien de perdre l’eſtime de vous-même ; le découragement eſt le poiſon de la vertu. Qui ſçait à qui vous devez la naiſſance ?

CÉNIE.

Eh ! Madame ! de quels parens peut être née une malheureuſe que l’on n’a pas daigné avouer, à laquelle on a renoncé pour un vil intérêt ? Quelle preuve plus convainquante de mon néant ? Sur quel fondement pourrois-je me flatter ?…

ORPHISE.

Sur l’élévation de votre ame, ſur la nobleſſe de votre cœur, ſur vos ſentimens…

CÉNIE.

Ils ſont tels que vous les avez fait naître : je ne ſuis que votre ouvrage. Quelle ame, quel cœur vos ſoins & vos conſeils n’auroient-ils pas élevés ? Je vous dois tout, & je ne ſuis plus rien.

ORPHISE.

J’ai tout perdu, ma chere Cénie, vous ſerez tout pour moi. Mais Dorimond pourra-t-il ſe réſoudre à vous abandonner ?

CÉNIE.

Quoi, Madame ! ſi ſes bontés s’étendoient juſqu’à vouloir me garder chez lui, penſez-vous que j’y reſtaſſe ? Pourrois-je enviſager Méricourt ſans horreur ? Eſt-il un courage à l’épreuve des regards humilians des domeſtiques, de la pitié inſultante des gens du monde ? Ma funeſte aventure deviendroit la Nouvelle du Jour, & je ſerois l’objet de la curioſité du Public. J’oſe à peine lever les yeux ſur moi. Ce faſte qui ne me convient plus, me fait horreur. Fuyons, Madame : que la plus obſcure retraite enſéveliſſe à jamais le ſouvenir de ce que je crus être.

CÉNIE, ORPHISE, DORIMOND.

DORIMOND.

Tu m’abandonnes à ma douleur, ma chere Cénie ! Viens donc me raſſurer contre l’impoſture. Tu es ma fille, je le ſens à ma tendreſſe pour toi.

CÉNIE.

Hélas ! Monſieur ! il n’eſt que trop vrai que j’ai perdu le meilleur des peres !

DORIMOND.

Tes pleurs m’ont ſaiſi, ta douleur a troublé mon jugement : la réflexion m’éclaire ; un tel crime n’eſt pas ſeulement vraiſemblable. On te trompe, ma chere enfant, ou toi-même abuſée…

CÉNIE.

J’ai vu, Monſieur, j’ai lu la fatale vérité écrite de la main de Méliſſe.

DORIMOND.

La perfide ! me trahir auſſi cruellement, moi qui l’adorois ! non, je ne puis le croire. Qui ſeroient les complices de cette horrible fourberie ?

CÉNIE.

Méricourt pourra vous en inſtruire ; je vous ai déjà dit qu’il en étoit le dépoſitaire.

DORIMOND.

Méricourt ! ſe peut-il ?… Je le fais chercher ; il ne paroît point ! il craint ſans doute ma préſence. Ah ! Cénie ! devois-tu me révéler ce funeſte ſecret ?

CÉNIE.

Pouvois-je le garder ? pouvois-je vous tromper ?

DORIMOND.

Mais tu m’ôtes la vie ! Si je te perds, tout eſt perdu pour moi.

CÉNIE.

Ah ! Monſieur, vos bontés mettent le comble à mes maux. Ne voyez plus en moi qu’une malheureuſe victime de l’ambition. Je ne ſuis plus digne de votre tendreſſe ; ne m’accordez que de la pitié : ne me rendez point odieuſe à moi même, en me chargeant du malheur affreux de votre perte.

DORIMOND.

Eſt-ce donc de toi que je me plains, ma chere enfant ? Sois toujours ma fille, & mes jours ſont en sûreté. Méricourt ne vient point ! qu’il tarde à mon impatience ! Ô Ciel ! le voici : mes ſens ſe troublent à ſa vue. (à Cénie.) Ne ſortez point. (à Orphiſe.) Madame, demeurez. Ciel ! que va-t-il dire ?

