II
Les Greluchons du règne de Louis XV se continuèrent sous Louis XVI et furent emportés par la Révolution ; quelques-uns émigrèrent ; ils refleurirent sous le Directoire. Barras avait une sorte de cour (et de cour fort corrompue). C’était un sol propice pour faire repousser les Petits Messieurs ; beaucoup se dissimulèrent sous l’habit des Muscadins.
La Révolution avait ruiné à peu près tout le monde ; ils étaient, eux, plus pauvres que Job, ce qui redoublait leur naturelle avidité ; ils ajoutèrent alors à leurs procédés ordinaires, pour se faire défrayer ou enrichir, certains moyens fort ingénieux : à peine une femme leur avait-elle souri, même sans intention, qu’ils se faisaient présenter chez elle, et que, dégagés de tout scrupule, ils lui dérobaient, dès le premier jour, quelque bijou ou autre objet de prix.
Ils comptaient sur l’impunité, et presque toujours ils calculaient juste. Les femmes qui leur avaient témoigné quelque intérêt se seraient bien gardées de divulguer le vol, de peur du scandale, et celles qui les avaient tenus à distance redoutaient les suppositions malignes du public sur l’intimité qu’attestaient de pareils larcins, dont les Petits Messieurs se vantaient et se paraient impudemment en les qualifiant toujours de tendres souvenirs.
L’un d’eux, vers la fin du Directoire, était passé maître dans ce genre d’expédients. Son père occupait un assez haut emploi. M Récamier m’a raconté un trait inouï d’audace de ce roi des Petits Messieurs. On sait que chaque fois que cette femme, restée justement célèbre par son esprit, sa beauté et son grand cœur, paraissait en public ou dans un salon, elle y était l’objet de l’empressement le plus vif et le plus respectueux. M Récamier, parfaite musicienne, avait promis un jour à une de ses amies de se faire entendre chez elle dans une matinée musicale. Tout ce qu’il y avait alors de brillant à Paris devait être réuni à cette fête ; avant de s’y rendre, M Récamier passa chez la comtesse R…
La jeune et éblouissante Juliette avait fait une de ces toilettes comme elle seule savait les faire. Sa tête idéale n’était ornée que par ses beaux cheveux massés en nœud sur le sommet et légèrement bouclés sur le front et sur les tempes.
— Vous êtes adorable, lui dit la comtesse, et vous allez, comme toujours, ravir tous les yeux et blesser bien des cœurs dans cette assemblée ; mais j’aurais voulu, pour tempérer votre éclat et faire votre entrée, que vous eussiez sur la tête un voile en point d’Angleterre.
— Il est trop tard, répliqua M Récamier ; on m’attend et je n’ai plus le temps de retourner chez moi pour chercher un voile.
— Tenez, prenez le mien, reprit la comtesse ; et en disant ces mots elle groupa sur la tête de son amie un de ces merveilleux tissus de dentelles qui coûtaient alors un prix fou.
Àpeine arrivée dans le salon où elle était attendue, M Récamier se mit au piano pour exécuter quelques morceaux de musique italienne. Elle quitta son voile et le posa sur les cordes du clavecin qui était ouvert. Le roi des Petits Messieurs s’était glissé jusqu’au piano : penché, attentif, il tournait les feuillets du cahier de musique de sa main droite, tandis que sa main gauche s’agitait comme distraite sur le bord de l’instrument.
Après avoir joué avec un sentiment exquis deux mélodies nouvelles, M Récamier, acclamée par toute l’assistance, se leva et voulut remettre son voile pour partir ; elle se plaisait à ne faire dans le monde que de courtes apparitions, on a dit par coquetterie, je croirais plutôt par ce goût délicat qu’ont les supériorités en tout genre de ne pas se prodiguer.
Le voile avait disparu.
M Récamier comprit en quelles mains il se trouvait, et elle le réclama sans hésiter au beau jeune homme, qui affectait de la suivre et de lui offrir son bras. — Il répondit en riant que sans doute ce voile admirable avait tenté un des domestiques qui faisaient circuler les plateaux, ajoutant, sous forme de compliment galant, que s’il avait eu le bonheur qu’un objet ayant touché une si divine personne arrivât en sa possession, il ne s’en dessaisirait jamais, car ce serait un gage d’espoir auquel il tiendrait plus qu’à la vie, plus qu’à l’honneur ! — il redressa la tête en prononçant ces mots et les accompagna de regards qui avaient l’audace de vouloir faire croire au public à des paroles plus intimes.
Le coup d’œil qui lui répondit dut le faire trembler ; il était froid et acéré comme un glaive.
La jeune femme n’avait pas à redouter les conjectures ; sa pureté rayonnait sur cette société bourbeuse sans jamais s’y ternir.
Rentrée chez elle, elle fit appeler le père du Petit Monsieur, et lui signifia que si, dans une heure, le voile ne lui était pas rendu, elle ferait citer son fils devant les tribunaux.
Une heure après le voile lui fut rapporté.
— J’ai eu bien de la peine à le lui arracher, disait le père, il y tenait par excès d’amour, pardonnez-lui !