VI
Tandis que Béatrix se transfigurait dans les nuées, le pauvre Élie aurait sombré dans la misère et l’obscurité sans son ami le vicomte, qu’il vit paraître au moment même où il faisait ses paquets pour quitter le vaste logis conjugal, dont il ne pouvait plus payer les termes. Il fut attendri en retrouvant un cœur qui lui restait fidèle. La vengeance était pour moitié dans la sympathie de l’incisif vicomte.
— Pas de tristesse, mon cher, s’écria-t-il ; montrez-vous raffermi, c’est le moment d’être un homme ! Ceci est un duel devant l’opinion, je serai votre second et je vous jure que vous triompherez. Mais, d’abord, il faut vous armer de pied en cap ; exigez sur l’heure et par huissier une forte pension de cette pimbèche. Restez bien logé, bien nourri, bien vêtu ; écrivez des romans qui plaisent aux femmes. Je vous lancerai dans le faubourg Saint-Germain, et, avant un mois, vingt duchesses et autant de marquises à la langue acérée deviendront vos défenseurs redoutables. La république meurt, une monarchie va renaître ; Paul sera aplati comme un cloporte ; si nous restaurons nos anciens rois, j’obtiendrai contre lui une lettre de cachet…
Élie sourit à cette dernière phrase d’un ultra visionnaire, tout en acquiesçant au reste du programme, dont la réalisation fut complète.
L’époux berné fut bientôt justifié et vengé par toutes les voix du noble faubourg. Quelques douairières affirmèrent, avec une pétillante ardeur, que tous les griefs impudiques qu’avait murmurés contre son mari la femme émancipée étaient d’abominables calomnies. La défense d’Élie devint pour elles une question de principe. Béatrix représentait la femme libre sans frein religieux, sans joug moral ; produit effrayant de l’exécrable république. Ceux qui l’entouraient et la sauvegardaient étaient eux-mêmes des mécréants endurcis dont l’esprit et la science sapaient les lois divines et humaines. Le salon de Béatrix était un lieu de perdition, qu’il faudrait fermer comme un club révolutionnaire le jour où l’ordre serait rétabli.
Le camp rival de Paul et de Béatrix riposta que Élie était un renégat, qu’il avait déserté le libéralisme pour passer à la légitimité. La vérité, c’est qu’il était très indifférent aux doctrines du vieux faubourg, mais que la réhabilitation qu’il y obtint le flattait.
De telles proportions données à cette comédie intime en agrandirent le bruit ; l’écho s’en répercuta durant quelques mois dans le beau monde parisien.
La surprise du coup d’État de l’empire étouffa instantanément ces puériles rumeurs.
Paul ne fut pas un des martyrs du Deux décembre ; il ne subit ni l’exil, ni Mazas (la nouvelle Bastille), comme le vicomte l’avait espéré ; il se mura dans une autre prison plus riante et plus douce, dans l’affaissement du far niente, dans la mollesse du luxe, dans la volupté de la bonne chère. Pour justifier son inaction de sybarite, il l’imputait à la rigueur des temps.
Les travaux de la Chambre avaient absorbé son esprit sous la république, et maintenant qu’il désirait publier des œuvres hardies, lentement méditées, tous les éditeurs refusaient lâchement de les mettre en lumière ! Puis, disait-il, Béatrix s’affaiblissait ; ses langueurs le remplissaient d’épouvante ; il devait veiller comme un frère sur cette vie si fragile et si chère.
Il disait vrai, Béatrix se mourait.
Le déclin se transforme en soudaine vieillesse dans ces liaisons malsaines où l’intéressé n’assure son empire que par des agitations délétères qui tuent à l’âge où l’apaisement doit régner. Malheur à la femme qui n’ayant pas aimé à vingt ans commence à goûter à l’amour à quarante ! elle y détraque sa raison et y alanguit tout son être.
L’amour est une liqueur capiteuse qui exige, pour n’être pas mortelle, toute la vigueur de la jeunesse.
Béatrix mourut de son insalubre et tardif amour. On lui fit des obsèques magnifiques, et, lorsqu’on ouvrit son testament, Paul se trouva l’héritier unique de près de trois millions. Pas un ami, pas un comparse bienveillant de ce théâtre où scintilla Béatrix, n’eut un souvenir d’elle.
Paul se hâta de lui faire construire un tombeau poétique, et enjoignit à un statuaire de symboliser la morte incomparable. Or, les mièvreries de l’esprit ne pouvant être reproduites par le marbre, l’artiste prêta à la défunte une vertu qu’elle n’avait point pratiquée : il la représenta en Charité versant une pluie d’or sur des pauvres qui lui tendaient les bras. Le hasard, qui a ses malices, voulut que parmi ces figures d’indigents, la plus apparente du bas-relief ressemblât fatalement à Paul. Tous ceux qui virent le monument furent frappés de cette ressemblance et se prirent à rire. L’un d’eux s’écria plaisamment : « Voilà cet heureux Paul transformé en Danaë mâle ! »
Ce nom de Danaë lui resta.
On le voit, Paris qui s’ennuie rit partout, même dans les cimetières ; il s’y promène en jasant gaiement ; parfois il a l’imprudence d’aller y parler politique. Ce n’est pas qu’il manque de respect pour les morts, mais il les envie ; il les trouve moins comprimés que les vivants, partant plus heureux ; car la liberté c’est l’allégresse.
Ce fut là sans doute l’opinion d’Élie ; lassé et dégoûté des douairières, il suivit de près Béatrix. Un matin on le trouva mort tout sanglant dans son lit : il s’était brûlé la cervelle. Ses détracteurs dirent : — Par désespoir des trois millions ; ses amis : Par désespoir de la mort de sa femme, qu’il avait toujours adorée in partibus.
Paul eut promptement palpé l’énorme héritage et disparut de l’horizon de Paris. Où s’éclipsa-t-il ? On l’ignore. Quelques-uns prétendent qu’il vit à Badgad et que, regaillardi par cette tiède atmosphère, il se plaît à faire danser des bayadères.
Ce grand parleur de liberté et de république n’a pas même saisi l’occasion de laver sa fortune d’alcôve. Ses trois millions envoyés à Garibaldi auraient fourni des armes à ce héros : fusils à aiguille contre fusils Chassepot, et, les âmes patriotiques aidant, ces millions auraient fait merveille ! Concourir à la chute du donjon papal d’où monte la nuit, et où toutes nos chaînes se forgent, n’a pas tenté cette âme énervée par la honte. L’efféminé a manqué l’heure de redevenir un homme, il n’a été qu’un Marfori au petit pied.
Soyons justes, même envers les reines, ces grandes désœuvrées qui n’ont que la peine de naître : la pudeur de la prude Béatrix vaut la pudeur de la dévote Isabelle.
FIN.
Périgueux. - Dupont et C.