CÉNIE, ORPHISE, DORIMOND, MÉRICOURT.

DORIMOND.

Approchez : venez, s’il ſe peut, détruire le ſoupçon d’un forfait dont je ne ſçaurois vous croire le complice.

MÉRICOURT.

Moi, Monſieur !

DORIMOND.

Qu’eſt-ce qu’une prétendue lettre de Méliſſe, qui vous rendroit auſſi coupable qu’elle ? Si vous pouvez vous juſtifier, ne tardez pas.

MÉRICOURT.

Pour me juſtifier, il faudroit ſçavoir de quoi l’on m’accuſe.

DORIMOND.

Je vous l’ai dit : on parle d’une lettre de Méliſſe, qui renferme un myſtère odieux. Si vous avez des preuves du contraire, ne balancez pas à les mettre au jour.

MÉRICOURT.

Qui peut être aſſez hardi pour porter juſqu’à vous ?…

CÉNIE.

Moi, Monſieur : la vérité ſera toujours ma Loi.

DORIMOND.

Voyez donc ce que vous pouvez oppoſer à cette accuſation : parlez.

MÉRICOURT.

Oui, je parlerai : je ne ſçaurois trop tôt punir l’ingrate qui veut vous donner la mort. Apprenez donc qu’elle n’eſt point votre fille. Méliſſe, preſſée de ſes remords, rend, dans cette lettre, un témoignage autentique à la vérité.

DORIMOND, après avoir lu bas.

Qu’ai-je lu ? Se peut-il que tant d’horreurs ?… Cruelle Méliſſe ! que vous avois-je fait pour me jetter dans l’erreur, ou pour m’en tirer ? Ma mort ſera le prix de vos forfaits.

MÉRICOURT.

Elle a craint de perdre votre tendreſſe.

DORIMOND.

Avec quelle perfidie, en m’accablant de careſſes, elle excitoit en moi un amour paternel. Hélas ! trop bien fondé !… Mon cœur ſe déchire à ce cruel ſouvenir.

CÉNIE.

Monſieur, calmez votre douleur.

DORIMOND.

Et vous, malheureux ! qui me gardez, depuis ſix mois, ce funeſte dépôt ; qu’elles raiſons vous y engageoient ?

MÉRICOURT.

En vous découvrant cette triſte vérité, c’étoit, je l’ai prévu, vous porter le coup mortel. Plutôt que de m’y réſoudre, vous ſçavez à quoi je m’étois réduit. J’épouſois une inconnue, ſans aveu, ſans parens. Que n’aurois-je pas ſacrifié, pour vous conſerver une erreur qui vous étoit chere ?

DORIMOND.

Eh ! pourquoi donc m’en tirer ? pourquoi ſe ſervir de ces cruelles armes, pour perdre Cénie, ou pour l’engager dans un hymen qu’elle abhorre ? Méricourt, ton cœur ſe dévoile… Briſſons là-deſſus. Tu ne goûteras pas le fruit de ta trahiſon. Cénie, je vous adopte.

MÉRICOURT.

Qu’entends-je ?

CÉNIE.

Moi ! je ſerois toujours votre fille… Monſieur… Ah ! modérez vos bontés ; je ne ſuis pas digne de cet honneur.

DORIMOND.

Tu es digne de mon cœur, tu es digne de ma tendreſſe. Ma chere enfant, rentre dans tous tes droits.

CÉNIE.

Non, Monſieur : votre gloire m’eſt plus chere que mon bonheur. Souffrez qu’une retraite enſéveliſſe avec moi l’ignorance où je ſuis des malheureux à qui je dois la vie.

DORIMOND.

Tes parens ſont des infortunés. Eh bien ! ils n’en ſont que plus reſpectables. Que nos chagrins diſparoiſſent. Madame, tout ceci m’ouvre les yeux ſur les mauvais procédés dont on vous accuſoit. Demeurez avec nous ; reprenez vos fonctions auprès de ma fille.

CÉNIE.

Monſieur…

DORIMOND.

