‹ Ces petits messieursChapitre 2 sur 12 · III

III

Malgré la guerre et la gloire, deux dépuratifs puissants, les Petits Messieurs se continuèrent, abrités sous le titre de Muscadins et de Mirliflors, durant le Consulat et l’Empire. Paris était devenu le centre du monde, et partant de toutes les corruptions.

Àcette époque, le ministre de la police ***, faisant un jour visite à la princesse ****, un peu souffrante, trouva dans son boudoir un beau jeune homme, à la mise irréprochable, qui s’esquiva en entendant annoncer Son Excellence.

— Votre Altesse connaît le Monsieur qui vient de sortir ? dit le ministre après les compliments d’usage.

— Oui, répliqua la princesse en rougissant légèrement, je vous assure qu’il est du meilleur ton ; il me conte les plus amusantes histoires et me distrait beaucoup.

— Je puis en dire autant, repartit le ministre avec aplomb, car il est aussi de mon service secret.

Pendant la Restauration, les Petits Messieurs se dissimulent sous des dehors bienséants et néo-chrétiens ; ils hantent les églises, écrivent des élégies romantiques où Madeleine intervient ; ils tournent la tête des vieilles marquises qui les intronisent l’hiver dans leurs hôtels, l’été dans leurs châteaux : ils ont un aspect de catéchumènes vraiment édifiant.

Sous Louis-Philippe, ils furent en baisse ; l’élément bourgeois leur faisait tort. La bourgeoisie est trop laborieuse, trop honnête et trop peu prodigue pour se permettre le luxe des Petits Messieurs. Cependant la graine n’en pouvait périr sous une liberté mitigée par une foule d’accommodements peu moraux ; il faut, pour l’écraser, la pulvériser et la dissoudre à jamais, les grands coups de battoirs d’une liberté complète et triomphante. Les Petits Messieurs, à cette époque, revêtirent une livrée politique, une tenue de diplomates qui déjouèrent les plus clairvoyants.

Ils se sentirent enhardis et comme protégés, le jour où la fameuse phrase : — « Vous sentez-vous corrompus ? » retentit à la tribune.

— Parbleu non ! répliquèrent in petto les plus déterminés de l’espèce qui, cumulant l’emploi de secrétaires d’ambassade et de Petits Messieurs voyageurs, exploitaient de capitale en capitale des blondes fougueuses qu’attristaient quarante-cinq hivers, voire même celles que la cinquantaine désespérait.

S’élevant par degrés sur cette échelle qui n’est pas celle de Jacob, mais qui mène très-haut, une fois huchés sur l’échelon politique, le plus ostensible des échelons sociaux, les Petits Messieurs font peau neuve. Ils aspirent aux charges publiques : il n’en est pas de trop éclatante, pour l’ardeur de ces zélés convertis ; ils s’imposent au pouvoir par leur importunité, leur souplesse et par les services secrets de tout genre qu’imperturbablement ils sont prêts à rendre ; ils violent au besoin l’Occasion (cette bonne déesse) et la conjurent de les rasseoir dans le monde ; l’Occasion, soumise, offre pour récompense à leur régénération quelque riche héritière ; ils la charment, la conquièrent et l’épousent, sans prendre haleine.

Àpeine mariés, ils sollicitent l’estime publique, je veux dire officielle, ils ouvrent leur maison opulente, pleine de décorum et de luxe décent ; ils visent à la considération et l’obtiennent ; les consciences s’interrogent et les absolvent sans scrupule ! « Qu’est-ce que la conscience ? a dit Shakespeare, par la bouche d’un hardi viveur ; c’est un cor au pied que l’on coupe et que l’on ne sent plus après. »

Dans leur situation nouvelle, les Petits Messieurs ont d’ailleurs si bien dépouillé le vieil homme, qu’il s’est évanoui comme un fantôme impalpable. Qui donc peut prouver la première existence des ombres ? Qui donc se souvient de la larve d’où a surgi le papillon qui voltige ? Péchés de jeunesse ! incertains, problématiques !… murmurent à peine quelques-uns. D’ailleurs, était-ce bien vrai ? disent quelques autres. — Pures calomnies ! s’écrie le grand nombre.

Sûr du pardon et de l’oubli, l’essor se poursuit et s’avive ; le passé n’est plus qu’une brume ; on plane au-dessus, léger, superbe, d’un vol olympien.

Le jeu est hardi, périlleux, plein de péripéties effrayantes. Les femmes qui ont servi de marche-pied à des fortunes aussi fabuleuses sont les Euménides qui tentent parfois de les renverser !

On n’a pas oublié le drame curieux de ce Petit Monsieur d’un pays voisin, qui, aidé par l’amitié d’un landgrave, aujourd’hui détrôné, rejeta soudain sa chrysalide ; ses ailes avaient poussé, il les sentait frémir à tous les vents d’une ambition sans limites ; mais un fil d’or fatal et tenace le rivait encore aux mains d’une bienfaitrice obstinée. « Rompons le lien, dit l’audacieux, elle n’osera pas protester, se plaindre et affirmer publiquement ses faiblesses. » Elle osa, car en face de sa beauté ternie se dressait, pour la provoquer au défi, la fraîche beauté d’une fiancée qui prenait sa place. La vengeance au cœur, la parole brève, elle alla droit au protecteur de son greluchon envolé.

— Il me doit plusieurs millions, lui dit-elle, mes comptes sont en règle, les voici ; qu’il les paie ou je les publie.

Le prince paya pour éviter le scandale et se dit : Ce sont mes sujets qui payeront.

Le péril franchi, sur ce pont jeté entre lui et l’abîme d’une existence antérieure, l’heureux libéré ne connut plus d’obstacles. Sa vie eut un épanouissement prodigieux, comme ces belles fleurs aquatiques dont les racines plongent dans la vase bourbeuse et dont les larges corolles s’ouvrent au soleil et aux brises caressantes.

Son existence fut un éblouissement ; sa mort, une édification.

La bonne ville où il est né lui a décerné une statue.

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