V
Béatrix confia ses peines à ses amis, qui y compatirent en riant. Élie l’avait déçue dès le premier jour ; il n’avait été qu’un fantôme. Le droit au divorce était incontestable, elle l’obtiendrait d’un mot ; elle consacrerait l’amour de Paul, amour permis, car d’avance elle était veuve et libre.
Le monde, trouvant l’histoire plaisante, se divertissait à la lui entendre raconter dans les termes les plus pudibonds : « Ce n’était pas la chair qui l’enchaînait à Paul, mais un enlacement idéal. » Une femme très-nette dans ses propos lui répliqua gaiement :
— Si vous ne tenez qu’à l’amour métaphysique, eh ! ma chère, gardez donc votre mari, et cessez de geindre dans tout Paris comme Héloïse au Paraclet.
— Horreur ! s’écria Béatrix effarouchée, vous n’entendez rien à l’attraction des âmes !
Elle trouva des approbateurs mêlés de rieurs et d’indifférents qui firent cercle autour d’elle. Dans les amis mêmes d’Élie, plusieurs, endoctrinés par Paul, passèrent au camp de Béatrix. Paul, se disaient-ils, devient une puissance ; c’est un publiciste, un orateur en herbe, un libre penseur sérieux.
Ils pensaient tous au nerf vigoureux des promptes réussites ; à ces deux ou trois millions dont Paul allait disposer.
Paris est pour les riches le plus accommodant applaudisseur, le plus empressé, le plus facile des dilettanti ; fort insouciant, très-peu puritain, nullement scrutateur, toujours alléché par les surfaces attrayantes, il ne s’informe guère de ce qui grouille au-dessous ; il veut qu’on l’amuse et qu’on repaisse à toute heure ses vanités et ses appétits. La pauvreté l’ennuie, l’austérité le glace ; ce sont deux négations sociales qui lui font horreur, deux maladies dont il se tient à distance, deux duperies dont se moque son esprit ; il ne s’enquiert jamais de la moralité de ceux qui le divertissent. Cette belle parole de M de Lambert : « Je ne souhaite pas pour vous, mon fils, une grande fortune, il y a si peu de grandes fortunes innocentes ! » lui semble une maxime pédante ; il lui préfère ce mot de Vespasien : « L’argent n’a pas d’odeur. »
Paul recruta donc, sans trop de difficulté, des spectateurs au nouveau théâtre où s’exerçaient les prétentions de Béatrix. Les dîners servant d’intermèdes, beaucoup furent attirés.
Il est vrai que Paul déployait un zèle incessant, une activité fébrile et les expédients les plus raffinés pour que le salon de celle qu’il appelait sa muse ne fût jamais désert. Il importait à la durée et à la sécurité de son règne de faire sanctionner sa situation et de persuader à la fantasque Béatrix que, en se séparant d’Élie, elle n’avait rien perdu de son chaste prestige ; que même, grâce au mérite de l’amant, le contingent des parasites s’était glorieusement illuminé de quelques personnalités éclatantes.
— Paul quêtait ces importantes recrues à la Chambre, parmi les rédacteurs de journaux et dans tout le monde littéraire.
Comment résister à un si aimable garçon qui le matin a publié votre éloge ; qui vous applaudit quand vous montez à la tribune ; qui achète vos œuvres, fait écho à votre gloire, partage vos mécomptes, s’attendrit de vos chagrins et ouvre en magnifique la bourse de la femme qu’il aime à toutes les détresses du génie ?
Un poëte aux abois mettait-il ses vers en commandite, aussitôt Paul souscrivait, au nom de Béatrix, une centaine d’actions. — Un de ses confrères de la presse ne pouvait-il payer son cautionnement, il offrait la somme.
— L’âme forte de Béatrix, disait-il, voulait être une des colonnes de la République.
Quelque haut placé et quelque renommé qu’on soit, comment se garer de ces faiblesses, et, lorsqu’on y cède, comment refuser, sans paraître ingrat, un peu de condescendance ? On va chez la dame pour la remercier ; on ne s’y montrera qu’une fois, dit-on ; mais on y retourne, tant la glu de la fortune est haute.
Aux talents récalcitrants et misanthropes qui, vivant de peu dans leur coin, attendent la gloire sans bruit, Paul opposait des sollicitations caressantes, des câlineries pleines de piéges. Béatrix ouvrait l’assaut par des lettres délirantes : — Elle avait passé bien des nuits, disait-elle, à lire le savant (ou le philosophe) qu’elle voulait attirer ; elle s’était imbue de ses systèmes, elle en rêvait, elle en raffolait, mais quelques ténèbres et quelques arcanes obstruaient encore son faible esprit ; elle implorait les clartés souveraines du créateur de ces œuvres profondes, qui ne pouvait se refuser de guider un adepte. « La femme est avide de lumière, ajoutait-elle ; il appartient à tout astre qui plane de la lui verser ! » Elle terminait en conviant l’astre à une agape littéraire, en compagnie seulement de quelques rares esprits dignes de comprendre le génie initiateur. Qu’il vienne donc ! un refus désespérerait son adoration. — La science est la religion du siècle ! — Qu’il vienne vers son humble prêtresse, ce doux savant, comme le Christ allait avec simplicité aux petits enfants ; qu’il vienne en redingote, en pantoufles, en déshabillé de travail, mais qu’il vienne !…
Paul porte lui-même cette épître (dont nous avons la copie), il en admire le style ; il dit à Béatrix qu’il embrasse : Vous êtes une Sévigné, moins les crudités qu’elle se permet et dont vous avez la pudeur de vous garder.