Je ne t’écoute plus : je te donne mon nom, mon bien, & plus que tout cela, l’amour d’un pere tendre.

CÉNIE.

Je me jette à vos pieds.

MÉRICOURT.

Attendez un moment, pour exprimer votre reconnoiſſance. Vous auriez, Monſieur, de juſtes reproches à me faire, ſi je tardois plus long-tems à vous faire connoître le digne objet de votre adoption. Cette lettre eſt pour Mademoiſelle : mais vous pouvez la lire.

DORIMOND lit.

Ce n’eſt pas ſans pitié que je vous révéle votre naiſſance : mais je touche au moment de la vérité. Votre mere vous croit morte, & ſon erreur aſſuroit encore mon ſecret : vous pouvez l’en inſtruire. Informée de l’extrême miſere où elle étoit réduite, je l’en tirai pour vous ſervir de Gouvernante. C’eſt dans ſes mains que je vous remets.

CÉNIE, dans les bras de ſa mere.

Vous êtes ma mere ! mes malheurs ſont finis.

ORPHISE.

Ma chere fille ! quoi ! c’eſt vous que j’embraſſe.

CÉNIE.

Ma mere ! que ce nom m’eſt doux !

ORPHISE.

Trop malheureux enfant ! hélas ! que vous êtes à plaindre !

CÉNIE.

Je dois le jour à la vertu même : mon ſort eſt aſſez beau.

DORIMOND.

Voilà le dernier coup que le perfide me reſervoit. Un mortel ſaiſiſſement !… (à Cénie.) trop aimable enfant !… je ne ſçaurois parler… je me meurs…

CÉNIE, courant à Dorimond.

Ah ! Monſieur…

MÉRICOURT.

Laiſſez : on ſe paſſera de vos ſoins ; vous n’êtes plus rien ici.

CÉNIE, ORPHISE.

CÉNIE.

Ma mere, ayez pitié de moi ; le courage m’abandonne, je ne ſçaurois ſupporter le mépris.

ORPHISE.

Rappellez votre courage, ma chere fille.

CÉNIE.

Que je vous aime ! Je ne devrois ſentir que ma tendreſſe. Ah ! ne jugez pas de mon cœur dans cet affreux moment : la joie, la douleur, l’indignation l’agitent avec tant de violence…

ORPHISE.

Ces mouvemens ſont naturels, ma chere enfant. Vous avez vu le bonheur : il a diſparu. Cependant ne déſeſperez pas ; peut-être un jour, le Ciel moins rigoureux…

CÉNIE.

Ah ! je ne regrette rien ; vos bontés me tiendront lieu de tout. Mais ſortons de cette maiſon, où je ne reſpire plus que la honte & le mépris.

ORPHISE.

Allons, allons chercher un aſyle où nous puiſſions être malheureuſes ſans rougir.

CÉNIE.

Ma mere, puiſſent mon reſpect, ma tendreſſe, ma ſoumiſſion, vous tenir lieu de ce que vous avez perdu ! Je n’oſe vous rappeller le ſouvenir de mon pere.

ORPHISE.

Il n’eſt pas tems d’en parler, ma chere Cénie. L’ame la plus ferme n’eſt quelquefois pas aſſez forte pour ſoutenir tant de diſgraces à la fois. Vous apprendrez un jour avec quel courage votre pere a ſacrifié la fortune à l’honneur. Quel pere ! Quel époux !

CÉNIE.

Que vois-je ? c’eſt Clerval ! Ah ! ſouffrez que je le fuie.

ORPHISE, CLERVAL.

CLERVAL.

Ah Madame ! que je vous rencontre à propos ! Mon oncle m’a ordonné de chercher Méricourt. En vain j’ai parcouru toutes les maiſons où il a coutume d’aller : je ne l’ai point trouvé. J’ignore ce qui s’eſt paſſé. A-t-il éclairci le ſort de Cénie ? Parlez.

ORPHISE.

Oui, Monſieur : ſon malheur eſt confirmé.

CLERVAL.

Ah ! Dieux ! Madame, ne me cachez rien. Quel parti va-t-elle prendre ?

ORPHISE.

Celui de la retraite : il n’en eſt point d’autre pour elle.

CLERVAL.

Eh bien ! oui, Madame, un Couvent eſt un aſyle reſpectable pour elle. Mais n’aurez-vous pas la bonté de l’y accompagner ?

ORPHISE.

En pouvez-vous douter ?

CLERVAL.

Je connois la bonté de votre cœur. Eh bien ! vous la ſuivrez donc ? Mais, dans ce moment de trouble, vous ne pouvez prendre les ſoins néceſſaires à ce nouvel établiſſement. Souffrez que mes ſervices… je me charge de tout ; je vais tout préparer.

ORPHISE.

Arrêtez, Monſieur : tant d’empreſſemens à ſervir les malheureux honoreroient l’humanité, s’ils étoient dépouillés de tout intérêt ; mais vous aimez Cénie. Dans la ſituation où elle ſe trouve, vos ſoins ne peuvent plus être qu’injurieux pour elle.

CLERVAL.

Ah ! Madame ! qu’oſez-vous dire ? Oui, je l’adore ; & le Couvent où je vous conjure de l’accompagner, vous doit être un sûr garant de mes intentions. Vous lui tiendrez lieu de mere. Soumis l’un & l’autre à vos volontés, je ne la verrai qu’autant que vous l’approuverez. Et, ſi ce n’eſt aſſez, je m’engage à ne la voir, qu’en lui offrant ma main.

ORPHISE.

Vous ! épouſer Cénie ! Y penſez-vous, Monſieur ?

CLERVAL.

Oui, Madame. Je ſçais ce que vous pouvez m’oppoſer ; mais toutes les chimeres adoptées par les hommes diſparoiſſent à mes yeux, dès qu’elles entrent en comparaiſon avec la vertu.

ORPHISE.

Cette généroſité ne ſuffit pas à un homme comme vous : il doit ſe reſpecter dans le choix de ſon cœur. Si la naiſſance de Cénie ſe trouvoit d’une telle obſcurité, qu’elle vous fît rougir ?…

CLERVAL.

Non, Madame. Les hommes ne s’aviliſſent que par leur propre baſſeſſe. Le tems vous apprendra…

ORPHISE.

J’admire avec quelle adreſſe les paſſions transforment leurs deſirs en vertus. Un zèle trop ardent eſt ſouvent le plus prompt à ſe démentir. Un malheur récent échauffe l’imagination : l’héroïſme s’empare de l’eſprit ; on veut tout entreprendre pour les malheureux : inſenſiblement on s’accoutume à les voir, on ſe refroidit, & l’on devient comme les autres hommes.

CLERVAL.

Ah ! Madame ! en m’accablant de douleur, ne m’accablez pas de mépris. Je n’aurai pas d’autre épouſe que Cénie, recevez-en ma parole d’honneur.

ORPHISE.

Je l’accepte, Monſieur… Cénie eſt ma fille.

CLERVAL.

Vous êtes ſa mere ? tous mes vœux ſont remplis.

ORPHISE.

Non, Monſieur. Reconnoiſſez l’effet de votre aveugle tranſport : que ceci vous ſerve de leçon. Je vous rends votre parole.

CLERVAL.

Et moi, je la confirme par tout ce que l’honneur a de plus ſacré. Madame, accordez-moi votre confiance ſur les foibles ſervices que je puis vous rendre, & donnez-moi le tems de mériter votre eſtime.

ORPHISE.

Je vous honore, Monſieur, & je vais vous en donner une preuve. L’affreuſe circonſtance où je me trouve, m’engage à me confier à vos ſoins. J’accepte, pour ces premiers momens, les ſervices que vous m’offrez. Cherchez-nous une retraite ; donnez-moi un guide pour nous y conduire. La décence ne vous permet pas de nous y accompagner. Allez : je vais tout préparer pour mon départ, & prendre congé de Dorimond.

CLERVAL.

Et moi, je cours exécuter vos ordres, & je reviens vous avertir.

Fin du quatriéme Acte.

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