Cependant le savant ou le philosophe résiste à cette bordée épistolaire ; il est tout ahuri et marmotte : Cette femme aurait diverti Molière ! Puis, lançant la lettre dans la corbeille à papiers, il se remet au travail. — Mais Paul ne s’est pas tenu pour battu par le silence qu’a gardé l’astre. Un quart d’heure avant le dîner, il court le relancer dans son nuage. Il arrive dans la voiture de Béatrix ; il surprend l’astre en bonnet grec et les pieds sur les chenets, méditant ou lisant.
— C’est trop de labeur ! s’écrie, l’homme aimable, dérobez une heure à la gloire pour rendre une femme heureuse. Sa voiture est en bas, et d’un peu plus elle y montait pour venir vous chercher elle-même. Nous aurons Siméon, votre confrère de l’Institut, et Rubald, qui va publier dans la Revue une appréciation enthousiaste de votre dernier livre ; ne résistez pas : vous serez dorloté par une femme qui est un ange.
— Mais y pensez-vous ? répond le travailleur, c’est tout une toilette à faire.
— À quoi bon ! venez comme vous êtes : votre génie vous pare suffisamment.
— J’avais pourtant juré de ne pas bouger d’aujourd’hui, riposte le savant indécis.
— L’air vous ravivera, vous êtes pâle. Allons, c’est dit, vous avez consenti.
— Il faut me chausser, quelle fatigue ! Et mon domestique qui est sorti.
— Je vous aiderai, réplique Paul.
Le savant se décide, en maugréant tout bas, met ses bottes et passe un habit. Paul s’empresse autour de lui et lui offre de nouer sa cravate.
On part, le pas est franchi. Béatrix s’épuise en chatteries ; elle donne le ton à des concerts de louanges. Le dîner est exquis, les vins égayants, on se sent dans une atmosphère assez douce. On se dit au retour que quelques heures de halte ne nuisent pas aux travaux de l’esprit, qu’après tout, ce salon en vaut bien un autre.
On est sauvage, mais on est poli ; rendre une visite est de rigueur ; on ne revient qu’à de rares intervalles : mais cela suffit ; on est désormais de la maison. L’astre est conquis. Paul dit partout : C’est un des nôtres !
D’autres ainsi sont attirés, le nombre augmente, le salon s’affirme et prend de l’importance. — C’est un centre d’hommes célèbres. — Béatrix a vraiment de l’esprit. Paul a peut-être un génie qu’on ignore ; il se révélera tôt ou tard par des œuvres qui se font attendre. On l’encourage à les mettre au jour. Il sourit modeste et laisse sous-entendre des pensées profondes. Quelques compères révèlent alors que Paul leur a communiqué des pages superbes d’un traité sur la législation universelle, qui fera oublier l’Esprit des lois. Paul se récuse humblement. Béatrix confirme les indiscrets ; elle n’en saurait douter depuis qu’elle a lu des fragments de cette œuvre, Paul aura sa place parmi les hommes illustres.
Il l’avait déjà, c’est-à-dire qu’il la prenait lui-même ; il traitait en familiers les plus glorieux, en tutoyait quelques-uns, et appelait les autres par leur nom tout court ; il les prenait par la taille ou leur frappait sémillant sur l’épaule en leur offrant des cigares divins. Comment se gendarmer contre des gens chez lesquels on dîne et on fume si bien ? Puis Béatrix gardait un décorum parfait ; ce n’était pas sa faute si la loi sur le divorce avait été repoussée. D’ailleurs on disait que Paul et Béatrix s’étaient mariés secrètement en Belgique, et, dans tous les cas, leur liaison avait droit au respect, tant elle ressemblait à une amitié modèle.
Ainsi pensaient les plus scrupuleux, qui, par une pente insensible, en étaient arrivés à traiter en ami ce Petit Monsieur triomphant. Le monde vit de mensonge. Béatrix parvint à imposer aux railleurs par sa pruderie audacieuse ; elle taxait d’œuvres perverses les romans de M ***, et se montrait sans pitié envers la marquise de B…, qui, après avoir pris la fuite avec un artiste, élevait en bonne mère les enfants qu’elle avait eus de lui. « C’était, prétendait Béatrix, par trop braver l’opinion publique ! » Lorsqu’elle parlait de Lamennais et de Béranger, elle disait, en clignant les yeux : « Ce sont deux hommes immoraux ! »
Un jour, M L… qui dînait chez elle, raconte une très-plaisante anecdote sur une reine de vieille race qui a l’habitude de donner à chacun de ses amants un riche reliquaire renfermant une petite partie du saint dont le bien-aimé du moment porte le nom. M L… ajouta que l’avorton d’époux de la reine prenait sa revanche en s’amusant plus en Valois qu’en Bourbon.
Béatrix effarouchée rougit jusqu’aux oreilles et dit sèchement que de pareils propos tenus devant ses domestiques pourraient les pousser à lui manquer de respect.
— Eh ! ma chère, riposta M L…, vous enseignez donc l’histoire de France à vos laquais ?
Et depuis ce jour elle ne remit plus les pieds chez cette Arsinoé incorrigible.